Sommet de Bruxelles : à quoi sert l’OTAN aujourd’hui ?

Quel est le rôle de l’Otan aujourd’hui ? Sa présence en Europe se justifie-t-elle encore, ?

Par Laurent Gayard.

À quoi sert l'OTAN aujourd'hui ?
By: Nicolas RaymondCC BY 2.0

Article paru initalement le 23 juillet 2016 et republié pour le sommet de l’Otan cette semaine.

La question devrait plutôt être : a-t-elle servi à quelque chose jusqu’à présent ? La formule est évidemment provocatrice. Il faut considérer que l’OTAN, alliance défensive durant la guerre froide, n’a mené sa première grande opération militaire que dans les années 1990 lors de la campagne de bombardement menée en Bosnie en 1995 et de l’opération Allied Force au Kosovo en 1999.

L’OTAN, ou North Atlantic Treaty Organization, NATO, est née le 4 avril 1949, suite aux négociations lancées par les cinq pays signataires du traité de Bruxelles – Belgique, France, Luxembourg, Pays-Bas et Royaume-Uni – avec les États-Unis et le Canada. Le but premier de l’Alliance atlantique était d’assurer la sécurité du continent européen face aux velléités expansionnistes de l’URSS, selon le principe énoncé par le diplomate britannique Hastings Lionel Ismay : « garder les Russes à l’extérieur, les Américains à l’intérieur et les Allemands sous tutelle ».

Ambiguïté du rôle de l’OTAN

L’ambiguïté du rôle de l’OTAN apparaît dès sa création. Sur le plan international, elle sursoit à l’inefficacité relative de l’ONU, trop souvent paralysée par les veto soviétiques, mais elle est dénoncée également comme le résultat d’une interprétation abusive de l’article 51 de la charte des Nations-Unies : « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. »

Sous la pression des Européens tout d’abord, l’Alliance atlantique va prendre le relais des traités de Dunkerque (1947) et de Bruxelles (1948) qui mettaient en place des mécanismes d’assistance collective mais qui sont rapidement jugés insuffisants par les partenaires européens après l’épisode du blocus de Berlin. En vertu de l’interprétation extensive de l’article 51 de la la Charte des Nations Unies, l’article 5 de la charte de l’OTAN stipule que « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties. »

Survie de l’OTAN après la guerre froide

La fin de la guerre froide et la disparition du Pacte de Varsovie posent la question de la survie de l’OTAN compte tenu de la disparition de son adversaire principal. En participant à sa première opération militaire d’envergure au cours de la guerre du Kosovo, avec une campagne de bombardement de onze semaines, l’OTAN affirme dans les faits la réorientation de son statut. Avec la campagne d’Afghanistan en 2001 et la création d’une force de réaction rapide lors du sommet de Prague en novembre 2002, le rôle premier de l’OTAN évolue, dans le cadre de la « guerre contre la terreur » proclamée par le président George W. Bush.

Après les attentats du 11 septembre 2001, le Moyen-Orient est devenu le principal théâtre d’actions de la politique étrangère américaine. Les États-Unis, tout comme leur allié britannique, paient cependant encore aujourd’hui le prix de la mauvaise gestion du conflit irakien, guerre « clausewitzienne » qui s’est transformée en un bourbier inextricable, puis en sanctuaire de l’État islamique. Quant à l’Afghanistan, les difficultés rencontrées par l’ISAF1, qui y opère depuis 2001, questionne aussi le rôle, et surtout l’efficacité de l’OTAN dans la région, tant il paraît impossible d’éliminer durablement la menace des talibans dans la région et d’y d’assurer encore longtemps la présence de l’OTAN pour un coût faramineux.

Enfin, l’évolution de la situation politique en Turquie pose à nouveau aujourd’hui la question de la pérennité des stratégies d’alliance de l’OTAN au Moyen-Orient. Tandis que les attentats du 11 septembre 2001 avaient poussé l’administration américaine à revoir sérieusement sa stratégie d’alliance avec l’Arabie saoudite et sa politique énergétique, l’évolution politique récente de la Turquie et ses liens avec l’EI donnent quelques inquiétudes en ce qui concerne l’avenir et la stabilité de l’Alliance atlantique. L’ancien Commandant Général des Forces Alliées en Europe, Sir Richard Shireff2 confiait le 18 juillet dernier au Daily Mail que la tentative de coup d’État pourrait compromettre gravement les relations entre la Turquie et l’OTAN tandis que John Kerry lui-même rappelait le même jour, à l’issue d’un sommet du Conseil de l’Europe que « l’OTAN avait aussi des exigences en termes de démocratie. »

Arsenal nucléaire en Turquie

Dès lors que les purges prennent de l’ampleur à l’issue du coup d’État dont on peut soupçonner qu’il soit un coup monté, il devient plus difficile de défendre le maintien de la Turquie au sein d’une organisation dont la charte proclame en préambule être fondée sur « sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit. » Ce qui se passe en Turquie à l’heure actuelle est inquiétant sur un autre plan. En tant que contributeur majeur de l’OTAN – avec les États-Unis, la France, l’Allemagne, la Belgique et l’Italie – la Turquie accueille sur son sol encore une partie de l’arsenal nucléaire défensif de l’Alliance3, à savoir quelques dizaines de bombes B61. Dans le contexte actuel, la localisation d’une partie de cet arsenal otanien sur le sol turc peut susciter quelques inquiétudes. Les États-Unis ne rêvent certainement pas d’avoir un autre Pakistan sur les bras…

Reste l’Europe, théâtre d’opération traditionnel de l’OTAN et qui tend aujourd’hui à le redevenir. Après la fin de la guerre froide, la Russie espérait que la disparition du Pacte de Varsovie entraînerait logiquement celle de sa jumelle occidentale, l’OTAN. De son côté, la France, principale puissance militaire du continent avait espéré pouvoir tirer parti de cette disparition pour jouer un rôle majeur dans la re-configuration de la stratégie de défense européenne. L’histoire en a décidé autrement et l’implication de l’OTAN en ex-Yougoslavie ainsi que le ralliement de la Hongrie, de la Pologne et de la République tchèque en 1999, puis celle des États baltes en 2004, a confirmé la pérennisation de l’OTAN. Bien plus, le traité d’Amsterdam confirmait dès 1997 le lien étroit existant entre la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC) et l’OTAN.

La logique d’élargissement poursuivie par l’UE de la fin des années 1990 au début des années 2000 s’est même trouvée étroitement associée à celle de l’élargissement de l’OTAN, à partir du lancement en janvier 1994, du Partenariat Pour la Paix (PPP), programme otanien de coopération avec les pays de l’Est, en dépit des promesses faites quelques années plus tôt à Mikhaïl Gorbatchev et aux Russes. Dans ces conditions, le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN était une manière un peu fataliste de reconnaître que l’Union Européenne refusait une fois de plus d’assumer pleinement sa propre sécurité et que la France devait donc réintégrer l’Alliance atlantiste pour mieux y peser. La décision de Nicolas Sarkozy de voir la France réintégrer le commandement intégré de l’OTAN, annoncée le 3 avril 2008, ne faisait d’ailleurs que poursuivre une politique déjà initiée par Jacques Chirac durant son dernier mandat.

À la fin des années 1990, la décision de continuer à faire de l’OTAN un pivot militaire et stratégique s’apparentait donc pour les États-Unis à un choix plus pragmatique que politique : autant conserver l’usufruit d’une alliance militaire qui avait fait la preuve de son endurance et pousser son avantage en Europe le plus loin possible face à une Russie affaiblie. Comme le résumait Judah Grunstein dans la World Politic Review en 2010, la survie de l’OTAN a eu moins à voir avec le fait que son existence soit pertinente plutôt qu’avec le fait qu’elle soit nécessaire.

Aujourd’hui, le renforcement impressionnant des moyens militaires de l’OTAN en Europe, qui a porté en 2016 les effectifs de sa force de réaction rapide de 13 000 à 40 000 hommes dans les pays de l’Est, et déploie des régiments blindés en Pologne pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, semble donner raison à Grunstein. On pourrait cependant opposer au volontarisme actuel de Washington – qui ne date d’ailleurs  pas d’hier si l’on se rappelle la crise toujours ouverte du bouclier antimissile – l’exemple de la crise géorgienne montrant que, quelles que soient les concentrations de force opérées, l’OTAN est condamnée en Europe à jouer les chiens de garde dans une situation de statu quo que la célèbre formule de Raymond Aron résume toujours aussi bien : « Paix impossible, guerre improbable ».

En 1992, la Géorgie avait adhéré au Conseil de coopération nord-atlantique, puis au PPP en 1994. Alors que l’adhésion de l’ex-république soviétique à l’OTAN semblait pouvoir devenir une réalité, la guerre éclair entre la Russie et le petit pays du Caucase a remis brutalement les pendules à l’heure et donné quelques frayeurs aux dirigeants occidentaux. Que se serait-il passé en effet si la Géorgie avait effectivement été membre de l’Alliance au moment de la guerre ? L’Ossétie du sud valait-elle que l’on déclenche une guerre avec la Russie ? Aujourd’hui encore, les demandes répétées de Tbilissi pour intégrer l’OTAN mettent les responsables de l’OTAN et les États-Unis davantage dans l’embarras plutôt qu’elles ne les ravissent. On se contente de répéter à la Géorgie que son cas mérite d’être examiné… plus tard.

En Europe de l’Est et dans les États baltes, si les États-Unis ont poussé leur avantage de 1990 à 2000, les Russes ont poussé le leur ces trois dernières années face à des diplomaties européenne et américaine hésitantes. La présence renforcée de l’OTAN aux marges de l’ancien empire soviétique a peut-être un effet psychologique rassurant pour les Européens – notamment ceux de l’Est – mais l’organisation pourrait bien se voir condamnée à rejouer à nouveau la partition qu’elle a joué durant quarante ans face au rideau de fer4. La vraie question n’est peut-être donc pas de savoir si l’OTAN sert aujourd’hui à quelque chose, ce qui est vraisemblablement le cas d’un certain point de vue, mais plutôt de se demander combien de temps les États-Unis et les principaux contributeurs de l’Organisation atlantique vont accepter de mettre la main à la poche dans le seul but d’éviter à l’Europe, qu’elle soit fédérale ou celle des nations, d’avoir à affirmer et assumer elle-même sa crédibilité en termes de défense. Cette réalité, ainsi que l’épineuse question turque, amèneront peut-être la vieille Alliance atlantique à reconsidérer sa stratégie dans les années qui viennent.

 

  1. International Security Assistance Force (ISAF) opère en Afghanistan et constitue la composante militaire de la coalition, sous l’égide de l’OTAN opérant dans ce pays depuis la guerre d’Afghanistan de 2001.
  2. Jusqu’en 2014, aujourd’hui consultant stratégique établi à titre indépendant.
  3. Environ 200 charges nucléaires partagées entre ces cinq pays d’après : Martin A. Smith, « ‘In a Box in a Corner ?’ Nato’s Theatre Nuclear Weapons, 1989-1999 », Journal of Strategic Studies 25, no 1 (2002).
  4. Selon un gradé américain, l’OTAN n’aurait même pas les moyens d’empêcher une invasion des États baltes : http://www.zeit.de/politik/2016-06/eastern-europe-nato-defence-alliance.