La gauche et le libéralisme

Publié Par Contrepoints, le dans Histoire du libéralisme
Emmanuel Macron et Federica Mogherini au World Economic Forum

Emmanuel Macron et Federica Mogherini (Crédits : World Economic Forum, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron créait le scandale en expliquant à des journalistes que le libéralisme était une valeur de gauche. S’ensuivirent des échanges par médias interposées entre pro et contra, jusqu’à la parution dans Libération d’une tribune lumineuse de deux universitaires sur l’histoire compliquée entre la gauche et le libéralisme. Contrepoints a interrogé Jérôme Perrier pour nous donner un aperçu de ces relations tumultueuses.

Jérôme Perrier est ancien élève de l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud, agrégé d’histoire et docteur en histoire de l’IEP de Paris. Après une biographie de Michel Debré (parue en 2010 aux éditions Ellipses) et une thèse d’histoire sur les rapports entre haute administration et politique (parue en 2013 aux éditions de l’institut Varenne), il consacre désormais ses recherches à l’histoire politique et intellectuelle du libéralisme (notamment du libéralisme français du XIXe siècle). Il enseigne dans le secondaire ainsi qu’à Sciences Po Paris. Il est chargé du pôle Recherche au sein de l’institut Coppet.

Dans son essai Les gauches françaises 1762-2012 (2012), Jacques Julliard rappelle qu’historiquement, le libéralisme est l’une des quatre familles intellectuelles de la gauche en France. Comment est-on passé d’une gauche favorable au marché libre, soucieuse des droits de la société civile et attachée à la séparation des pouvoirs à une gauche majoritairement dirigiste, paternaliste et empreinte de culture d’État ?

Jérôme PerrierIl est important de rappeler qu’historiquement cet étatisme de la gauche ne va pas de soi. Le socialiste républicain Pierre Leroux, le premier concepteur de la notion de « socialisme » en 1833, renvoyait dos à dos l’individualisme, qui pose « un souverain sans limite et sans contrôle » et le socialisme qui entendait faire du gouvernement une « hydre géante qui embrasse de ses replis la société toute entière ». Leroux fustigeait le pouvoir central de l’État qui pèse sur l’existence des individus comme une véritable chape de plomb. Lui était favorable à l’associationnisme et au mutuellisme, à l’instar de Proudhon qui opposait à l’organisation centralisée de la société le principe associatif sur le plan économique (les ouvriers doivent pouvoir s’associer librement) et le principe fédératif sur le plan politique ; Proudhon voulait que les entités locales puissent battre leur propre monnaie et jouir de la plus complète liberté d’enseignement.

Michel Rocard, qui fut sur le plan politique l’héritier de cette gauche-là, expliquait dans les années 1970 le triomphe de la gauche jacobine et interventionniste par l’existence d’un « marxisme d’exception française ». La gauche a en effet vécu pendant des décennies sur une lecture erronée, ou à tout le moins biaisée de Marx, dans la mesure où celui-ci prônait – même si c’était de façon assez vague, il faut bien le reconnaître – le dépérissement de l’État à l’horizon de la Société communiste. Le marxisme qui a longtemps été « l’horizon indépassable » de la gauche française, pour reprendre une formule sartrienne, a agi sur celle-ci comme le puissant « opium des intellectuels » décrit par Raymond Aron dans son beau et courageux livre paru en 1955. Cette doctrine marxisante a en effet été largement dominante en France – et notamment dans l’intelligentsia française – jusque dans les années 1970, époque où son emprise idéologique a commencé à être ébranlée par l’anti-totalitarisme des « Nouveaux philosophes » et des « Nouveaux Économistes », notamment après le choc provoqué par la parution de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne.

Les courants libertaires et libéraux du PS ont donc été longtemps étouffés : songeons à la « deuxième gauche » de Michel Rocard éclipsée au PS par le CERES jacobino-marxisant de Jean-Pierre Chevènement, ou pensons encore à la renonciation de Jacques Delors à l’élection présidentielle de 1995, résultat de sa conviction profonde, et certainement juste, qu’il était idéologiquement minoritaire dans son propre camp ; lorsque l’on entend aujourd’hui les déclarations de sa fille, on ne peut s’empêcher de penser combien son père était en porte-à-faux dans sa famille politique d’adoption qu’était le PS.

Parallèlement à cette explication de nature intellectuelle, on peut en ajouter une de nature institutionnelle. La tradition dirigiste qui s’impose au sortir de la seconde guerre mondiale à travers la création du Commissariat au Plan ou celle, fondamentale, de l’ENA a favorisé une culture technocratique chez les « hommes de l’État » (autrement dit les élites politico-administratives) qui n’a pas facilité l’ouverture des responsables politiques de gauche, souvent issus de cette filière d’accès au pouvoir, aux idées libérales.

Dans Le libéralisme et la gauche (2003), Monique Canto-Sperber écrivait : « Recommander un avenir libéral à la gauche, c’est vouloir donner un sens individuellement ressenti par tous, surtout par les plus démunis, à la notion d’émancipation. » Pensez-vous que la gauche pourrait trouver dans le libéralisme une solution à la crise du progressisme ?

La gauche française est dans une impasse intellectuelle depuis le « tournant de la rigueur de 1983 » qu’elle a été parfaitement incapable de justifier et de théoriser sur le plan idéologique, se contentant du mythe de la « parenthèse » forgé par le premier secrétaire de l’époque, Lionel Jospin. Bien qu’elle ait déréglementé le secteur bancaire dans les années 1980 (Pierre Bérégovoy est sans doute le ministre des Finances qui a le bilan libéral le plus solide de toute la Ve République), bien qu’elle ait privatisé sous l’ère Jospin (1997-2002) autant d’entreprises que la droite, la gauche de gouvernement n’est jamais parvenue à l’expliquer à ses électeurs et ses militants, il est vrai souvent plus à l’aise avec une éthique de conviction qu’avec une éthique de responsabilité, pour reprendre la célèbre terminologie wébérienne. Depuis l’échec cuisant du 21 avril 2002, certains socialistes français essayent de se trouver une nouvelle doctrine, mais sans y parvenir. Ainsi Jean-Marie Bockel ou Bertand Delanoë, s’inspirant de la démarche blairiste, souhaitaient introduire timidement quelques éléments libéraux au sein du logiciel PS, mais ils ont dû faire très vite marche arrière face à la levée de boucliers suscitée dans leur camp par de telles velléités de renouvellement idéologique, perçues par beaucoup comme une forme de trahison de la « vraie » gauche.

dessin politique126 libéralisme de gauchePourtant, outre que la gauche pourrait trouver un réel gain électoral en faisant un vrai aggiornamento idéologique, autrement dit en se dotant d’un logiciel clair et cohérent pour penser la société et le monde d’aujourd’hui, elle n’aurait aucune peine, à partir d’une lecture attentive d’auteurs libéraux, à trouver des éléments d’inspiration pour nourrir ses politiques à l’heure de l’économie collaborative. Cette réhabilitation du libéralisme à gauche a déjà été entreprise par certains intellectuels, comme Thierry Leterre, Monique Canto-Sperber, Catherine Audard, ou encore Nicolas Tenzer. Ces auteurs veulent s’inspirer notamment de la tradition du socialisme libéral de la fin du XIXe siècle, incarnée par le solidarisme français de Léon Bourgeois ou Le nouveau libéralisme anglais de T. H. Green et L. T. Hobhouse, ou encore de la philosophie de l’Américain John Rawls, sans doute le plus grand penseur politique du XXe siècle avec Hayek. L’objectif de ces intellectuels est de faire valoir l’idée qu’une gauche libérale pourrait s’incarner par la mise en place de politiques acceptant la réalité du marché plutôt que de faire croire aux mirages d’une prétendue « démondialisation », promouvant l’égalité des chances plutôt que l’égalité des conditions, et valorisant la société civile, plutôt que de continuer à tenir celle-ci sous la tutelle, pour ne pas dire la férule, d’un État censé avoir le monopole de l’intérêt général.

Mais il nous semble que le meilleur moyen pour la gauche d’émanciper les individus et de libérer les énergies dans la France de 2015 serait avant tout de réduire l’intervention de l’État dans la vie quotidienne, « laisser les Français un peu tranquilles », comme aurait dit le pourtant assez peu libéral Georges Pompidou, afin de redonner de l’autonomie aux individus et de libérer les initiatives. Bref substituer un État fort, mais strictement cantonné à son domaine propre, à un État obèse, aussi tentaculaire qu’impotent. Nous avons en effet un État qui se mêle de tout mais qui est souvent incapable de mener à bien ses missions essentielles ; pensez que l’État français, malgré des dépenses s’élevant à plus de 450 milliards d’euros, ne parvient même pas à garantir l’État de droit dans certains de nos quartiers, comme la chronique marseillaise l’illustre régulièrement… Une gauche libérale devrait défendre un État allégé et plus efficace, c’est-à-dire un État fort, qui garantisse les droits des individus. La gauche libérale ne serait donc pas contre l’État ; elle serait contre l’étatisme, ce qui n’est pas du tout la même chose !

De plus, contrairement à un discours répandu dans les milieux universitaires de gauche, le tournant « néo-libéral » des années 1980 est un pur mythe. L’État français n’a cessé de croître dans toutes ses dimensions : entre 1974, date d’élection d’un Président qualifié alors de « libéral », et 2012, fin du mandat d’un autre Président qualifié lui aussi de « libéral », les prélèvements obligatoires sont passés de 33,6% à 44% du PIB ; les dépenses publiques de 38 à 56% du PIB ; tandis qu’un actif sur cinq est aujourd’hui fonctionnaire ! C’est à se demander comment l’extrême gauche peut encore entretenir le mythe de l’ultralibéralisme français sans susciter autre chose que l’hilarité… Durant la même période, la Sécurité sociale est entrée en quasi-faillite, tandis que le nombre de pauvres n’a cessé d’augmenter, sans même parler du chômage de masse qui gangrène notre pays depuis quarante ans. Le modèle d’État-Providence mis en place au lendemain de la guerre est aujourd’hui à bout de souffle car parfaitement inefficace. Ce qui devrait inviter la gauche à repenser le périmètre d’intervention de l’État, tout en mettant fin, par la même occasion, au paternalisme qui caractérise certaines politiques publiques menées par les gouvernements de gauche comme de droite : augmentation des accises sur la bière de 160% en janvier 2013, taxe sur le soda, « régulation » de la liberté d’expression, et j’en passe…

La gauche devrait se souvenir, à la relecture de Proudhon ou d’Alain, que derrière le masque d’un État bienveillant se cache toujours des intérêts favorisant les puissants. Le moyen le plus efficace pour remettre en cause les puissances en place est de revaloriser la société civile et d’introduire des mécanismes de marché dans l’économie afin de remettre en cause les privilèges d’une minorité. C’est pourquoi la gauche devrait mettre en place les conditions institutionnelles permettant à des petites entreprises d’éclore pour concurrencer les plus grandes sur le marché international, comme par exemple Blablacar. C’est l’une des vertus du libéralisme économique que de remettre constamment en jeu les monopoles de pouvoirs, comme les professions réglementées, en soumettant les « gros » à la concurrence des « petits ».

Emmanuel Macron a fait l’éloge du libéralisme, ce qui n’a pas été sans créer quelques frictions au sein du gouvernement. Peut-il incarner une forme de social-libéralisme d’avenir ?

Rappelons-nous que tous les prédécesseurs d’Emmanuel Macron qui ont voulu moderniser la gauche de gouvernement en rompant avec son surmoi marxisant et sa phraséologie marxiste de façade ont tous échoué face aux courants majoritairement étatistes de leur propre parti. On a pu observer, aussi bien dans les rangs du PS que sur les bancs du gouvernement, des réactions outrées aux propos du ministre de l’Économie sur le statut des fonctionnaires ou encore sur la compatibilité entre la gauche et le libéralisme. La capacité pour Macron d’incarner un social-libéralisme à l’avenir va dépendre de sa capacité à en définir précisément les contours ; un travail idéologique de fond et de grande ampleur est un préalable absolument indispensable, et sa capacité à organiser un courant puissant et identifiable au sein du PS, ce qui risque d’être délicat pour quelqu’un qui n’a jamais été élu et qui n’a plus sa carte du parti. C’est là que son rôle ne me paraît pas pouvoir être séparé de celui de Manuel Valls, dont le capital politique est bien plus conséquent. Rappelons aussi que la « troisième voie » du New Labour britannique a mis plusieurs années avant de s’imposer au sein du parti travailliste, de la parution du livre Beyond left and Right d’Anthony Giddens, l’intellectuel devenu conseiller de Tony Blair, jusqu’à la victoire électorale sur les conservateurs en 1997. Ce qui me paraît clair, c’est qu’Emmanuel Macron ne pourra pas s’imposer dans son propre camp sans mener un vrai combat sur les idées, ce qui suppose de s’entourer d’intellectuels ou de think tanks comme Terra Nova, qui est à peu près le seul endroit à gauche où l’on produit des idées.

Sur le plan politique, sa personnalité et son parcours peuvent susciter des réserves ou des réticences au sein d’une partie de l’électorat. Il peut en effet incarner, aux yeux de certains, une certaine technocratie désireuse d’imposer un libéralisme « par le haut », en vue de se plier aux impératifs de Bruxelles. Il peut également apparaître aux yeux des sympathisants de son propre parti comme un banquier d’affaires lié à des intérêts financiers et n’ayant jamais osé se soumettre à la sanction du suffrage universel. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de ces ressorts psychologiques dans le comportement politique des électeurs, notamment à gauche.

Cependant, certains éléments peuvent amener Emmanuel Macron à incarner l’avenir de ce social-libéralisme. Tout d’abord, à l’heure où la majorité des électeurs ne croit plus guère en la politique, le discours de vérité et de franchise qu’il tient en assumant des mots connotés péjorativement à gauche, comme « libéralisme », peut aussi séduire, ne serait-ce que par leur nouveauté. Sa jeunesse et le fait qu’il n’est pas de l’appareil de la rue de Solférino peut également jouer en sa faveur, car il tranche à l’évidence avec certains de ses collègues du gouvernement qui sont dans le système politique depuis 35 ans, voire plus… Ensuite, son positionnement libéral peut trouver des relais dans l’opinion publique, y compris chez les sympathisants du PS, qu’il ne faut pas confondre avec les simples militants. Une partie de l’électorat est en effet en attente de réformes libérales : selon un sondage de l’IFOP de mai 2015 commandé par le think tank Génération libre, 60% des Français aiment le mot libéralisme et un sympathisant du PS sur cinq aimerait que le Parti Socialiste se définisse lui-même comme « libéral ou social-libéral ». Plus récemment un sondage de la TNS-SOFRES indiquait que 60% des Français se disent en faveur d’une libéralisation de «l’activité économique française, par exemple en privatisant certains services publics ou en ouvrant à la concurrence certains secteurs de l’économie ».

La sociologie électorale montre que les électeurs sont plus rationnels qu’on ne le croit bien souvent ; au moment de glisser le bulletin dans l’urne, ils font leur choix en fonction des résultats concrets des politiques qui ont été menées. Le destin politique d’Emmanuel Macron est donc en partie lié aux résultats de « ses » politiques… qui semblent déjà porter leurs fruits comme en témoigne la baisse des prix des transports liée à leur libéralisation…

  1. Dans un commentaire il y a quelq mois sur Cps j’ avais prédit sa candidature à la Présidence de la répub cet article et surtout ceux du Point fr de ce jour me confirment , mais bon on est toujours dans le Culte de la personnalité on en sort pas , allez la propagande votre Sauveur de toute façon il sera élu sauf grosse cata

  2. Après avoir compris que l’état et ses représentants ne pouvaient pas tout, il est logique que les Français comprennent qu’il faut libérer l’initiative personnelle sans attendre les politiciens.

    Ce constat est bien évidement pas le bienvenu pour les carriéristes de notre paysage politique.

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