Raphaël Enthoven et le « Notre Père » : du délire aux excuses

Raphaël Enthoven by Fondapol(CC BY-NC-ND 2.0)

Raphaël Enthoven aurait-il dérapé sur Europe 1 en évoquant l’islamophobie à propos de la nouvelle traduction d’un verset du Notre Père ? En tous cas, il fait amende honorable.

Par Nathalie MP.

Mardi 21 novembre dernier, Raphaël Enthoven consacrait son intervention matinale sur Europe 1 au message subliminal d’islamophobie qu’il voyait poindre comme le nez au milieu de la figure dans la nouvelle traduction de la prière chrétienne Notre Père.

Jeudi 23 novembre, même lieu, même heure, il revient sur le sujet pour reconnaître que sa chronique était non seulement mauvaise mais malhonnête et présenter ses « excuses, plates, aux gens de bonne volonté, nombreux, qui prient du fond du cœur et ne connaissent pas la haine ».

Avec son accusation d’islamophobie tout droit sortie de la vulgate médiatique bienpensante du moment, j’ai vu un Raphaël Enthoven rabougri dans la position grotesque de celui qui cherche ses clefs sous le lampadaire et je comptais bien en faire de la chair à pâté à l’occasion d’un article sur le nouveau Notre Père que j’avais prévu pour le début de l’Avent. Scandale et Pater Noster, quelle aubaine !

Mais la seconde chronique change tout, bien sûr : mon planning comme mon attitude. Je m’attelle donc immédiatement à dire combien je trouve la contrition de Raphaël Enthoven salutaire, courageuse et élégante, et combien elle peut servir de leçon à nous tous qui nous piquons de commenter l’actualité, trop pressés que nous sommes parfois de marquer des points médiatiques faciles aux dépens de la bonne foi et de la raison.

La soumission disparaît du verset du Notre Père

Il se trouve en effet qu’à compter du 3 décembre prochain, premier dimanche de l’Avent, le verset « et ne nous soumets pas à la tentation » du Notre Père est remplacé par « et ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Dans sa première chronique, Raphaël Enthoven rameute saint Pierre et les Évangiles pour nous expliquer que les deux formulations sont parfaitement identiques sur le plan du sens. En revanche, elles comportent une différence essentielle qui crève les yeux : le verbe « soumettre », de la famille de « soumission », a disparu.

Or soumission, c’est l’Islam. De là à penser que les évêques de France n’ont invoqué une inutile question de traduction que pour mieux masquer leur désir de se démarquer de l’Islam, il y a un océan qu’Enthoven a allègrement traversé en demandant en outre :

aux paranoïaques de l’islamophobie (…) de tendre l’oreille dans la bonne direction, parce que ce qui se joue là sournoisement contre l’Islam (dans le Notre Père nouvelle formule) crève les tympans quand on tend l’oreille.

La formulation est alambiquée mais tout le monde a fort bien compris – et Enthoven le dira lui-même nettement dans sa chronique d’excuse – que le message subliminal dont l’Église de France est accusée est celui de l’islamophobie (vidéo, 02′ 30″) :

Le Raphaël Enthoven en train de chercher ses clefs sous un lampadaire, c’est celui qui, dans cette chronique accusatrice, se montre incapable de sortir du cadre immédiat de nos débats nationaux. Et que je t’attrape le mot « soumets » et que je te le dissous dans un mélange compliqué de Charlie et de laïcité, et hop, islamophobie caractérisée.

Ce procès d’intention hyper expéditif, Enthoven aurait pu se l’épargner (et nous l’épargner) avec un petit minimum de recherche sur le sujet. Car s’il est une chose à peu près certaine, c’est bien que cette affaire de traduction du Notre Père ne date pas d’hier.

Les variantes de traduction du Notre Père ne datent pas d’hier

Avant le Concile de Vatican II (1962-1965), les Catholiques disaient « Ne nous laisse pas succomber à la tentation ». En 1966, dans un souci œcuménique, est adopté la formule « ne nous soumets pas à la tentation » qui correspondait mieux aux attentes des Chrétiens réformés et orthodoxes francophones.

Cependant, cette formulation laisse entendre que Dieu nous placerait volontairement lui-même dans des situations de tentation qui pourraient conduire au péché. Dieu serait alors actif dans la victoire du mal. Or, ainsi que saint Jacques nous le rappelle dans son épître :

Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : « Ma tentation vient de Dieu. » Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. (Jc 1, 13)

Hommes et femmes vivant dans le monde physique, nous savons que nous sommes confrontés en permanence à la tentation. Nul besoin que quiconque décide de nous y soumettre. Ce que nous demandons à Dieu, c’est de nous donner la force de ne pas y succomber, c’est-à-dire de façon ultime, d’avoir la force de ne pas rompre le lien qui nous unit à lui.

Mgr de Kerimel qui a présenté récemment la nouvelle version à la presse explique :

La formule de 1966 n’est pas fautive d’un point de vue exégétique, mais elle était souvent mal comprise par les fidèles.

Aussi, très vite fut ressenti le besoin de l’améliorer pour lever l’ambiguïté vis-à-vis du public tout en respectant au plus près le texte grec d’origine. Le Notre Père est en effet une prière qui a été composée directement d’après les recommandations du Christ auquel les disciples demandaient « Seigneur, apprends-nous à prier ». Le texte est donc extrait des Évangiles, de Matthieu (Mt 6, 7-13) et de Luc (Luc 11, 1-4) très précisément, écrits en grec.

Dès 1969, dans sa thèse « Recherches sur le Notre Père », l’abbé Jean Carmignac propose : « Fais que nous n’entrions pas dans la tentation ». Finalement, « Ne nous laisse pas entrer en tentation » est retenu afin de garder la notion de déplacement géographique du verbe  grec « eisphérô » (εἰσφέρω) qui signifie « faire entrer dans ».

Plus globalement, toutes ces discussions font partie d’une révision complète de la traduction officielle de la Bible en français dont la nouvelle version a été présentée en 2013. On voit donc que les préoccupations de l’Église étaient entièrement tournées vers la façon de rendre l’exégèse biblique parlante pour les Chrétiens, sans aucun rapport avec la situation politique que nous vivons aujourd’hui en Occident du fait des islamistes.

Ajoutons que la façon très ironique par laquelle Raphaël Enthoven a commencé sa chronique n’augurait rien de bon pour la suite. L’ironie est une excellente chose quand elle sert à démonter des prétentions extravagantes, mais en l’occurrence, Enthoven se moque d’un travers qu’il est le seul à avoir vu :

Oui, c’est un événement considérable à côté duquel une révision de la Constitution relève de l’anecdote !

À ma connaissance, personne chez les Catholiques n’a prétendu que l’affaire pouvait avoir de l’intérêt au-delà du cercle des Chrétiens.

Raphaël Enthoven se ravise

Ayant débusqué l’islamophobie du nouveau Notre Père, Raphaël Enthoven a rapidement dû faire face à des milliers de remarques sévères sur les réseaux sociaux. Au début, et je trouve cela assez naturel – en tout cas je sais que j’ai tendance à adopter une attitude similaire – au début donc, il reste « dans le combat », il défend sa thèse. Mais peu à peu, ses propres réponses ne lui plaisent pas tandis que les arguments de ses contradicteurs lui semblent beaucoup plus justes.

Ainsi qu’il l’a relaté ensuite dans un entretien au journal La Croix,  il a relu son texte et a compris qu’il ne pouvait pas le laisser en l’état, d’autant que sa chronique sur Europe 1 vise précisément à éclaircir les débats de sociétés, pas à les entacher d’un soupçon personnel indémontrable, d’une « pauvre opinion », d’une « intuition » qu’il qualifie maintenant de « délirante, pas sérieuse, paranoïaque… » D’où la seconde chronique de jeudi  (vidéo, 02′ 43″) :

Je suis la première à savoir combien il est difficile de reconnaître publiquement qu’on s’est trompé. Je trouve donc que Raphaël Enthoven a fait preuve de beaucoup de courage en présentant officiellement et clairement ses excuses dans une seconde chronique sans chercher à minimiser les ratés de la première.

Il n’est pas question ici de « culture de l’excuse », posture un peu hypocrite des progressistes occidentaux qui consiste à se flageller en permanence pour le mal qu’on aurait infligé à d’autres depuis la nuit des temps. Il n’est pas question non plus de faiblesse ou de manque de conviction.

Tout à l’inverse, il est question de porter un regard humble et distancié sur son propre travail d’analyste politique et social et de réaliser, de façon beaucoup plus intéressante, qu’on a obscurci le débat à plaisir, qu’on l’a dévoyé sciemment pour le faire passer par ses propres désirs et se donner raison par pur procès d’intention sans disposer d’un seul argument et sans laisser à l’adversaire le moyen de se défendre.

Je n’irai pas jusqu’à dire, comme lui, que « son opinion, on s’en fout ». Il est intéressant, je pense, de savoir comment telle personne dont on apprécie en général les analyses perçoit tel fait de société. Mais cette opinion, pour apporter de la valeur au débat d’idées, doit impérativement trouver assise sur des arguments, des mesures, des sources, dont tout le monde peut disposer.

Je trouve, assez souvent finalement, que la vie nous réserve de merveilleuses surprises. Elles ne prennent pas forcément la forme d’événements fracassants, mais elles nous mettent en joie et nous redonnent confiance dans la capacités des humains à rechercher le bien et la justice. Pour moi, la seconde chronique de Raphaël Enthoven en est une. Comme disait Gide : « Suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant. »

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