Et le mort se mit à parler, de Pierre Béguin

Un roman sur un scandale rapidement étouffé, mais qui laisse voir, le temps d’un carnaval en Colombie, les pires facettes de la condition humaine.

Par Francis Richard.

Et le mort se mit à parler.

Luc VII, 15

Dans l’évangile de Luc, le mort qui se met à parler est le fils unique d’une veuve de Naïm, ressuscité par Jésus, pris de compassion pour elle. Dans le roman de Pierre Béguin, Wilfrido Soto, laissé pour mort, au milieu d’autres morts, dans une grosse cuve en métal, s’en échappe et fait une déposition à la police.

Ramasseur de cartons

Pour vivre, Wilfrido Soto ramasse des cartons, des vieux papiers, des bouteilles vides dans les rues d’une ville de Colombie. C’est un cartonero… En passant devant l’Université, le premier jour du Carnaval, il est appelé par un gardien, qui lui propose des cartons à emporter avant que les camions à ordures ne passent.

C’est un piège. Il est roué de coups de bâtons par quatre hommes, qui le maintiennent, pendant qu’un cinquième, celui qui l’a appelé, le poignarde entre les côtes, puis dans l’estomac, enfin à l’épaule. Il fait le mort. Alors ils le transportent dans une pièce très froide et le placent dans une cuve déjà pleine de cadavres.

Dix cadavres

À l’Université de cette ville côtière des Caraïbes, le lendemain, la police trouve, dans des cuves remplies de formol, dix cadavres : Les victimes sans exception, étaient des indigents sans papiers, vivant […] du recyclage, tous décédés de traumatisme crânio-cérébral et de blessures à l’arme blanche. Comme Wilfrido Soto…

Des cuves sont retirés, outre les dix cadavres, quatre crânes encore couverts de lambeaux de peau, vingt-trois membres inférieurs, huit membres supérieurs, trente-deux foies ou morceaux de foie, des viscères, une vingtaine de côtes et des centaines d’osselets… Mais ne s’agit-il pas d’une faculté de médecine ?

Après deux jours d’investigation, ce qui n’était au début qu’une agression de quelques gardiens contre un indigent [menace] maintenant de tourner au scandale national en pleine liesse populaire. Parce que cette investigation révèle un trafic d’organes qui bénéficie de connivences entre la finance et la politique :

Les financiers disent quand et sur qui il faut tirer. Les politiciens exécutent…

La réalité brutale

Un des personnages du livre dit à la fin : Nos démocraties sont des façades qui dissimulent les réalités brutales du capitalisme… Mais ne faut-il pas entendre par là ce qu’il faut bien appeler capitalisme de connivence ? Ce capitalisme dévoyé qui demande au législateur de faire des lois à ses convenance et profit :

Les lois prolifèrent comme des cellules cancéreuses, semant dans leur sillage des prisons qui jamais ne se vident, ajoute le même personnage…

Au début du livre le narrateur, vingt-cinq ans après les faits, explique pourquoi il les relate. C’est pour lui une tentative de réparation. Il n’en attend pas une forme de rédemption, mais bien plutôt l’accomplissement d’un devoir trop longtemps repoussé : il aurait dû le remplir à l’époque, mais le courage lui a fait défaut…

Un moment de vérité

À la fin du livre le lecteur apprend qui est le narrateur et comprend ce qu’il voulait dire dans son avertissement : Ce drame fut pour moi un moment de vérité. J’y ai gagné à bon compte une certaine considération. Avec la carrière et le prestige qui l’escortent habituellement. Mais j’y ai laissé aussi un morceau d’âme…

Et le mort se mit à parler, Pierre Béguin, 216 pages, Bernard Campiche Éditeur

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