Jirô Taniguchi, esquisse d’une œuvre poétique et atypique (3) : Le Sommet des dieux

Retour sur une œuvre atypique et originale, hors des sentiers battus. Par le maître et poète du manga japonais, Jirô Taniguchi. 3) Le Sommet des dieux (5 tomes).

Par Johan Rivalland.

Cette bande dessinée, tirée d’un roman célèbre au Japon, parvient à nous faire découvrir le monde de la montagne et de l’escalade, même si on n’est pas a priori particulièrement intéressé par le sujet.

Une histoire humaine, celle d’aventuriers hors normes qui sont prêts à investir toute leur vie dans une seule passion, un seul but ultime : repousser les limites humaines pour s’affranchir des obstacles les plus dangereux en vue de gravir les plus hauts sommets du monde, ou surtout les plus difficiles à rejoindre.

Un véritable chef d’œuvre

On peut une nouvelle fois parler de chef-d’œuvre.

Avec toujours autant de finesse dans les traits, de somptuosité dans les décors, de soin dans les dessins, et une manière bien à lui de captiver son lecteur à ne pouvoir le décoller du livre, Taniguchi parvient à travers ces 5 tomes (et plus de 1500 pages !) à mêler à la fois intrigue, force de caractère de personnages hors du commun et exemplaires de courage et de volonté, situations de détresse, dialogues avec la mort, drames, mais aussi moments de joie. Sans oublier l’acuité de l’analyse psychologique, comme toujours chez lui.

Loin de nous lasser, Jirô Taniguchi nous écarte bien sûr aussi parfois de l’escalade elle-même, même si elle reste bien le cœur du sujet, pour suivre par exemple, dans le volume 3, le personnage de Fuka-Machi, toujours en quête d’un certain appareil photo, dont l’importance peut être capitale dans l’histoire de l’alpinisme mondial. Mêlant ainsi l’intrigue, à travers une narration fluide, à l’histoire de l’alpinisme et à la réalité des duretés de la montagne sauvage.

Une épopée fantastique dont le caractère passionnant ne se dément pas, volume après volume, bien au contraire.

La puissance de la nature

Les ascensions s’enchaînent, toutes plus ardues et dangereuses les unes que les autres. Ce sont ainsi les plus grands monts, du Népal ou d’ailleurs, que l’on va visiter, jusqu’au mythique Everest, du temps où il était encore à peine exploré. Mais pas à travers n’importe quelle ascension, puisqu’il s’agit là de l’ascension par un seul homme, déterminé, et dont c’est toute la vie qui se réalise, au prix d’un danger insensé… Le premier homme à tenter l’ascension de la face sud-ouest en plein hiver et sans oxygène ! Là où même les équipes les plus chevronnées n’ont jamais même osé tenter de le réaliser, tant cela relève de la folie, la chose étant humainement quasi-impossible.

Cette série de lectures est en quelque sorte un rendez-vous avec l’immensité de la montagne, l’hostilité de la nature qui paraît par moments vivante par-delà le silence et les bruits naturels qui l’agrémentent et les caprices de la météo, qui joue en montagne un rôle si important.
Un rendez-vous également avec les fantômes de la mort, la peur, les multiples dangers de la nature, où parfois la vie ne tient qu’à un fil, mais aussi les doutes, les craintes, les questionnements sur le sens de la vie, l’intimité la plus profonde des personnages, l’héroïsme, l’entraide et tant d’autres facettes qui rendent cette expérience à la fois unique, belle et inquiétante.

Une superbe histoire, à travers des paysages fabuleux restitués dans toute leur splendeur et leur caractère par le trait de plume extraordinaire de Jirô Taniguchi.

Une manière, pour ceux qui n’ont jamais pratiqué l’alpinisme ou jamais été particulièrement attirés par l’univers de la montagne, d’éprouver ce que peuvent ressentir les alpinistes les plus chevronnés : l’isolement, la fatigue extrême, l’inquiétude montante et l’harmonie avec cette nature à la fois belle et si hostile.

Des décors sublimes

Ce n’est, en effet, pas la moindre force de Yunemakura Baku (auteur de l’œuvre originale) et ici surtout Jirô Taniguchi, que de nous transporter à travers ces décors fabuleux et éblouissants pour nous en faire partager l’univers, la beauté et tout le mystère, jusqu’à nous en restituer toute l’intensité, sans nous lasser le moins du monde (ce qui n’avait rien d’une gageure).

À la lecture, grâce au talent de Taniguchi, le lecteur à son tour peut ressentir comment la notion de temps peut disparaître, plongé dans cet univers loin de tout, à la fois beau et inquiétant de la haute montagne enneigée et à l’oxygène raréfié. Loin des humains, et proche de l’immensité du tout ou du rien, de l’univers infini et du sommet des dieux, là où l’humanité atteint ses limites et où l’on ressent mieux sa petitesse face à l’immensité à la fois géographique et temporelle.

Une épopée humaine extraordinaire

Force de la volonté, dépassement de soi, mais aussi amitié, solidarité et admiration partagée entre ceux que la montagne attire, communion avec la nature et avec soi-même, comme adversité avec ces mêmes entités. C’est toute la richesse de l’expérience des plus grands aventuriers de la montagne que nous permet de partager de manière transposée Taniguchi. Sans omettre le déchirement permanent que ces hommes ressentent entre leur famille, leur travail, leurs équipiers, et cette attirance irrépressible vers cette montagne dangereuse mais qui les fascine, jusqu’à parfois emporter leur vie.

Un cimetière humain, celui du sommet des dieux, où les fantômes de ceux qui y sont restés sont parfois les seuls compagnons qui restent lorsque l’aventurier a dépassé ses limites et se trouve confronté, aux confins de la mort, à la rudesse de la nature, qui continue d’enfermer les secrets les mieux gardés.

Une superbe série, aux dessins somptueux, où l’aventure humaine peut-être découverte et partagée dans toute sa plénitude. Ou quand la bande dessinée atteint ses lettres de noblesse…

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