USA : les drones tueurs de nouveau sur la sellette

Drone credits Ministry of defence (licence creative commons)

Des victimes non-ciblées listées comme des « ennemis tués au combat » sans aucune preuve réelle.

Par Scott Shackford.

Drone credits Ministry of defence (licence creative commons)
Drone credits Ministry of defence (licence creative commons)

Voilà qu’apparaît un nouvel Edward Snowden, et celui-ci en a eu assez de la façon dont l’Amérique tue des gens avec ses drones. La source s’est révélée avec un nouveau paquet d’informations classifiées qui soulignent le véritable risque des frappes de drones et rend clair que les responsables américains savent très bien qu’ils sont en train de faire des centaines de victimes qui ne sont pas leurs objectifs réels.

Jeremy Scahill et les journalistes de The Intercept (NdT : connu pour relayer les révélations d’E. Snowden) ont reçu toutes les données de la part de cet anonyme qu’ils nomment leur «source». Dans une série d’articles intitulée « The Drone Papers », The Intercept décrit l’énorme bureaucratie, les erreurs techniques, et les rouages internes des frappes de drones meurtrières des États-Unis.

La série d’articles est très importante, ainsi je recommande aux personnes trop occupées de lire au moins la première section, The Assassination Complex qui résume excellemment bien tous les problèmes du programme. Les autres chapitres approfondissent chaque composante.

La source a souligné le manque de fiabilité des métadonnées, le plus souvent issues d’interceptions de communications téléphoniques et informatiques. Ces sources d’information, identifiées par ce qu’on appelle des ‘sélecteurs’ tels qu’un numéro de téléphone ou une adresse e-mail, sont les principaux outils utilisés par l’armée pour trouver, localiser et détruire ses cibles. « Il faut une foi énorme dans la technologie qu’on utilise » a dit la source. « J’ai rencontré d’innombrables cas dans le renseignement où c’était une erreur ». Ceci, dit-il, est un facteur primaire dans les meurtres de civils. « Il est impressionnant de voir le nombre de cas où les « sélecteurs » sont attribués par mégarde à certaines personnes. Et ce n’est que plusieurs mois ou années plus tard qu’on se rend compte que tout le temps où on avait pensé se rapprocher d’une cible majeure, c’était à chaque fois du téléphone de sa mère. »

Dans le monde des opérations spéciales, poursuit la source, le sentiment interne sur les gens traqués par les États-Unis en vue d’une éventuelle mort par frappe de drone est : « Ils n’ont aucun droit. Ils n’ont aucune dignité. Ils n’ont pas d’humanité. Ils sont juste un « sélecteur » pour un analyste. Si on saisit finalement le cycle de vie de la cible qu’on suit, on ne la mentionne même pas par son nom réel. » Cette pratique, dit-il, contribue à « déshumaniser les gens avant même d’avoir à se poser la question morale de savoir s’il s’agit d’un assassinat légitime ou pas. »

De l’aveu même de l’étude ISR (NdT : Audit interne du Pentagone, qui fait partie des révélations), tuer des terroristes présumés, même si ils sont des cibles «légitimes», entrave encore plus le renseignement. L’étude secrète affirme sans ambages : « Les opérations d’assassinat réduisent de manière significative les renseignements disponibles.» Un graphique montre que les actions des opérations spéciales dans la Corne de l’Afrique ont donné lieu à des captures seulement 25 % du temps, indiquant un lourd penchant vers les frappes mortelles…

La Maison Blanche et le Pentagone se vantent que le ciblage du programme de frappe létale est précis et que les morts de civils sont minimes. Toutefois, les documents détaillant une campagne d’opérations spéciales dans le nord-est de l’Afghanistan, Opération Haymaker, montre que, entre janvier 2012 et février 2013, les frappes aériennes des opérations spéciales US ont tué plus de 200 personnes. Parmi elles, seulement 35 étaient les cibles visées. Pendant une période de 5 mois de l’opération, selon les documents, près de 90 % des personnes tuées dans les frappes aériennes n’étaient pas les cibles visées. Au Yémen et en Somalie, où les États-Unis disposent de capacités de renseignement beaucoup plus limitées pour confirmer que les personnes tuées sont les cibles visées, les ratios pourraient être bien pires.

« Toute personne surprise dans le voisinage est coupable par association », dit la source. Lorsqu’ « une frappe de drone tue plus qu’une personne, il n’y a aucune garantie que ces personnes méritaient leur sort… C’est donc un pari hallucinant. »

Il y aura sans doute plus à venir.


Traduction Contrepoints. Sur le web