Noël, une fête capitaliste ? Tant mieux !

Les traditions évoluent, et Noël n’échappe pas à la règle. Les crèches sont devenues polémiques, alors que des pratiques autrefois choquantes (échange et revente de cadeaux, achats tardifs à prix cassés) se démocratisent. Au risque de dénaturer Noël ?

Les Soviétiques ont cherché à le détruire en remplaçant ses symboles par d’autres. Père Noël et Saint-Nicolas devenus le Grand-père Gel, Marie la vierge des neiges, et Jésus le « garçon du Nouvel An ». Mais ils n’ont pas réussi à changer Noël : les traditions ont la peau dure.

Mais peut-être est-ce le capitalisme, en exploitant à outrance les symboles, l’imagerie et l’esprit de Noël, qui le mènera à sa perte ?

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By: Joel KramerCC BY 2.0

La fête familiale, populaire ou chrétienne de Noël pourrait devenir une grand-messe du capitalisme consumériste. Si ce n’est pas déjà le cas. Les vitrines, les guirlandes et les publicités de Noël sont là un peu plus tôt chaque année, préparant l’avalanche de cadeaux et le festin presque malsain des 24 et 25 décembre. Sans compter les guirlandes clignotantes, que les plus pessimistes voient comme un gaspillage d’énergie presque annonciateur de la fin du monde.

Certains en viennent à détester les fêtes de Noël, à se sentir prisonniers d’une fête commerciale qui les oblige à jouer les familles parfaites et à échanger des cadeaux pleins d’hypocrisie mais vides de sens. On n’offre plus pour fêter Noël, on fête Noël pour offrir. On ne se retrouve plus par plaisir mais par tradition, presque par obligation, dans une débauche de consommation que n’auraient pas renié les puritains américains du 17ème siècle :

« La célébration de Noël étant considérée comme un sacrilège, échanger cadeaux et salutations, se vêtir de beaux vêtements, organiser festins et autres pratiques sataniques du même genre sont par la présente interdits, et le délinquant passible d’une amende de cinq shillings. »

Ils redoutaient déjà que la célébration de la naissance du Christ ne soit reléguée au second rang, après les cadeaux et la dinde aux marrons.

À raison : on croise dans les centres commerciaux plus de Père(s) Noël que de crèches, et les confiseurs récoltent plus que la quête à la messe de minuit. En réalité, festivités et cadeaux sont plus un retour au sens originel de Noël qu’une perte de sens.

By: Glenn WatersCC BY 2.0

Jésus n’est pas né en décembre (plutôt fin septembre). Les cadeaux ne sont pas un souvenir des Rois mages, que l’on célèbre lors de l’épiphanie. On se faisait des cadeaux à la période de Noël (en particulier aux enfants) lors des Saturnales, que l’on fêtait déjà avant la fondation de Rome.

Les friandises commémorent Saint-Nicolas, depuis le 12ème siècle – on lui devrait aussi les chaussettes accrochées à la cheminée. L’orange offerte à Noël, qui faisait le bonheur des enfants d’alors, est un fruit de la première mondialisation du 19ème siècle. Il suffit de n’offrir qu’une orange à Noël aux enfants d’aujourd’hui pour voir à quel point le capitalisme nous a depuis rendus plus prospères !

Le sapin et les boules de Noël commémorent le solstice d’hiver, où on ornait de fruits un arbre pour célébrer le retour du soleil, le renouveau, le retour de la croissance et de la vie. Les fruits ont été remplacés par des boules en verre au milieu du 19ème siècle. La bûche, que nous mangeons aujourd’hui, rappelle celle que l’on brûlait autrefois en espérant une bonne récolte.

Notre Noël consumériste, avec paillettes et lumières clignotantes, repas opulents et profusion de cadeaux, doit plus au Noël païen qu’au Noël chrétien (qui en a intégré les rites avec plus de succès que les Soviétiques). Il doit aussi beaucoup à la créativité des artisans et commerçants du 19ème siècle. Une occasion où l’on prend le temps de célébrer en famille les accomplissements de l’année écoulée et partager un moment de joie alors que les jours sont courts et que les nuits sont froides.

Il y aura toujours des rabat-joie, même à Noël, pour trouver à redire aux huîtres, au caviar et au champagne, ou tout simplement aux cadeaux. Ils pensent que le marché avale tout ce qu’il touche, et qu’offrir un cadeau, c’est pervertir l’amour – faire plaisir à ceux que l’on aime, quel égoïsme ! De son temps, Charles Dickens dénonçait au contraire la frugalité et l’austérité de Scrooge dans A Christmas Carol. Le capitaliste n’était pas un mauvais capitaliste parce qu’il dépensait trop, mais parce qu’il dépensait trop peu.

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By: Steve JurvetsonCC BY 2.0

Au fil du temps, Noël a changé, plusieurs fois. Et il s’est sans doute trouvé à chaque évolution des opposants au changement, qui préféraient Saturne à Jésus, le divin enfant au Père Noël, et regrettent un père fouettard quasiment disparu. Que les partisans d’un Noël « authentique » (quoi que cela veuille dire) se rassurent : si les prêtres n’ont pas réussi à faire disparaître les cadeaux de Noël ou à le faire coïncider avec la date de naissance présumée de Jésus, c’est donner beaucoup de crédit aux publicitaires que penser qu’ils vont vider Noël de son sens.

Et c’est surtout se méprendre profondément sur la nature du capitalisme. Si les cadeaux sont aussi divers et abondants, c’est parce que le capitalisme s’est mis au service de Noël, et pas l’inverse. Personne n’est obligé de faire des cadeaux ou se conformer à de prétendus diktats de la société de consommation, mais les enfants du monde entier apprécient l’ingéniosité des fabricants de jouets et la créativité des confiseurs. Noël, comme tout le reste, n’a de sens que celui qu’on lui donne : une occasion de se rassembler, de partager un bon moment et faire plaisir à ceux qu’on aime.

Capitaliste ou pas, Joyeux Noël à tous !