Michel Bouquet raconte Molière

Le portrait de Molière, que Michel Bouquet dresse par touches successives, n’est pas le fait d’un intellectuel, mais d’un acteur dont le métier est d’être comme un enfant devant le chef-d’oeuvre…

Par Francis Richard.

— Quoi de neuf ?

— Molière !

Ce mot de Sacha Guitry est toujours d’actualité. Michel Bouquet, qui a beaucoup interprété Molière, le confirme, en connaissance de cause. Il sait que « la vérité d’un auteur est très souvent dans le silence ou dans le mensonge, que ses secrets lui ont parfois échappé à lui-même. Il faut les débusquer, lire une pièce des centaines de fois, de préférence à haute voix pour deviner la nature de son secret. »

Une vision de l’homme

Si, comme lui, on lit les pièces de Molière des centaines de fois, on ne peut qu’acquiescer à ce qu’il dit de lui dans ce livre lumineux, où il raconte non seulement Jean-Baptiste Poquelin dans sa vie et dans ses œuvres, mais aussi, à la faveur d’intermèdes au cours desquels il l’a fréquenté, dans sa grandeur insigne :

Pourquoi Molière est-il le plus grand ? Parce qu’il s’ignore comme écrivain, parce qu’il n’a pas de vision du monde à faire partager. Mais il a une vision de l’homme ! Il est l’intelligence pure, en étant le contraire d’un intellectuel.

Molière est peut-être le plus grand des moralistes. Parce qu’il souffre. Quand les autres ne font que constater, lui il souffre.

Chez Molière, il n’y a pas de psychologie, de même que chez tout grand auteur. On ne peut le jouer qu’en s’appuyant sur le concret, il faut mordre dedans comme dans la chair, dans la vie.

Contrairement à la vision cosmique et universelle d’un Shakespeare, Molière part de la vie des gens, et atteint la grandeur par en-dessous.

Le portrait d’un acteur

Aussi le portrait de Molière, que Michel Bouquet dresse par touches successives, n’est-il pas le fait d’un intellectuel, mais d’un acteur dont le métier est d’ « être comme un enfant devant le chef-d’œuvre »…

Molière aurait aimé écrire des tragédies, mais il excelle dans les comédies : « Sa vocation est tragique, ses dons sont comiques. » Alors, « en insérant le tragique au sein même de la comédie (songeons à Alceste ou à Dom Juan), en soignant sa langue, il élèvera le genre bien au-dessus de la farce. »

Molière est « l’écrivain du concret absolu » :

Molière a compris le poids du concret et ce qui dans le concret est mystère. C’est le poète qui a le mieux donné vie au secret de l’action humaine.

Molière est en quelque sorte Le Misanthrope :

C’est le premier auteur dramatique, je pense, qui se soit choisi lui-même pour sujet, dans toute sa trivialité, comme un homme aux prises avec ses propres passions. C’est ce qui fait qu’il est si direct, si concret, si peu intellectuel, tellement dans le vif de la chair.

Un provocateur né

En créant Le Malade imaginaire, en abordant le problème de la mort dans une bouffonnerie, dans une farce, « Molière sacralise en même temps qu’il caricature ».

Tout ceci pour dire, avec Michel Bouquet, quelque chose d’important qu’il a découvert récemment :

Molière est un provocateur né, un homme proche de l’anarchie, « bousilleur » de première. Pourtant on continue en France à voir en lui l’apôtre du bon sens et de l’équilibre. C’est un contresens, une erreur intellectuelle.

Concrètement que peut-on faire ? Aller voir Michel Bouquet, 92 ans, jouer Orgon, dans Le Tartuffe ou l’Imposteur, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, à Paris (jusqu’au 31 décembre 2017). On est au moins sûr qu’il ne dira pas autre chose que ce que Molière a dit (« il l’a fait bien mieux que nous ») :

Il y a beaucoup d’Orgon aujourd’hui. Comme chez lui, leur défaut est un désir d’aveuglement, un besoin d’autorité, un rêve d’obéissance…

Michel Bouquet raconte Molière, éditions Philippe Rey, 192 pages.

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