Liberté, égalité, argent, selon Balzac

Quelques considérations de la plume de Balzac, qui vous étonneront sûrement par leur bien malheureuse actualité !

Par Gabrielle Dubois.

Suite de notre série Liberté et auteurs du 19ème siècle, aujourd’hui, quelques réflexions de Balzac (1799-1850) sur la liberté, mais aussi sur la société, le commerce, l’égalité.

Honoré de Balzac, d’après son ami Théophile Gautier, avait de l’orgueil, mais pas de vanité. C’était un travailleur acharné qui a passé sa vie à courir après l’argent pendant que les huissiers couraient après lui !

Voici donc quelques considérations de la plume de Balzac, qui vous étonneront sûrement par leur bien malheureuse actualité :

Sur la société

« La société ne peut exister que par les sacrifices individuels qu’exigent les lois. En accepter les avantages, n’est-ce pas s’engager à maintenir les conditions qui la font subsister ?

La société n’est pas indulgente, elle ne veut pas qu’on cumule un bonheur complet et la considération. Est-ce juste ? Je ne saurais le dire. Le monde est cruel, voilà tout. Peut-être est-il plus envieux en masse qu’il ne l’est, pris en détail.

La société refuse de calmer les maux qu’elle engendre ; elle décerne des honneurs aux habiles tromperies, et n’a point de récompenses pour les dévouements ignorés.

La société ne pratique aucune des vertus qu’elle demande aux hommes. »

Mouler l’homme dans la société

« Nous vivons à une époque où le défaut des gouvernements est d’avoir moins fait la société pour l’homme que l’homme pour la société.

Il existe un combat perpétuel entre l’individu contre le système qui veut l’exploiter et qu’il tâche d’exploiter à son profit ; tandis que jadis l’homme, réellement plus libre, se montrait plus généreux pour la chose publique. »

La jeunesse

« La jeunesse éclatera comme la chaudière d’une machine à vapeur. La jeunesse n’a pas d’issue en France ; elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d’ambitions légitimes et inquiètes. (…) Les familles ne savent que faire de leurs enfants. »

Egalité et envie

« L’égalité moderne, développée de nos jours outre mesure, a nécessairement développé dans la vie privée, sur une ligne parallèle à la vie politique, l’orgueil, l’amour-propre et la vanité : les trois grandes divisions du moi social.

Les sots veulent passer pour gens d’esprit, les gens d’esprit veulent être des gens de talent, les gens de talent veulent être traités de gens de génie ; quant aux gens de génie, ils sont plus raisonnables, ils consentent à n’être que des demi-dieux. En proclamant l’égalité de tous, on a promulgué la déclaration des droits de l’Envie. »

Des libertés soumises à des restrictions

« Le pouvoir est une action, et le principe électif est la discussion. Il n’y a pas de politique possible avec la discussion en permanence.

Selon tous ceux qui tiennent pour une société bien ordonnée, l’homme social, le sujet n’a pas de libre arbitre, ne doit point professer le dogme de la liberté de conscience, ni avoir de liberté politique. Mais, comme aucune société ne peut exister sans des garanties données au sujet contre le souverain, il en résulte pour le sujet des libertés soumises à des restrictions. La liberté, non ; des libertés, oui : des libertés définies et caractérisées.

Certes, il est hors du pouvoir humain d’empêcher la liberté de la pensée. Les grands politiques (…) reconnaissaient à leurs sujets de grandes libertés ; mais ils n’admettaient ni la liberté de publier des pensées antisociales, ni la liberté indéfinie du sujet. Pour eux, sujet et liberté sont en politique deux termes qui se contredisaient, de même que des citoyens tous égaux constitue un non-sens que la nature dément à toute heure. »

Le cercle vicieux

« La liberté enfante l’anarchie, l’anarchie conduit au despotisme, et le despotisme ramène à la liberté. Des millions d’êtres ont péri sans avoir pu faire triompher aucun de ces systèmes.

N’est-ce pas le cercle vicieux dans lequel tournera toujours le monde moral ? Quand l’homme croit avoir perfectionné, il n’a fait que déplacer les choses. »

La science du pouvoir

« Pour rester à la tête d’un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le conduire, en être l’âme et l’esprit, pour en faire agir les mains ?

La possession du pouvoir, quelque immense qu’il soit, ne donne pas la science de s’en servir. Le sceptre est un jouet pour un enfant, une hache pour Richelieu, et pour Napoléon un levier à faire pencher le monde. Le pouvoir nous laisse tels que nous sommes et ne grandit que les grands.

Le dernier degré du bien jouer chez un prince est de persuader son peuple qu’il se bat pour lui, quand il le fait tuer pour son trône. »

Liberté commerciale

« En fait de commerce, encouragement ne signifie pas protection. La vraie politique d’un pays doit tendre à l’affranchir de tout tribut envers l’étranger, mais sans le secours honteux des douanes et des prohibitions.

L’industrie ne peut être sauvée que par elle-même ; la concurrence est sa vie. Protégée, elle s’endort ; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la liberté commerciale, qui se sentira la puissance manufacturière de tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. »

Egalité et ordre

« Partout, lorsque vous rassemblerez des familles d’inégale fortune sur un espace donné, vous verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens de première, de seconde et de troisième société. L’égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait.

Il serait bien utile, pour le bonheur de la France, d’y populariser cette pensée. Aux masses les moins intelligentes se révèlent encore les bienfaits de l’harmonie politique. L’harmonie est la poésie de l’ordre, et les peuples ont un vif besoin d’ordre. La concordance des choses entre elles, l’unité pour tout dire en un mot, n’est-elle pas la plus simple expression de l’ordre ? »

Voir plus loin, viser plus haut

« La politique actuelle oppose les unes aux autres les forces humaines pour les neutraliser, au lieu de les combiner pour les faire agir dans un but quelconque. En s’en tenant à l’Europe, depuis César, je ne vois aucune fixité dans la politique et son agitation constante n’a procuré nul progrès.

Les gouvernements passent comme les hommes, sans se transmettre aucun enseignement, et nul système n’engendre un système plus parfait que celui du système précédent.

La politique est donc une science sans principes arrêtés, sans fixité possible ; elle est le génie du moment, l’application constante de la force suivant la nécessité du jour.

Les nations sont des individus qui ne sont ni plus sages ni plus forts que n’est l’homme, et leurs destinées sont les mêmes.

J’y ai gagné la confirmation de cette vérité que la vie est en nous et non au dehors ; que s’élever au-dessus des hommes pour les commander est le rôle agrandi d’un régent déclassé. »

La liberté et le bonheur

On ne peut qu’espérer que quelque politicien ait lu ces trois premiers épisodes de la série Liberté et auteurs du 19ème siècle, et cette phrase de Balzac :

« Si vous ne respectez pas les droits de liberté individuelle acquis aux citoyens, vous ne respecterez pas plus le trois pour cent, intérêt financier, et vous marcherez dans la voie des réquisitions, du maximum, toujours au nom de cette prestigieuse et terrible patrie. Tu es un mauvais citoyen ! remplacera Vous êtes l’ennemi du roi ! »

Mais ne pleurons pas sur notre triste et petit sort, car il est fort possible que finalement, même toujours en quête de Liberté, nous soyons heureux sans le savoir ! Et est-ce que ce ne serait pas cette quête de Liberté elle-même qui nous donne un but et qui nous rendrait heureux ?

« La vie est en nous et non au dehors, » sera la conclusion de Balzac pour aujourd’hui, avant de retrouver, dans le prochain épisode plus léger de Liberté et auteurs du 19ème siècle, un jeune homme libre, chevelu, et à la verve la plus fantasque, mais la plus juste…