Mario Vargas Llosa, héros discret de la culture

Si à la civilisation du spectacle nous préférons celle de la vision du monde et de la pensée, Mario Vargas Llosa est notre homme.

Un essai polémique et nourrissant, un roman plein de vie… Si à la civilisation du spectacle nous préférons celle de la vision du monde et de la pensée, Mario Vargas Llosa est notre homme.

Par Thierry Guinhut.

Entre le miroir aux alouettes télévisées du divertissement et le roman balzacien, Mario Vargas Llosa a définitivement fait son choix. S’il adresse au premier un pamphlet bien senti, il offre au second un avatar bien contemporain. Du prix Nobel 2010, un essai rassemble, sous le titre La Civilisation du spectacle, une douzaine d’articles parus dans la presse hispanophone (El Pais essentiellement) ; alors qu’un roman, Le Héros discret, est  « un beau livre qui nous rapproche de l’abîme de l’expérience humaine et de ses mystères effervescents ».

La culture au temps de la consommation instantanée

mario_varags_llosa_civilisation_spectacleNotre essayiste spectaculaire ne fait pas mine d’ignorer ces prédécesseurs en la matière. Ne serait-ce que le titre presque homonyme de Guy Debord, qui, en 1971, dénonçait « l’hégémonie du spectacle », « la négation et la consommation dans la culture1 et le fétichisme des marchandises », sans penser que l’on restait libre de les choisir ou non. Mais à cet essai, daté de la pensée 68, forcément anticapitaliste et antilibéral, dogmatique et verbeux, finalement assez creux, Mario Vargas Llosa répond aujourd’hui par une argumentation plus élégante et plus nourrie. La vidéosphère et le divertissement ont selon ce dernier bousculé la culture au sens noble, littéraire, philosophique et scientifique du terme. Seule la vie culturelle, au sens des modes de vie et des comportements, ne cesse de se remplacer elle-même, par le biais de la mode, du buzz et du spectacle, de ses images bruyantes et superficielles.

La permanence de la culture étant menacée par l’éphéméride permanente du spectacle, Mario Vargas Llosa plaide la cause de la première, de « ses valeurs esthétiques et éthiques ». Hélas les livres où l’on pense le monde voient s’amenuiser leur visibilité, au contraire de la consommation de masse de scènes sportives, rock and pop, de jeux vidéo, de films, de productions télévisuelles et de performances et autres billevesées de youtubeurs. Ce qui a paru devenir la démocratisation de la culture est de fait éclipsé par la montée en puissance d’une population de consommateurs événementiels, car elle a le nombre pour elle, et à laquelle les élites offrent le crédit de la démagogie, préférant ainsi la médiocrité du sensationnel à la profondeur de la réflexion, aux dépens du travail intellectuel : le coupable n’est autre que « la banalisation ludique de la culture dominante, où la valeur suprême est maintenant de se divertir et de divertir, par dessus toute autre forme de connaissance et d’idéal ».

Quand « une société libérale et démocratique avait l’obligation morale de mettre la culture à portée de tous », on a au contraire vulgarisé la vie culturelle : alors que tout se vaut, « qui lit ces paladins solitaires essayant d’établir un ordre hiérarchique dans l’offre culturelle de nos jours » ? Leur autorité morale se voit balayée par la suspicion envers toute autorité instituée, forcément « fasciste », comme la langue selon Roland Barthes2. Ce contre quoi, sans oublier la déconstruction des humanités par Jacques Derrida3, s’insurge notre essayiste péruvien. Et de la même manière, il conspue « ce mépris actuel de la loi » qui est celui « de la piraterie de livres, disques, vidéos »…
Entre la faiblesse conventionnelle de la plupart des best-sellers de l’édition et les « illusionnistes de l’art contemporain » qui, obsédés par la provocation, « dissimulent leur indigence et leur vide derrière la fumisterie et la prétendue insolence », le cœur de la société branchée balance. À l’encontre de l’esbroufe et la vulgarité de la sexualité exhibée, il fait l’éloge de l’érotisme qui « représente un moment élevé de la civilisation », comme lorsqu’il le mit en scène dans son beau roman aux récits emboîtés, Les cahiers de Don Rigoberto.

Reste à considérer et affirmer ce sur quoi repose la culture de nos sociétés, ce que Mario Vargas Llosa affirme à l’occasion du voile et de l’islamisation : « Toutes les cultures, croyances et coutumes doivent trouver leur place dans une société ouverte, à la condition expresse de ne pas entrer en collision frontale avec ces droits de l’homme et ces principes de tolérance et de liberté qui constituent l’essence de la démocratie ». Que voici un essai salutaire lorsque « la culture devrait remplir ce vide qu’occupait jadis la religion » ! Car mieux que l’opium du peuple, la laïcité, le respect de la liberté féminine et le libéralisme économique doivent coexister avec une vie spirituelle intense ; quoique les religions, malgré leur tendance « potentiellement intolérante, monopolistique de vocation », doivent permettre leur vie spirituelle et leur morale à qui en a besoin…

Pêle-mêle, il approuve la suppression des crucifix dans les écoles publiques par le tribunal de Karlsruhe, il plaide pour la défense des sectes, mais avec pour seule exigence qu’elles agissent dans le respect de la loi. Il faudra trouver la cohérence de cette pensée dans la protection des libertés.

En écho à la banalisation de la culture déjà constatée par Hannah Arendt4, l’écrivain péruvien fustige la culture de notre temps, sans valeurs esthétiques, où les humanités « sont devenues des formes secondaires du divertissement ». La pente savonneuse est-elle inéluctable ? La civilisation du spectacle va-t-elle s’effondrer sous le poids de son insignifiance, le livre-papier, et son « érotisme du corps caressé », disparaîtront-ils au profit du numérique ? « Quelque chose de l’immatérialité du livre électronique passera dans le contenu », s’inquiète Mario Vargas Llosa. Au point qu’il adhère avec la thèse de Nicholas Carr, qui, dans Internet rend-il bête ? Réapprendre à lire et à penser dans un monde fragmenté 5, révèle qu’à force d’exercer son expertise parmi les écrans de la communication et de picorer parmi le web il avait cessé d’être un bon lecteur, voire un lecteur tout court. Aussi prit-il la décision de se réfugier dans une cabane du Colorado, afin de lire, et d’écrire son essai alarmant… Non, y compris au surfeur expérimenté, les livres ne sont pas superflus, pense Mario Vargas Llosa avec sagesse.

Ainsi, au-delà de la mode d’une « littérature light », l’écrivain garde une responsabilité : aider à « comprendre le labyrinthe de la psychologie humaine, promouvoir la culture démocratique » et contribuer, comme Karl Popper avec La société ouverte et ses ennemis 6, à la « lutte contre le totalitarisme ». Notre auteur garde la « conviction que les grandes œuvres littéraires enrichissent la vie, améliorent les hommes et nourrissent la civilisation » ; ce pourquoi, il est un héros discret de cette dernière…

Des héros de roman libres et modernes

mario_vargas_llosa_heros_discretDivertir et instruire restent les piliers de l’éthique du romancier dans son dernier ouvrage, Le Héros discret. Deux histoires parallèles s’enchaînent et se répondent, celles de Felicito Yanaqué et d’Ismael Carrera, le premier étant un modeste entrepreneur de transports de Piura, le second un prospère patron d’assurances de Lima. L’un est sommé de verser des fonds réguliers pour être protégé par une mafia qui ne néglige pas la menace, le second est, lui, menacé par ses deux jumeaux de fils indignes, fripouilles délinquantes surnommées les hyènes, qui font plus que rêver de sa mort afin de s’approprier la fortune paternelle. Car, quelle mouche l’a piqué ? le vieillard épouse sa servante, une « cholita », de quarante ans plus jeune que lui. Ainsi deux Péruviens parmi bien d’autres, mais emblématiques, prennent en main leur propre destin.

Les chapitres aux intrigues alternées, animés par le suspense et des rebondissements dignes du roman-feuilleton, se succèdent avec une rare efficacité. Il faut suivre la piste d’un petit dessin d’araignée en guise de signature. Puis celle des méchants fils qui trahissent, à moins que, bien meilleurs, ils inquiètent ou épaulent leur père attentif. Sans omettre les femmes, épouses et maîtresses aux destinées contrastées. Nous laisserons alors le lecteur découvrir comment les deux intrigues se rejoignent, pour assurer l’harmonieuse cohérence romanesque.

Tout un tableau de société se déploie sous nos yeux, grâce à des personnages taillés dans le vif : marchands, délinquants, la voyante Adelaida, qui a des « inspirations » salutaires pour Felicito, mais surtout acteurs économiques dans un Pérou en expansion… Celui qui résiste au chantage de la mafia, malgré ses bureaux incendiés, et publie dans le journal sa détermination, celui qui a fait de son entreprise d’assurances une florissante société au service du pays sont, au creux d’un réel éloge du travail, deux modestes héros. De quelle cause ? Mais de la justice, de la liberté d’entreprendre, du libéralisme économique ! Ce en quoi le roman est cohérent avec la pensée politique de l’auteur, qui se présenta aux élections présidentielles de son pays en 1990 et qui faillit être élu, et dont les perspectives et les arguments sont au cœur de son essai Les Enjeux de la liberté7.

Non sans ironie, le romancier prend ses distances avec son récit : « Mon Dieu, quelles histoires organisaient la vie quotidienne ; ce n’étaient pas des chefs-d’oeuvre, elles étaient plus proches des feuilletons vénézueliens, colombiens et mexicains que de Cervantès et Tostoï, sans doute, mais pas si loin d’Alexandre Dumas, Émile Zola, Dickens ou Pérez Galdos ». Si le ton et la succession des péripéties paraissent légers, non sans humour, c’est néanmoins, entre roman policier et roman de mœurs, dans une perspective réaliste balzacienne qu’écrit Mario Vargas Llosa. Ce dont témoigne la citation de Balzac en exergue du roman Conversation à la Catedral, ce splendide roman de société originellement publié en 1969, qui vient de ressusciter en une nouvelle traduction : « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations ». Et, comme Balzac, qui, à l’occasion de son Père Goriot, inventa le principe des personnages récurrents parmi ce qui devenait La Comédie humaine, Mario Vargas Llosa, voit réapparaître, parmi les pages de son Héros discret, des personnages venus de ses précédents romans : le sergent Lituma, revenu de Lituma dans les Andes, mais aussi Don Rigoberto, dona Lucrecia et Fonchito, qui ont fait le déplacement depuis Les Cahiers de Don Rigoberto, et nous font de nouveau le bonheur de nous offrir leurs émois érotiques. Tout en y insérant l’histoire de Fonfon, victime d’un étrange séducteur qui est peut-être le diable, ou d’une hallucination. Quant au bureau de Don Rigoberto, nourri de livres et d’œuvres d’art, il est son « espace de civilisation ». Peut-il croire « qu’il le défendrait contre l’inculture, la frivolité, la bêtise et le vide » ?

Un essai polémique et nourrissant, un roman plein de vie, d’intrigues et de substantifique moelle humaniste et libérale… Pourquoi bouder notre plaisir ? Si à la civilisation du spectacle, nous préférons celle de la vision du monde et de la pensée, Mario Vargas Llosa, une fois de plus, est notre homme. Depuis un demi-siècle, de La Guerre de la fin du monde en passant par l’étonnant portrait de dictateur que fut La Fête au bouc, l’écrivain péruvien parcourt l’universel 8. Quoique fêté pour son prix Nobel de littérature, on est loin de toujours rendre justice à ce héros discret de la littérature, car son éthique libérale, tant politique qu’économique, ne lui vaut hélas pas que des amitiés. Sinon la nôtre !

Sur le web

  1. Guy Debord : La Société du spectacle, Champ Libre, 1971, p 141
  2. Roland Barthes : Leçon, Œuvres complètes, t 3, Seuil, 1995, p 803.
  3. Voir : Déconstruire Derrida
  4. Voir : Hannah Arendt : de la banalité du mal à la banalité de la culture
  5. Robert Laffont, 2011.
  6.  Seuil, 1979.
  7.  Gallimard, 1997.
  8. Voir : Mario Vargas Llosa, romancier des libertés