Georges Pompidou. Anthologie de la poésie française

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Georges Pompidou. Anthologie de la poésie française

Publié le 14 mai 2024
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Loin d’être sans intérêt et quelconque, l’Anthologie de la poésie française de Georges Pompidou est un magnifique recueil du style français et un miroir des qualités littéraires et pédagogiques de l’homme politique. 

Georges Pompidou est resté le khâgneux qu’il fut : cacher l’huile de l’effort derrière le vin de la facilité et de la joie. Son Anthologie de la poésie française (1961) n’échappe pas à la règle. Comme il le dit lui-même à l’un de ses interlocuteurs : c’est un ouvrage facile à faire : une paire de ciseaux et un pot de colle.

On peut en rester là et estimer que l’Anthologie pompidolienne n’est rien d’autre qu’un manuel Lagarde et Michard amélioré, en un volume, donc plus simple à manier. Il existe tant d’anthologies de la poésie, pourquoi prendre avec soi la sienne spécifiquement, et pourquoi continuer à la rééditer ? Est-ce simplement parce que Pompidou est devenu président de la République et qu’en France, sainte tradition, il faut qu’un homme politique soit lettré et publie des livres ? Ce livre-ci, Pompidou ne l’a pas publié, comme de nombreux autres politiques qui font usage de prête-plume et qui, parfois, lisent le livre qui porte leur nom ; mais il l’a bel et bien écrit. Cette anthologie est personnelle. Elle répond certes à des figures imposées (comment ne pas citer des vers de Ronsard, Hugo et Baudelaire), mais aussi à de nombreuses figures libres : le lecteur peut s’étonner d’y trouver du Claudel et du Toulet. Plus encore, elle s’ouvre par deux textes majeurs : une réflexion sur la poésie et une autre sur les poètes, qui montrent que Georges Pompidou connait la littérature française, qu’il a réfléchi au sens même de la poésie, et qu’il peut ainsi justifier ses choix, ses coupes dans l’immense patrimoine littéraire de la France.

Cet exercice de critique littéraire est enlevé et parfois cinglant, comme quand il démonte des auteurs trop prétentieux à son goût pour prétendre à la postérité.

Ainsi à propos de Maurice Scève : « il a manqué de se résigner à peu produire pour être l’égal des grands ». Ou encore : « Heredia est un bon ouvrier du faubourg Saint-Antoine : il fait de l’ancien solide et consciencieux. »

 

Un homme de lettres

Georges Pompidou choisit et justifie ses choix. Évoquant sa passion pour Baudelaire, dont il est impossible à ses yeux de retrancher un vers :  Les Fleurs du mal : « Là est, de toute poésie, ce qui me touche le plus. » comme pour les poètes contemporains : Péguy, qui n’arrête pas de se répéter, mais qui finit parfois par produire de bonnes choses et Laforgue : « Jules Laforgue était infiniment plus doué. Mais il est bien rare qu’il arrive à dominer le vain désir de choquer et il y a dans son œuvre grimaçante beaucoup de la nostalgie d’un génie qui n’a pas su éclore. »

On pourra être surpris de trouver dans cette anthologie des extraits de Racine, de Corneille et de Molière. Ce n’est pas uniquement parce que ceux-ci font des vers : la poésie ne se caractérise pas par la versification, mais parce qu’ils sont d’authentiques et de profonds poètes, c’est-à-dire des écrivains qui disent l’universel dans le particulier, qui créent un univers et un monde et qui posent des pierres milliaires impossibles à contourner. Un poète aujourd’hui, un homme de théâtre, doit nécessairement se positionner par rapport à ces classiques, comme il doit aussi prendre en compte Ronsard, La Fontaine et Baudelaire. Là est le sens de la création : certes, le poète crée une Å“uvre, mais il crée surtout une école, c’est-à-dire des personnes qui, en le lisant, entrouvrent des mondes et veulent à leur tour devenir créateurs. C’est là tout le génie d’un Rimbaud et même de Victor Hugo, en dépit de son style ampoulé et des facilités trop souvent prises.

Voilà donc Paul Valéry, Charles d’Orléans, Stéphane Mallarmé et des auteurs moins connus, mais qui parlent à Pompidou : Jean de Sponde, Vincent Voiture, Henri de Régnier. Signe que Pompidou n’est pas seulement un khâgneux qui présente une copie besogneuse où le style est au service du fond, mais aussi un véritable amateur et esthète de la poésie. Rien n’est plus difficile que de réaliser une anthologie : cela nécessite de connaître parfaitement l’œuvre en question afin de savoir exactement où poser le ciseau pour couper. Ce n’est pas l’œuvre d’un enfant imprudent qui manie un pinceau de colle, mais d’un homme qui a lu, qui a pris du recul sur ce qu’il a lu et qui est donc capable d’en parler avec simplicité et profondeur. Le style court et clair est toujours plus difficile à manier que les longues phrases ampoulées. Voilà pourquoi il est nécessaire d’avoir cette anthologie pompidolienne dans sa bibliothèque, pour venir s’abreuver aux sources de la poésie française qu’un sourcier a fait jaillir.

 

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  • J’ai ce livre « depuis toujours », et je suis très heureux qu’on le signale ici !

    Il se termine par quelques vers de chansons de mon époque, dont je connais donc la mélodie, ce qui double le plaisir

  • La liste dans notre littérature serait courte. Les Français n’ont pas plus la tête poétique qu’ils ont eu la tête épique.

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