Simon Leys, amoureux de la Chine et épris de liberté

But if you go carrying pictures of chairman Mao credits Thomas Hawk via Flickr ( (CC BY-NC 2.0) )

Hommage à Simon Leys, libéral courageux qui a su s’élever contre la pensée totalitaire.

Par Jean Senié.

But if you go carrying pictures of chairman Mao credits Thomas Hawk via Flickr ( (CC BY-NC 2.0) )
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Pierre Ryckmans, connu sous le nom de Simon Leys, est mort le 11 août 2014 à Sidney. Cet éminent sinologue occupait une place à part sur le spectre des représentants du libéralisme, entre retrait érudit et défense courageuse des valeurs libérales. De récents ouvrages viennent rappeler les nombreuses positions d’une vie tumultueuse1. De la mer aux problèmes contemporains de la Chine, de la littérature anglo-saxonne à la peinture chinoise, des questions esthétiques de la calligraphie au ravage du maoïsme et à la séduction criminelle qu’il a entretenue sur tant d’Occidentaux, en particulier Français, l’œuvre de Simon Leys ne se laisse pas enfermer dans un corset mais au contraire navigue élégamment entre les sujets et les thématiques2. Sa disparition a permis, triste triomphe posthume, que l’on redécouvre, tout du moins en partie, la richesse et la profondeur de son travail. Si les in memoriam ont souvent dressé un portrait juste et émouvant de l’homme3, la parution du recueil de certains passages de ses lettres à Pierre Boncenne ainsi que de l’essai de recueillement biographique de ce dernier incite à réfléchir sur quelques traits de la vie de Simon Leys et, notamment, sur la forme que revêt son appartenance à la famille libérale.

Un « honnête homme »

Chacun connaît la définition de l’honnête homme, à savoir celle d’un individu dont la nature se détourne de tout excès pour rechercher l’équilibre et la modération. Cet idéal de mesure se retrouve aussi dans le rapport au savoir de l’honnête homme. Il doit avant tout chercher à cultiver un savoir généraliste, mais qui se garderait bien de toute velléité encyclopédiste. Cette tradition d’excellence humaine apparue au XVIIe siècle voit dans Simon Leys l’expression d’une de ses figures récentes. L’écrivain a passé sa vie à faire preuve de curiosité, sans pour autant délaisser la recherche la plus érudite que lui imposait son poste de professeur de littérature chinoise et qui s’est traduit par de passionnants essais sur la pensée chinoise ainsi que par un travail de bénédictin dans le domaine de la traduction dans plusieurs domaines, politique, artistique mais avant tout littéraire. On ne peut qu’être impressionné à la lecture des listes de livres qu’il recommande à ses amis. La courte notice bibliographique qui accompagne chaque ouvrage invite toujours le lecteur à s’emparer d’un trait essentiel de l’ouvrage ou à observer le sentiment communicatif d’une lecture assidue. Plus généralement, et à la suite de beaucoup d’autres, il faut rappeler que l’homme se libère par la littérature, qu’elle constitue la possibilité toujours présente de rompre avec ses entraves pour retrouver une universalité libératrice. On ne comprendrait pas Simon Leys et ses constants retours sur la littérature si l’on passait à côté de cette libération de la pensée.

La vie du sinologue nous enseigne aussi que la filiation entre les arts libéraux, c’est-à-dire la matière enseignée dans l’Antiquité qui rend l’homme « libre », et le libéralisme garde toute son actualité. Les passages sur la déculturation imposée par la « Révolution culturelle » ou, sur un mode mineur, par le terrorisme parisien de certains groupuscules intellectuels, éclairent a contrario l’indispensable rapport au savoir dans la formation d’un « honnête homme » qui serait ici synonyme d’ « homme libre ». L’homme apprend à exercer son jugement et cet exercice s’appelle la culture. C’est cet incessant travail sur soi qui donne aux écrits de Simon Leys, que ce soit ses lettres, ses réflexions sur la « belgitude » d’Henri Michaux, sa présentation des textes sur la mer ou encore ses écrits liés à l’actualité polémique comme les Habits neufs du président Mao : chronique de la Révolution culturelle, une urbanité, un sentiment de franchise et aussi une rafraîchissante touche d’humour. Ainsi, le libéralisme de Simon Leys est avant tout celui de l’homme conscient de la vertu libératrice du savoir, au sens ancien de son acception.

Réflexions sur une trajectoire libérale

imgscan contrepoints 122 Chine Mao
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Le parcours de Simon Leys illustre aussi la complexité et la diversité des trajectoires des membres de la famille libérale. Loin de n’être que les descendants des grandes familles de la bourgeoisie ou de froids gestionnaires d’un capital, les libéraux sont aussi des individus portés par de très forts idéaux qu’une confrontation avec le réel n’a fait qu’exacerber. Il faut toujours rappeler que Simon Leys, comme Jean-François Revel avec lequel, au-delà  d’inévitables divergences, il partage tant, a réalisé ses premiers engagements politiques en tant qu’homme de gauche. C’est la situation de la Chine sous le joug communiste qui l’a forcé, d’une part, à se confronter à la réalité et, d’autre part, à revenir à une éthique de la liberté. En cela aussi, son parcours est à la fois unique et représentatif de certains éléments de sa génération qu’il serait trop facile d’étiqueter à l’emporte-pièce sous le nom de néo-conservateurs ou de néo-réactionnaires.

Le libéralisme, Simon Leys y est venu par des chemins sinon détournés, tout du moins de traverse. La confrontation avec le réel, avec ses aspects les plus terribles, a rehaussé chez lui le souci de l’homme. Pour l’amoureux de la Chine, qui a trop souvent entendu des propos cantonnant ce pays à un lointain exotisme justifiant tous les renoncements – les réactions occidentales aux événements de la place Tiananmen en sont une parfaite illustration –, les droits de l’homme ont toujours été une réalité avec laquelle il est impossible de transiger, ou plutôt avec laquelle il serait criminel de transiger.

Inversement, lire Simon Leys offre une entrée saisissante dans le continent du mysticisme antilibéral si répandu au sein d’une partie de l’intelligentsia française. Face à tous ceux qui abdiquent non seulement toute perspective de jugement critique mais aussi exigent que les autres fassent de même4, Simon Leys n’a eu de passion que d’essayer d’affirmer la dimension éthique de la liberté pour l’homme, son caractère essentiel. Sans revêtir un aspect systématique qui n’aurait pas épousé les formes alertes de sa pensée, le libéralisme chez le penseur belge recouvre une vision morale et politique de l’homme, dans l’acception la plus noble que peut recevoir cette expression. Ainsi, Simon Leys constitue une branche de la famille libérale, parfois méconnue, parfois moins représentée, mais qui par son travail continue exprime mezzo voce le souhait de voir l’homme libre.

Sur le web

  1. Boncenne Pierre, Quand vous viendrez me voir aux antipodes, lettres de Simon Leys à Pierre Boncenne, Paris, Philippe Rey, 2015 ; Id., Le Parapluie de Simon Leys, Paris, Philippe Rey, 2015. On lira aussi avec profit le dernier numéro de la revue Commentaire (été 2015).
  2. Textyles, revue des lettres belges de langue française, no  34, 2008 (http://textyles.revues.org/227). Voir aussi l’entretien de Nicolas Idier, paru le 18 octobre 2014 sur le site nonfiction (http://www.nonfiction.fr/article-7226-interview_de_nicolas_idier_sur_la_vie_et_l’oeuvre_de_simon_leys__pierre_ryckmans.htm)
  3. http://www.lesoir.be/896356/article/culture/livres/2015-06-03/simon-leys-l-intello-aux-yeux-ouverts ; http://www.lejdd.fr/Chroniques/Bernard-Pivot/A-la-fureur-des-maoistes-735108 ; http://www.causeur.fr/simon-leys-mao-rene-vienet-32893.html#; http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20140830.OBS7682/simon-leys-le-fleau-des-ideologues.html.
  4. Le parangon en reste l’œuvre de philosophe Alain Badiou qui met explicitement en cause Simon Leys dans une tribune parue dans le journal Libération le 26 octobre 2014.