L’écologie fasciste : la branche verte du parti nazi

L’écologie n’est-elle qu’un nouveau moyen pour les réactionnaires socialistes de maintenir les libéraux hors de la gauche ?

Par Alain Cohen-Dumouchel.

L’article de Peter Staudenmaier sur les racines de l’extrême-droite de la philosophie écologiste et sur sa mise en œuvre pratique et théorique sous le IIIe Reich a été initialement publié en 1995 dans Ecofascism: Lessons from the German Experience (San Francisco: AK Press, 1995).

L’ouvrage a été réédité en 2011 dans Janet Biehl and Peter Staudenmaier, Ecofascism Revisited (Porsgrunn: New Compass Press, 2011).

Curieusement, aucune traduction française de ce texte n’avait jamais été rendue disponible avant ce jour. C’est pourquoi, avec l’accord de l’auteur, j’ai pris l’initiative de traduire cet article qui éclaire les relations de l’écologie avec l’idéologie nazie.

 

Aux sources de l’écologie, conservatisme, racisme et nationalisme

Les thèmes écologistes ne datent pas d’hier et notamment pas de la deuxième moitié du XXe siècle comme on le croit trop souvent.

C’est au XIXe siècle que s’est construite cette idéologie de résistance à la modernité, aux Lumières et au bouleversement introduit par l’ordre spontané capitalien.

Mouvement conservateur par essence, l’écologie s’est d’emblée positionnée comme un mouvement profondément réactionnaire, adoptant tous les thèmes régressifs liés à la paysannerie traditionnelle, à la résistance au changement, aux racines terriennes des peuples, et à l’anticosmopolitisme, ce qui, à l’époque, était pratiquement toujours synonyme de racisme.

Peter Staudenmaier rappelle que les structures de la pensée écologique se sont développées dès le début du XIXe siècle.

Ainsi Ernst Moritz Arndt, raciste et nationaliste militant écrivait dès 1815 « en des termes étonnamment similaires à ceux du biocentrisme contemporain » :

« Quand on voit la nature comme un lien et une inter-relation nécessaires, alors toutes les choses sont d’égale importance – arbuste, ver, plante, humain, pierre, rien en premier ou en dernier, mais une seule unité. »

Riehl, élève d’Arndt, est un autre exemple d’un activisme environnemental ouvertement nationaliste et antisémite. Auteur d’un essai intitulé Field and Forest, Arndt appelait à se battre pour « les droits des étendues sauvages ».

Plus près de nous Haeckel, inventeur du mot écologie et fondateur de la ligue moniste, soutenait avec enthousiasme l’eugénisme racial.

Il a contribué à façonner le courant de pensée qui allait servir de base au national-socialisme, en plus de ses activité directes dans la société de Thulé, une organisation secrète qui joua un rôle important dans l’avènement du nazisme.

La mise en œuvre de l’écologie sous le IIIe Reich, méconnue ou niée

Si ces prémisses d’extrême droite de l’écologie sont peu connues du grand public, l’activisme écologiste du IIIe Reich l’est encore moins.

C’est le grand mérite de l’article de Peter Staudenmaier de montrer que l’administration nazie a bien mis en œuvre un vrai programme écologiste, dont les contours possèdent beaucoup de points communs avec l’écologie contemporaine.

Cet activisme écologiste nazi est complètement nié par Joann Chapoutot, universitaire et chercheur français spécialiste de l’idéologie nazie.

Il faudrait consacrer un chapitre entier à l’argumentaire de Chapoutot développé dans Les nazis et la « nature » Protection ou prédation ?.

Ce curieux texte, très politique, manque en effet cruellement de références historiques précises et Yoann Chapoutot y abandonne son habituelle rigueur pour un déroulé d’affirmations qui, sous couvert d’analyses sémantiques frisant le ridicule, sont indignes d’un chercheur de son envergure.

Ainsi, il ne craint pas d’écrire :

« L’idée d’un impératif de préservation universel, ou celle d’une solidarité et d’une indépendance des phénomènes naturels et de leur perturbation a l’échelle du monde, est radicalement absente [de l’idéologie nazie]. »

Radicalement absente ? Peter Staudenmaier donne des exemples précis, textes à l’appui, qui permettent de prouver le contraire.

Une écologie réinvestie par la droite

L’écologie de droite retrouve aujourd’hui des couleurs sous des formes variées : écologie raciste et décroissante de groupes d’extrême droite allergiques au mélange des populations et des cultures d’une part, écologie intégrale portée par un catholicisme traditionaliste et préconisée par le pape François d’autre part.

Point commun de cet écologisme de droite, son antilibéralisme virulent et affiché.

Ainsi Éric Zemmour dans son discours à la convention de la droite du 28 septembre 2019 a-t-il réussi à glisser :

« Nous devons assumer notre conception de l’écologie : celle qui défend d’abord la beauté de nos paysages, de nos sites, de notre art de vivre, de notre culture, de notre civilisation. »

Ou Alain Soral qui, interviewé en 2010 à propos de la percée écologiste aux élections européennes de 2009, déclarait :

« L’écologie fait partie de la pensée conservatrice, fait partie de la pensée réactionnaire, c’est un truc qui est passé à gauche que très récemment. C’est au cœur de la réflexion réactionnaire et conservatrice. […] c’est un sujet important, c’est sans doute le sujet le plus important aujourd’hui qui est la manière dont le capital par sa fuite en avant destructrice commence à détruire la planète. »

Réinvestie par la droite l’écologie est donc en passe de retrouver ses racines, concept qui lui est si cher…

Une écologie de gauche est elle vraiment crédible ?

Reste un autre débat : à la lumière de son passé et de ses thèmes profonds, l’écologie peut-elle vraiment s’afficher comme un mouvement de gauche ?

Un mouvement dont l’essence même est la conservation peut-il se revendiquer de la gauche et pourquoi les origines d’extrême droite de l’écologie ne sont-elles pas assumées par ceux qui ont endossé la plupart de ses thèmes ?

En d’autres termes, l’écologie n’est-elle qu’un nouveau moyen pour les réactionnaires socialistes, de maintenir les libéraux hors de la gauche où ils devraient se trouver ?

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