École : 30% d’illettrés en France

Publié Par Jean-Baptiste Noé, le dans École & éducation

Les statistiques des Journées Défense et Citoyenneté (ex-JAPD) sont formelles : 30% des jeunes de 17 ans ne savent pas lire correctement. Des chiffres alarmants qui mettent en question les qualités de l’Éducation Nationale.

Par Jean-Baptiste Noé.

Chaque année, lors de la Journée Défense et Citoyenneté (ex JAPD), des tests de lecture sont effectués parmi les appelés afin de tester le niveau national. Le cru 2011, d’après un document officiel de l’Éducation Nationale, indique que 30% de ceux qui l’ont passé sont illettrés ; sachant que ces jeunes ont 17 ans et qu’ils ont passé 12 ans dans le système éducatif français, qui engloutit chaque année 17% du budget de l’État. Belle performance ! Pourtant, les auteurs du rapport se congratulent de satisfécits mutuels, à tel point que l’on pourrait passer à côté de cet échec cuisant, et croire à une belle victoire de l’équipe olympique française de lecture. Le rapport annonce en effet 80,3% de lecteurs efficaces, ce qui fait tout de même 19,7% de lecteurs inefficaces, car il ne faut pas dire illettrés.

Mais parmi ces 80%, 10,3% sont des profils 5c, c’est-à-dire « une population de lecteurs qui, malgré des déficits importants des processus automatisés impliqués dans l’identification des mots, réussit les traitements complexes de l’écrit, et cela en s’appuyant sur une compétence lexicale avérée. Leur lecture est fonctionnelle grâce à une stratégie de compensation fructueuse. Ils ont su adapter leur vitesse de lecture, relire et maintenir un effort particulier d’attention en dépit de leur mauvaise automatisation des mécanismes de base de la lecture. » Voilà une présentation plutôt bienveillante pour signifier que ces profils ne savent pas lire correctement mais qu’ils arrivent à corriger leurs lacunes grâce à une compréhension globale du texte. Le texte qui était lu étant soit un article de magazine télé, soit un texte basique. On n’ose imaginer les résultats avec des textes littéraires, voire des articles de journaux.

La suite de la présentation du profil 5c est nettement moins positive :

La faible vitesse avec laquelle ils traitent les écrits marque la différence entre eux et les lecteurs du profil 5d. Les lecteurs du profil 5c sont efficaces mais plus lents : en moyenne, les jeunes du profil 5c mettent 2,5 secondes à déchiffrer une paire de mots, contre 1,3 seconde pour les jeunes du profil 5d. La question qui se pose pour ces jeunes reste celle des effets d’un éventuel éloignement des pratiques de lecture et d’écriture : les mécanismes de base étant insuffisamment automatisés, s’ils s’éloignent de toute pratique, l’érosion de la compétence peut les entraîner vers une perte d’efficacité importante dans l’usage des écrits. Les sollicitations de leur environnement professionnel et social seront donc déterminantes.

Les auteurs ont beau essayer de cacher l’échec derrière un optimisme de façade, ils sont quand même obligés de dire que les 5c lisent deux fois moins vite que les 5d pour déchiffrer une paire de mots. Imaginons les résultats avec une phrase de littérature. Quant à leur devenir, leur manque de pratique va provoquer une érosion de la compétence (qui n’est déjà pas bien grande) et donc « une perte d’efficacité importante. » Donc ces semi-illettrés à l’adolescence seront des illettrés complets à l’âge adulte. Il n’y a donc que 69,7% de lecteurs complets, et 30,3% d’illettrés en France. Ce taux nous fait revenir au milieu du XIXe siècle.

Une langue de bois soviétique

La culture soviétique qui emplit ce rapport est consternante. On cherche vainement à dissimuler l’échec derrière des euphémismes et des litotes qui ne prennent pas : le mot « illettré » n’apparaît jamais dans le rapport, et on ne parle pas « d’illettrisme » mais de « situation d’illettrisme », terme auquel les rédacteurs sont bien obligés de recourir une fois. On évoque sinon « des jeunes aux acquis limités » et « des jeunes en difficulté de lecture ». Pour ceux qui liraient le rapport sans savoir lire les sous-entendus, cela pourrait peut-être passer.

Un déni de réalité

Dernier satisfecit, les résultats s’améliorent : « La comparaison des données de 2011 avec celles de 2009 et 2010 indique une légère baisse du pourcentage de jeunes en difficulté de lecture : ils sont 10,4 % en 2011 contre 10,6 % en 2009 et 10,8 % en 2010. » Plus que d’une baisse, il faudrait surtout parler de fluctuation statistique dont on ne peut tirer aucun réconfort. La comparaison avec les années antérieures à 2009 n’est d’ailleurs pas possible puisque les tests ont été modifiés : « Les tests ayant changé à partir de 2009, ces résultats ne sont pas directement comparables avec les années précédentes. »

Si on s’y essaye malgré tout on arrive à la conclusion que la situation s’améliore puisqu’il y a moins d’élèves en situation de difficulté de lecture. Le niveau est-il en train de monter ? Non. Mais constatant que les résultats obtenus étaient trop négatifs, il a été décidé de revoir la modalité de passage des tests en les rendant plus faciles. Casser le thermomètre est une excellente façon de ne pas mesurer la fièvre.

Il semble que la nouvelle modalité de passation, beaucoup moins scolaire, a fait notablement diminuer les mauvaises performances dues à des refus de répondre sérieusement aux exercices proposés. D’une part, l’interactivité du procédé rend l’interrogation plus ludique, d’autre part, la pression temporelle exercée par le déroulement automatisé et commun des épreuves nécessite une certaine attention, même sur des tâches d’apparence simple.

Si le niveau continue de baisser, on veillera à produire d’autres tests. Le chiffre de 30% d’illettrés en France serait-il donc minoré ?

Pour un paternalisme du XXIe siècle

Les chefs d’entreprise devraient s’effrayer de ces résultats, car même s’ils recrutent dans des métiers manuels il leur faudra obligatoirement du personnel sachant lire et écrire convenablement. Devant la faillite de l’école, et ne pouvant rien attendre des réformes à venir, il leur est indispensable de financer des écoles indépendantes, afin de former convenablement les futurs employés dont ils ont besoin. Puisque l’État n’est pas en mesure d’apprendre à lire à 30% de la jeunesse de France, c’est aux entreprises de recréer un paternalisme du XXIe siècle et de financer leurs propres établissements, comme l’ont fait Michelin, Wendel, Schneider et tant d’autres avant eux. Ce sont ces patrons qui ont permis de vaincre l’illettrisme en France au XIXe siècle, et non pas les lois Ferry.

Si 30% des jeunes de France ne savent pas lire à 17 ans, il ne faut pas croire que les 70% autres sont des génies. Quelle est leur capacité à disserter, à analyser un document, à produire un rapport écrit, à avoir une ouverture sur les cultures du monde, quand ils ne sont pas capables de lire un manuel destiné aux Terminales de 1963 ?

L’école est à financer par les entreprises, mais aussi les collèges et les lycées. Il est trop facile aux chefs d’entreprise de se retrancher derrière ces piètres résultats pour dénoncer l’étatisme français et la faillite de l’école. Que font-ils pour remédier à ce scandale ? Que font les entreprises du CAC 40 et du SBF 120 pour lutter contre l’illettrisme ? Que ne voit-on des fondations d’entreprise se créer pour financer des écoles libres en France ? Ce sera beaucoup plus utile que de financer un art contemporain douteux ou de gaspiller des bénéfices dans du mécénat fumeux. C’est à vous, chefs d’entreprise, de prendre les choses en main, il y va de la survie de votre entreprise, et de l’économie française.

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  1. Article interessant mais il manque un point essentiel dans la conclusion: pourquoi ne pas en effet reprendre les rênes de l’education nationale de maniere privee, mais dans ce cas la ne pas oublier de mentionner son corollaire: une reduction d’impots de 17%!

    1. Ou l’on pourrait effectuer avant le tout libre et tout privé, le système du chèque éducation avec autonomie quasi-totale des établissement de formation. Ainsi, on garderait les 17% d’impôt mais on gagnerait en efficacité sans faire exploser le système trop brutalement.

          1. Non partout: Il n’y a pas de regle claire ni officielle ni officieuse. Il ‘y a pas d’origine clairement etablie pur cette expression pour trancher. Donc dans le doute il est bon d’accepter es deux pour eviter d’ergoter pendant des heures.

          2. Pour répondre à Mitch :

            Les deux formes ne se valent pas, elles ne veulent tout simplement pas dire la même chose !

            “Au temps pour moi” signifie “Ok, j’ai fais une erreur : je repars du début (le 1er temps)”. L’origine de l’expression est militaire, issue du maniement des armes où les mouvements sont effectués par étapes successives, dénommées “temps” (1er temps, 2e temps, 3e temps, etc.). Quand on se plante, on reprend au début, ie. au premier temps (le temps pour moi).

            Alors que “autant pour moi” signifie “la même chose (ou quantité) pour moi”.

            On pourrait donc avoir conjointement les deux formes dans une même phrase, comme dans, par exemple :

            — Patron, un demi de bière, s’il vous plaît !
            — Pour moi, ce sera un baron, merci.
            — Oups ! Au temps pour moi [ie. : désolé], autant pour moi [ie. : je prendrais moi aussi cette boisson/quantité] !

            C’est plus clair ?

  2. « Donc ces semi-illettrés à l’adolescence seront des illettrés complets à l’âge adulte. »
    J’ai la vague impression qu’on a pas suivi les mêmes cours de mathématiques. En quoi le fait de grandir (de quitter l’adolescence) vous ferait-il perdre vos capacités à lire ? Comment ces gens passerait-ils d’un statut d’adolescent semi-illettré à celui d’adulte pleinement illettré en quelques années ? Quelles expériences dans leur vies pourraient les mener à une telle situation ? Je veux dire, ce n’est pas aprce que l’on quitte le système scolaire que l’on « oublie » comment lire, il me semble ? Ou alors je me demande comment cet article a été écrit…
    Donc, il y a bien à mes yeux que 19,7 % d’illettrés de 17 ans et rien n’indique que ce chiffre reste constant à 20 ou 25 ans.

    1. « Je veux dire, ce n’est pas aprce que l’on quitte le système scolaire que l’on « oublie » comment lire, il me semble ? »

      Quand on ne pratique pas (Et ils ne pratiquerons pas à priori vu leurs échec) on perd rapidement ce genre de connaissances d’autant plus qu’elles sont faiblement intégrée.

  3. Aux échecs de l’EdNat il faut rajouter le niveau d’alphabétisation des parents immigrés qui ne doit pas être terrible. Ne dit-on pas que la France exporte des bac+7 et importe des bac-7.

  4. « Il est trop facile aux chefs d’entreprise de se retrancher derrière ces piètres résultats »

    Heu non, ce n’est pas trop facile. C’est même fortement payant. Ces chefs d’entreprises payent le prix fort en impôts, il est normal de ne pas attendre d’eux qu’en plus ils fassent le travail pour lequel ils payent.

    Quand vous payez votre plombier pour une fuite, c’est vous qui réparez la fuite, M. Noé ?

  5. Robert Marchenoir

    Ce n’est pas aux entreprises de financer l’école. Il faudrait arrêter ce vice bien français qui consiste à ne jamais assumer ses responsabilités, et à toujours faire faire son travail par les autres.

    Le but d’une entreprise est de produire, de générer des richesses via une activité économique. Punkt Schluss.

    Elle n’est pas de « créer de l’emploi », de « tisser du lien social », ou, à plus forte raison, de créer des écoles. Quelle drôle d’idée !…

    Maintenant, si des entreprises veulent créer des écoles, grand bien leur fasse. Mais en faire la solution du « problème de l’école », c’est ridicule.

    1. « Maintenant, si des entreprises veulent créer des écoles, grand bien leur fasse. Mais en faire la solution du « problème de l’école », c’est ridicule. »
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      C’est déjà le cas pour certains enseignements supérieurs comme les écoles de commerce où le financement de l’Etat est faible, heureusement.
      Ce qui est ridicule en effet, c’est demander aux entreprises de financer l’Ecole comme au 19e siècle quand il n’y avait pas de couverture sociale généralisée sans évoquer le niveau de cotisations *** sociales *** astronomique imposées aux entreprises du 21e siècle et le monopole violent de l’EdNat (il n’y a qu’à voir les difficultés pour créer une école privée).

  6. le terme d’illettrisme a une histoire (cf les travaux de bernard lahire). Notre auteur ne maîtrise pas ses travaux.

    consternant de lire un historien qui fait fi des travaux des sociologues (baudelot et establet ou nathalie mons)

    pour réfléchir : quel est l’opposé d’illettrisme???

    ps : lisez un peu les sociologues au lieu de jouer à la pleureuse

    1. @Marie: Les sociologues lisent ils les tenants de la praxeologie quand ils sont hollistes? Les sociologues sont ils si objectifs que ca?

      Personellement, ce que j’ai vu de la sociologie a l’ecole c’est une gigantesque entreprise d’endoctrinement marxiste. La science est souvent relayee au second plan…

      Maintenant, je ne refuse pas de les lire, mais de la a dire que l’on ne peut pas prétendre parler correctement francais (que veut dire illetrisme) quand on ne les a pas lu, je trouve ca un peu fort.

        1. Je ne vois pas au nom de quoi un historien devrait nécessairement s’appuyer sur des travaux de sociologues pour parler d’illettrisme.

          Pour définir l’illettrisme, pas besoin de sociologues, il suffit d’ouvrir un dico.
          - TLFi : « (Personne) qui sait à peine lire ou écrire. »
          - Académie : « Qui est incapable de lire un texte simple en le comprenant. »

          Selon ces définitions et après avoir lu les stats des JAPD, l’auteur a eu raison de titrer son article « École : 30% d’illettrés en France ».

          Au lieu d’ergoter sur des points de détail, vous – et les sociologues – feriez mieux de prendre la pleine mesure du désastre de l’instruction de la langue française dans nos écoles.

  7. Un point essentiel de cet article trop peu souvent mentionné y compris dans ces colonnes, c’est « la langue de bois soviétique ». Il y a un tel déni de réalité dans les administrations à gauche que les rapports, les chiffres sont faux, car biaisés. Démonstration dans l’émission « C dans l’air » où les économistes de droite et ceux de gauche ne sont pas d’accord sur des chiffres qui eux sont bien réels. Partant de là on a deux France qui vivent dans des mondes différents !

    1. BlackWanderer, c’est pour cela que je soutient que la politique, est comme la science, elle est paradigmatique -et donc incommensurable- cf Structure des révolutions scientifiques de Kuhn

      Pour l’éducation, c’est un épineux problème

  8. Les entreprises participent déjà à la scolarisation : elles ont créé le CESI dans les années 50.
    Une école d’ingénieur en Entreprise par Alternance, qui forment d’excellents techniciens et ingénieurs.