Littérature germanopratine v. Rentrée e-littéraire

Livres lectures (Crédits d-221 books, licence Creative Commons)

La rentrée littéraire vous ennuie ? Essayez celle des indépendants !

Par Céline Barré.

Livres lectures (Crédits d-221 books, licence Creative Commons)
Livres lectures (Crédits d-221 books, licence Creative Commons)

Marronnier quand tu nous tiens ! Septembre : rentrée des classes, rentrée littéraire. Tout juste vos valises posées que vous voilà assaillis par les articles qui fleurissent sur le sujet. Les grands médias vous vantent les derniers opus des auteurs qui vendent déjà beaucoup. Le succès attire le succès, l’argent attire l’argent, la promotion se charge du reste.

Éloges ou lancer de tomates ?

Prenons le cas de Christine Angot qui sort Un Amour impossible, un nouveau roman parmi les 589 sorties de cette rentrée 2015. J’ai lu L’inceste à sa sortie et j’ai aimé, pas avec passion mais j’ai aimé. L’autofiction, pourquoi pas mais quoique l’on pense du fond il y a aussi la forme. Et aujourd’hui, trop c’est trop !

Encensée par Télérama, elle a droit à ses trois T. « On aime passionnément » : les trois T, c’est le coup de cœur absolu, le roman que l’on a lu et que l’on regrette de refermer, celui qui nous transporte, nous bouleverse, fait que l’on ne peut que lui accorder une pleine page et s’enthousiasmer au point d’écrire « car Angot traque si fort le mot exact, aiguise tant sa phrase, qu’elle laboure et égratigne nos profondeurs intimes ». Alors oui, ça donne envie, envie de lire cet opus et de se laisser labourer par le talent de la reine Christine.

Si cet éloge ne suffisait pas à me convaincre, l’auteure en rajoute puisqu’elle a l’immense honneur d’être l’invitée de ce numéro spécial rentrée littéraire. Et là je succombe déjà car Christine sait mieux que quiconque nous parler du difficile travail d’écriture. Je cite : « […] je relis, et tant que je me dis tiens, là il y a une virgule, pourquoi je n’essaierais pas un point ou pourquoi je ne supprime pas cette phrase, autrement dit tant que je pense à une nouvelle possibilité, le livre n’est pas fini »

Je l’achèterai bien volontiers, toujours disposée à me laisser labourer, mais comme on ne me la fait pas, je fouine et lis d’autres articles, d’autres critiques. Et je tombe sur celui paru dans Marianne le 29 août dernier. Il s’intitule « Rentrée littéraire : les flops ».

Ô surprise ! je découvre que L’Amour impossible est numéro un dans les flops annoncés. Comment un même roman peut-il être à la fois un possible futur prix Goncourt (puisque le dernier Angot figure sur la liste) et un improbable baragouinage ? Le Goncourt c’est quand même quelque chose, le décrocher est synonyme de consécration absolue, n’est-ce pas ? Et de bons lauréats il y en a eu, Dieu merci.

Je retourne donc lire cet article de Marianne afin de me faire une idée un peu plus nette, ces avis si divergents, c’est quand même surprenant… Contrairement à Télérama, Marianne nous sort des arguments de poids puisque nous avons des morceaux choisis. C’est petit me direz-vous : extraire des phrases de leur contexte est un procédé un peu vache mais quand ces phrases sont celles qui suivent, on ne peut qu’être interdit. Allez, je balance : « Je suis tombée dans l’eau je suis tombée dans l’eau Je suis tombée dans l’eau Je suis tombée dans l’eau je suis tombée dans l’eau je suis tombée dans l’eau Je… », « Qui veut du sable doux, qui veut du beau sable doux ? Qui veut mon sable doux ? Qui veut acheter mon beau sable doux ? » « Ah la la mon Dieu, qu’est-ce que j’en ai marre, mon Dieu, mais j’en ai marre, j’en ai marre, j’en ai marre, mais j’en ai marre !… […], mais qu’est-ce que j’en ai marre mon Dieu… », Moi aussi j’en ai marre, pas vous ?

Mais il y a pire. Après tout, répéter la même chose est peut-être un procédé littéraire intéressant, surtout si l’on s’adresse à des mal-comprenants. Mais au fait, en sommes-nous ? Puis il y a cette phrase dans le dernier Angot : « Leur famille habitait Paris depuis des générations, dans le dix-septième arrondissement, près du parc Monceau, était issue de Normandie. » Pardon ???

Cette fois ci c’est Le Figaro qui s’occupe de ce cas, qui, décidément déchaîne des passions !

L’article s’intitule « Christine Angot, la bulle médiatique et le néant ». No comment.

Les auteures : des filles décérébrées ?

Ce journaliste du Figaro nous livre également son analyse sur les auteures, les écrivaines, les femmes qui écrivent, quoi. J’en fais partie et refuse de livrer mon « Je » ou mon « Moi » à mes lecteurs. L’autofiction, non merci. Selon Nicolas Ungemuth (il le déplore et je lui en sais gré) les auteures qui écrivent des romans drôles passent pour des sottes, je cite : « si elles publient des romans joyeux, elles sont indignes de toute considération et se voient reléguées à la littérature ‘girly’ ». J’aimerais pouvoir tordre le cou à cette manie bien de chez nous qui consiste à catégoriser, prouver que l’on peut faire sourire, rire, réfléchir et émouvoir son lectorat en étant une femme, bien droite dans ses bottes, pas « girly » pour un sou, une femme qui écrit pour son plaisir, car elle adore cela mais également dans l’espoir d’être lue et de transmettre à ses lecteurs cette joie qu’elle a eue en écrivant. Je suis une auteure qui invente des histoires, une femme qui a pris la plume et qui s’est auto-publiée le 29 juillet dernier.

La coupe est pleine chez les indépendants

Revenons sur le « cas » qui nous interpelle aujourd’hui. Je n’en ai pas marre, je suis navrée. Que l’on use de répétitions, soit, chacun son style, sa plume et sa patte. Que l’on écrive cela et que l’on soit publié, est une autre affaire : je me sens comme flouée, abusée, énervée aussi et je vais vous expliquer pourquoi. Nous sommes déjà un certain nombre parmi les indés à trouver lassant que des écrivains édités par les plus grandes maisons, lesquelles paient des relecteurs, des correcteurs afin de traquer la moindre faute, la moindre virgule mal placée, le moindre tréma oublié, publient un roman d’un tel acabit.

Les indés en ont sous la pédale

Un indé est un auteur comme un autre, comprenez un auteur qui a eu envie de raconter une histoire et qui a décidé de le faire. Jusque-là rien ne le différencie des auteurs publiés. Pourtant, l’indé s’auto-publie, ce qui, aux yeux de certains serait un pis-aller pour quelques abrutis avides de reconnaissance mais incapables d’aligner plus de trois mots sans faire une faute.

Pourtant certains auteurs reconnus semblent être fâchés avec la ponctuation, ça vous rappelle quelqu’un ?

Un indé fait tout : il a des idées, il écrit, il se relit, se corrige, construit, déconstruit, reconstruit des pans entiers de son roman. Puis, lorsqu’il en a fini (et ça peut prendre des années car l’indé travaille pour subvenir à ses besoins), il cherche dans son entourage quelques âmes charitables qui voudront bien endosser le rôle de bêta lecteur. L’indé remet donc son travail sur le métier à tisser, il a pris bonne note des retours, a effectué le tri et reprend son clavier, car le mot FIN n’est qu’un leurre. L’indé, tout comme l’auteur publié, peaufine, affine, aiguise, tranche dans le vif, supprime des personnages, retouche ses dialogues, vérifie encore et encore que tout lui convient.

Puis il continue car pour lui ce n’est jamais fini. Écrire est une chose mais il manque la couverture !
Ah ! La couverture, c’est un roman dans le roman. Il se fait aider la plupart du temps car tous les auteurs ne sont pas des graphistes en puissance. Sa famille est donc de la partie, tous les talents sont mis à contribution afin que la couverture soit plaisante sans être aguicheuse, belle, différente des autres et surtout qu’elle reflète le contenu. Et là ce n’est pas une partie de plaisir, croyez-moi. Mais comme les indés c’est aussi une communauté, une bande d’auteurs qui s’aident, se conseillent, s’encouragent, une fois la couverture terminée on la montre aux autres indés qui vont y aller de leurs commentaires, lesquels pointeront une police de caractère à l’empattement trop grossier, d’autres conseilleront des associations de couleurs plus heureuses, certains auront même la gentillesse de faire des modifications et de les envoyer à l’auteur, cela m’est arrivé et la couverture de mon roman ne serait pas ce qu’elle est sans l’aide mes amis indés.

Puis, il y a la promotion et là, ça coince. En fait cela coince tellement que beaucoup d’indés n’en font pas, ils mettent leur roman en ligne sur Amazon ou ailleurs et attendent, observent la courbe de leurs ventes et lorsqu’ils ont vendu plus de mille exemplaires en un mois, comme c’est désormais mon cas, ils se disent que c’est déjà très bien, que finalement eux aussi sont capables de procurer du plaisir à leurs lecteurs, ils sont heureux, tout simplement.

L’ « e-rentrée » littéraire

C’est la rentrée littéraire des indés, elle est désormais reconnue comme telle. C’est celle d’un monde qui s’auto-édite et qui annonce la transition vers un nouveau modèle économique. Un peu plus loin subsiste un monde qui s’auto-célèbre. La distance et l’arrogance de certaines élites culturelles, avec Télérama comme support de propagande, a sans doute du plomb dans l’aile. D’autres médias s’intéressent aux indés, merci à eux.

Terminons donc sur une note optimiste et célébrons ELLE magazine (c’est moins chic que Télérama, je sais) qui s’est penché sur une indé qui a vendu 20 000 exemplaires de son roman. La reine de l’ « e-rentrée » c’est donc bien elle, Amélie Antoine. À travers cet article, les indés se sentent reconnus, appréciés, on leur signale qu’ils ont du talent. Le paysage littéraire français serait-il en pleine mutation ? Télérama prendra-t-il un jour la peine de se pencher sur le monde de l’auto-édition ? En tout cas, pour nous les indés, Amazon ce n’est pas la zone, certainement pas.