Le libéralisme est un ensemble de valeurs morales, non une idéologie

Publié Par Jean-Louis Caccomo, le dans Philosophie

Parce que la crise actuelle est avant tout une crise morale et une perte de repères, le libéralisme est la seule réponse possible.

Par Jean-Louis Caccomo.

« L’économie de marché, fondée sur la liberté d’entreprendre et le capitalisme démocratique,
un capitalisme privé, dissocié du pouvoir politique mais associé à l’État de droit, cette économie-là seule peut se réclamer du libéralisme
 ».

J.F Revel [2000], La grande parade, Éditions Plon, Paris, page 71.

Depuis que je suis engagé dans ce combat titanesque et quasiment sacrificiel, je suis convaincu que le libéralisme est la seule réponse viable à la crise que nous vivons depuis quelques décennies. D’abord parce que la crise est avant tout une crise morale et une perte des repères et des valeurs découvertes et proclamées fièrement par les philosophes des Lumières. Et nous avons oublié et trahi ces valeurs, de là découlent tous nos problèmes qu’aucune solution technique ou purement comptable ne pourra résoudre.

Et c’est bien une crise morale qui balaye notre pays. Quand les banquiers oublient leur cœur de métier et leur fonction nécessaire et irremplaçable, c’est toute la confiance qui est brisée mettant en cause les piliers eux-mêmes du système bancaire, pourtant maillon essentiel et indispensable à la croissance économique. Quand les hommes politiques, en charge de défendre l’argent public pour en faire le meilleur usage, déchaînent la dépense publique pour satisfaire les intérêts catégoriels et les revendications corporatistes, alors l’impôt perd sa légitimité tandis que le secteur productif est brisé par des prélèvements croissants. Quand des collégiens s’en prennent à leurs enseignants, que les parents démissionnent, qu’il est question de ne plus évaluer les écoliers ou de supprimer les devoirs à la maison et que les étudiants refusent toute sélection qui est pourtant le corollaire d’une orientation efficace, c’est tout le capital humain de la nation qui est dilapidé. Quand on veut toujours plus de droits, financés par l’État, mais que l’on refuse d’en assumer la charge et de supporter les devoirs qui en sont la nécessaire contrepartie, c’est la « guerre civile » permanente au lieu de la cohésion sociale et de l’harmonie nécessaire à l’épanouissement de l’économie. En bref, quand on veut toujours plus tout en donnant le moins possible sous le prétexte fallacieux de la solidarité, c’est la méfiance généralisée qui s’installe entre les individus.

Le libéralisme n’est pas l’agent de la régression sociale comme voudraient le faire croire ses trop nombreux détracteurs car le libéralisme est justement une éthique et un ensemble de valeurs morales sans lesquelles la science économique et la pratique de l’économie n’ont pas de sens. À toutes nos belles âmes, qui s’arrogent le monopole du cœur et de l’expression publique, il faudrait aussi rappeler que Robin des bois, qu’ils récupèrent volontiers comme symbole de leur combat contre la mondialisation, s’attaquait à un roi illégitime et spoliateur – et donc à l’État sorti de son rôle – pour rendre les richesses ainsi pillées à leurs créateurs et seuls propriétaires légitimes, c’est-à-dire aux contribuables. Il n’y a pas là de lutte des « puissants » en tant que riches contre les « faibles » en tant que pauvres. C’est un combat de toujours entre les spoliateurs parasites (les hommes de l’État qui abusent du pouvoir) et les véritables créateurs de richesses (les hommes libres et responsables qui créent des richesses). Ce combat ne sera jamais acquis car la liberté est toujours menacée car elle est une exigence et une discipline, fondées sur la responsabilité.

Il existe, en effet, une asymétrie fondamentale entre les « puissants », en tant que détenteurs du monopole de la violence légitime, et les « vulnérables » en tant qu’individus protégés par leurs seuls droits que les hommes de l’État ont trop vite fait de bafouer. Car il n’y a pas plus grand péril que d’être protégés par ceux qui ont le pouvoir de nous soumettre ; et que d’être dépendants de ceux qui ont le pouvoir de nous spolier. À l’heure où l’on nous demande de nous prononcer sur un projet de Constitution Européenne, il faut rappeler que le rôle d’une Constitution est justement de protéger l’individu du pouvoir politique et non de nous préparer à l’avènement d’un super-État européen étendant ses pouvoirs à l’ensemble des dimensions de nos vies.

Pourtant, selon tous nos dirigeants, il faudrait moins de libéralisme ou, du moins, il faudrait l’encadrer et le réguler avant qu’il ne ravage la planète et les sociétés. Nos hommes politiques, toutes tendances confondues, ne sont pas parvenus à gérer les comptes de l’État, mais ils prétendent gérer ArcelorMittal ou Peugeot. La guerre des chefs à l’UMP est en train de ridiculiser la droite, et ils voudraient redresser la France, ce que la gauche d’ailleurs est aussi incapable de faire. Et tout ce beau monde rejette le libéralisme…

Mais n’a-t-on jamais défini le libéralisme ? Ne croyons pas que le libéralisme triomphe partout sur la planète. Les sempiternelles négociations entre États par délégations ministérielles interposées, dans le cadre de l’O.M.C., montrent que c’est le mercantilisme qui est triomphant alors même que ce dernier est une négation du libéralisme. Les mercantilistes, parce qu’ils considèrent que l’économie est un jeu à somme nulle (ce que gagne un pays ou un individu est nécessairement perdu par un autre pays ou un autre individu) transposent dans l’économie leur vision antagoniste des rapports politiques et humains.

Ce sont eux qui font des échanges une véritable « guerre économique » comme ils se servent de l’aspiration universelle à la foi et à la spiritualité pour nourrir leurs guerres de religions. Les arguments protectionnistes n’ont aucune validité puisqu’ils reviennent à nous infliger à nous-mêmes en temps de paix ce que nos adversaires chercheraient à nous faire subir en tant de guerre. Comment une armée peut-elle soumettre un pays ou une ville si ce n’est en décrétant le blocus ou l’état de siège qui a justement pour fonction d’étouffer l’adversaire en interdisant les échanges, préalable nécessaire à toutes activités économiques.

À leur origine, les accords du G.A.T.T. avaient pour mission de veiller à ce que tous les pays démantèlent leurs propres systèmes de protection puisque aucun ne voulait le faire s’il n’avait pas la garantie que les autres fassent de même. En transformant les accords du G.A.T.T. en O.M.C qui se présente comme une instance de régulation du commerce, les États – et notamment la France qui est à l’origine de cette conversion – ont pris le risque de faire triompher à nouveau le mercantilisme. Et quand le mercantilisme triomphe, ce sont toutes les valeurs du libéralisme qui reculent. Alors le commerce, naturellement source de paix et de prospérité, devient aux mains des États et de leurs représentants officiels, l’enjeu de chantages diplomatiques et de calculs géopolitiques.

L’histoire et la science économiques montrent que le libéralisme libère et protège les faibles contre les puissants. Comme les puissants n’ont pas spontanément tendance à mettre en œuvre un tel processus de libération et de libéralisation qui irait à l’encontre de leurs intérêts et privilèges, il faut des institutions fortes pour garantir un État de droit, c’est-à-dire un État respectueux des droits individuels fondamentaux, et qui daigne auto-limiter ses appétits de pouvoir. Un État libéral au sens originel du terme pour reprendre la vision de Benjamin Constant.

À tous les croyants qui ont des doutes sur la possible conciliation – ou réconciliation – entre un engagement libéral et leur foi religieuse, l’histoire montre que ce sont les pays communistes qui furent les plus anti-religieux. Et l’État-providence en France nourrit l’ambition de se substituer à la providence elle-même de la même manière que le communisme avait la prétention d’apporter le paradis en ce bas monde. Pour un croyant, un homme est d’abord un fils de Dieu avant d’être homme ou femme en particulier, patron ou salarié en particulier, riche ou pauvre en particulier. Et, tous les hommes sont les fils de Dieu. Pour un libéral, un homme est d’abord un individu avant d’être homme ou femme en particulier, patron ou salarié en particulier, riche ou pauvre en particulier. Et tous les hommes sont des individus.

Cette notion d’individu « abstrait » est fondamentale car elle fonde l’État de droit : les lois sont faites pour protéger l’individu « abstrait », c’est-à-dire tous les hommes dans ce qu’ils ont d’universels. On ne doit pas faire ni des lois de circonstances pour tel ou tel individu concret, ni des lois discriminatoires pour protéger (que cette discrimination soit dite « positive » ou pas) et différencier ainsi telle ou telle catégorie spécifique sans mettre en péril l’État de droit.

C’est cet ensemble de valeurs humanistes qui fait le souffle et la grandeur du libéralisme, pas seulement son efficacité économique, qui permet cependant à un nombre croissant de pays de goûter aux fruits de la prospérité. Car sans la richesse économique, point de développement social, de rayonnement culturel ou de puissance politique. Voilà pourquoi le libéralisme est la seule réponse possible à la crise actuelle. Et plus on s’obstinera à nier cette évidence, plus on s’enfoncera dans la crise.

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  1. C’est quoi une idéologie : une idée qui repose sur un système logique. Le libéralisme n’est censé reposé sur des bases axiomatiques (donc logique) comme c’est le cas des deux mamelles du libertarianisme modernes : le jusnaturalisme et la praxéologie. Je crois même que c’est un libertarien qui défend cette thèse. Hans Hermann Hoppe dans son éthique de l’argumentation.

  2. Cher « collègue » contributeur de Contrepoints, je souscris pleinement à votre analyse que je fais mienne! Merci de mettre des mots sur des pensées aussi clairement! Belle fin d’après-midi! Philippe Bouchat

  3. Je suis complètement en désaccord avec la thèse de l’auteur de cet article, parce que je pense justement que le libéralisme ne peut pas se comprendre comme un ensemble de valeurs morales ou une éthique sous peine de devenir, justement, une idéologie.

    Je m’explique : pour moi, la liberté, lorsqu’il est question de politique ou de droit, n’est pas une « valeur », c’est un principe d’organisation de la société et de régulation des conflits, et rien d’autre. La liberté est le principe, sa limitation l’exception.

    Les valeurs entre en jeu à partir du moment où les individus agissent dans ce cadre : si un individu use de sa liberté pour, par exemple, créer une association qui va propager une idéologie communiste ou islamiste, c’est objectivement une mauvaise chose. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille limiter sa liberté. Le christianisme avait déjà compris cela en mettant la liberté au coeur de la morale.

    Ensuite, la conception de la liberté comme « valeur » comporte intuitivement le risque de valoriser les comportements qui tendent à s’écarter de la norme parce qu’il faut bien exercer sa liberté, c’est le « mauvais » individualisme.

    Donc, la liberté comme principe, oui, mais comme valeur, non. Le libéralisme n’est pas une éthique, c’est une conception du droit qui organise les rapports entre l’individu et l’Etat.

    1. C’est exact Arthur, il faut dégager du dictionnaire économique les mots : raison, morale et vertu si on ne veut pas se retrouver un jour bien dégagé derrière les oreilles au nom de la vertu, de la morale et de la déraison de certains.

  4. « C’est le mercantilisme qui est triomphant alors même que ce dernier est une négation du libéralisme » : tout à fait d’accord. Mercantilisme anarchique pour les relations entre Etats et socialisme de connivence à l’intérieur des Etats pour assujettir fermement les populations : voilà le modèle dont rêvent nos politiciens, ivres de leur omnipotence.

  5. « Le libéralisme n’est pas l’agent de la régression sociale »

    C’est là, le talon d’Achille du libéralisme incapable de convaincre quiconque en-dehors d’un cercle d’économistes convaincus ou de riches rentiers exacerbés !

    Regardez-vous sur Contrepoint ! vous n’êtes pas représentatifs de la société sur laquelle vous dissertez.

    1. « vous n’êtes pas représentatifs de la société sur laquelle vous dissertez. »
      Ah bon ? Qu’en savez-vous ?
      Certainement plus à mon avis que la clique habituelle des journalistes parisianistes et de l’élite politique qui sont les leaders d’opinion .