Bac 2015 : un corrigé possible pour le texte de Spinoza

Baruch Spinoza - Franz Wulfhagen 1664 - CC

La liberté est une conquête de la raison, contre soi et contre l’immédiateté de l’impulsion

Correction en temps limité d’un texte de Spinoza, extrait du Traité théologico-politique, posant la démocratie comme meilleur mode de gouvernement possible. Ce corrigé n’est qu’une indication de traitement, non un passage obligé. Il n’existe pas de plan type en philosophie, nous cherchons les argumentations cohérentes.

Par Rara’, pour Contrepoints

Baruch Spinoza - Franz Wulfhagen 1664 - CC
Baruch Spinoza – Franz Wulfhagen 1664 – CC

« Dans un État démocratique, des ordres absurdes ne sont guère à craindre, car il est presque impossible que la majorité d’une grande assemblée se mette d’accord sur une seule et même absurdité. Cela est peu à craindre, également, à raison du fondement et de la fin de la démocratie, qui n’est autre que de soustraire les hommes à la domination absurde de l’appétit et à les maintenir, autant qu’il est possible, dans les limites de la raison, pour qu’ils vivent dans la concorde et dans la paix.
Ôté ce fondement, tout l’édifice s’écroule aisément. Au seul souverain, donc, il appartient d’y pourvoir ; aux sujets, il appartient d’exécuter ses commandements et de ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le droit.
Peut-être pensera-t-on que, par ce principe, nous faisons des sujets des esclaves ; on pense en effet que l’esclave est celui qui agit par commandement et l’homme libre celui qui agit selon son caprice. Cela cependant n’est pas absolument vrai ; car en réalité, celui qui est captif de son plaisir, incapable de voir et de faire ce qui lui est utile, est le plus grand des esclaves, et seul est libre celui qui vit, de toute son âme, sous la seule conduite de la raison. »

SPINOZA, Traité théologico-politique (1670)

L’être humain, par nature, doit vivre en société, ce qui implique un mode d’organisation commun et reconnu par chacun des membres de celle-ci : c’est la fonction qui est initialement attribuée à la politique – de polis, la Cité. La politique, en effet, désigne initialement l’organisation des rapports humains selon l’idéal de la justice. Par conséquent, et somme toute mécaniquement, la philosophie pose depuis son origine la question du meilleur mode d’organisation des hommes entre eux.

Si l’Antiquité et la Chrétienté semblent avoir vu dans les peuples uniquement des masses qu’il convenait que le bon législateur guide, voire assure le salut de leur âme et les fasse accéder à la béatitude finale, la Renaissance sous l’influence de Machiavel, puis le XVIIème siècle vont venir fragiliser cette conception du politique qui aboutira le siècle suivant à la modernité et l’émergence de l’État de Droit. C’est dans ce contexte intellectuel et politique que Spinoza rédige le Traité théologico-politique dans lequel il conteste d’une part le lien entre religion et vertu, soutenant qu’une République d’athées ne serait pas moins vertueuse qu’une République Chrétienne et dans lequel il soutient, notamment dans cet extrait, que le meilleur modèle d’organisation des communautés humaines est le régime démocratique, c’est-à-dire un gouvernement du peuple par le peuple. Ainsi, dans une première partie, allant jusqu’à « (…) être le droit », il montre qu’au contraire de ce que pensait la tradition, la foule ne prend pas des décisions déraisonnables parce qu’elle est avant tout guidée par le bon sens, pour revenir encore sur ce que Hegel qualifiera deux siècles plus tard d' »éternel malentendu » : les lois ne limitent pas la liberté dès lors qu’elle se bornent à enseigner à ne pas satisfaire immédiatement ses impulsions premières mais sont, bien au contraire, condition de la liberté dès lors qu’elles favorisent l’usage de la réflexion.

Platon émettait les plus vives réserves concernant le régime démocratique athénien, lequel avait en effet abouti à la condamnation de Socrate, l’homme le plus juste de la Cité. Et force est de constater que la démocratie athénienne se corrompait chaque jour davantage depuis la mort de Périclès. Le système des délibérations publiques imposait l’usage de la rhétorique, laquelle n’est jamais qu’un « discours d’ignorants s’adressant à des ignorants » (Gorgias), les lois étaient votées et la justice était rendue sur des fondements arbitraires et « absurdes ». Ainsi, Platon estimait nécessaire de confier la direction de la Cité à un « Philosophe-Roi », dont toute l’éducation aurait concouru à ce but, d’autant qu’il est sans doute plus facile d’éduquer selon les lois de la raison un seul individu que tous.

C’est à cette conception verticale de l’exercice du pouvoir, perpétuée par les Empereurs, les Rois et les Papes, que s’oppose Spinoza. En effet, à l’ignorance individuelle il objecte la quantité des voix en présence, et affirme :  » dans un État démocratique, des ordres absurdes ne sont guère à craindre, car il est presque impossible que la majorité d’une grande assemblée se mette d’accord sur une seule et même absurdité. » D’une façon, qui peut sans doute paraître naïve, Spinoza s’appuie ici sur une forme de raison partagée par suffisamment des membres constituant le corps des électeurs pour reconnaître des propositions de lois qui y seraient contraire. Pour autant, il est logique d’envisager qu’une masse d’individus raisonnables soit moins aisément manipulable et corruptible qu’un individu détenant un pouvoir absolu : plus le nombre de consciences en accord pour prendre une décision est élevé, plus il devient mécaniquement difficile d’obtenir un consensus.

D’autre part, Spinoza s’appuie sur le fait que dans son « fondement » comme dans sa « fin » la démocratie est destinée à être un rempart contre l’arbitraire et le caprice individuel du souverain, et qu’il ne saurait exister dès lors aucun point de contact entre les deux régimes qui justifierait que l’on envisage que les dérives de la monarchie puissent s’étendre à un régime démocratique. L’histoire, en effet, ne manque pas de tyrans, ni de despotes n’ayant pas hésité à sacrifier tout ce qui les entourait à leur seul profit. Tous les chefs d’État n’étaient pas Périclès et tout souverain, quel qu’il soit, reste un homme, doué d’une volonté infinie. Dès lors, il devient cohérent d’envisager qu’il puisse être préférable d’opposer à une volonté unique ce que Rousseau appellera le siècle suivant la « volonté générale ».

Ainsi, Spinoza démontre qu’à bien considérer la façon dont les choses se passent, la démocratie se présente comme un mode d’organisation préférable à la monarchie parce qu’elle s’appuierait sur la raison de la majorité ; c’est pourquoi il explique ensuite comment la démocratie, par l’intermédiaire de la loi, doit permettre l’accès de chacun à l’exercice de la raison, donc de la liberté.
En réalité, contre Platon et la tradition, Spinoza pose que la démocratie ne repose pas sur l’éducation de ses citoyens pour fonctionner mais repose, bien au contraire, sur l’ambition d’instaurer un règne de la raison présidant les rapports humains, au sein d’un État dont le but ne serait ni la liberté – prônée par Locke – ni la sécurité – prônée par Hobbes – mais « la concorde et la paix ». Anticipant en cela l’État de droit, Spinoza objecte à Platon que l’élévation collective à l’usage de la raison peut se faire par l’intermédiaire de la loi.

Ainsi, ce qui incombe et incombe seulement au « souverain », c’est-à-dire à l’autorité suprême d’un peuple, c’est d’instaurer des lois justes afin d’entraîner l’esprit à la justice, afin que ce qui n’était qu’une disposition se concrétise dans une habitude selon l’antique principe selon lequel la morale est un Hexis, c’est-à-dire une habitude acquise par la répétition (Aristote, Éthique à Nicomaque).

De même en est-il pour la liberté, laquelle n’est pas d’ « [agir] selon son caprice », tel le tyran qui agit selon son bon vouloir, mais selon les impératifs de la raison. Si l’opinion estime que la liberté se résume à faire ce qui nous passe par la tête, Spinoza en réaffirme une conception plus haute, comme la capacité à refuser l’utile pour viser le bien, refuser l’absurdité des lois pour promouvoir la paix et la concorde, à cesser d’être esclave de soi et  » captif de son plaisir ». La liberté est une conquête de la raison, contre soi et contre l’immédiateté de l’impulsion, afin d’effectuer un véritable calcul rationnel, seul à même de prendre conscience de ce « qui [lui] est utile ». La loi, dès lors qu’elle se présente comme un frein à la réaction permet d’instaurer et « autant qu’il est possible » de pérenniser l’instant d’humanité qui existe entre un stimulus et sa réponse.

Certes, on pourrait reprocher à Spinoza d’avoir écrit au XVIIème siècle et d’avoir, dans une époque dominée par l’arbitraire individuel, ignoré les spasmes auxquels la démocratie moderne sera confrontée. Son angélisme apparent n’est que l’effet d’une volonté de soustraire le politique aux aléas des caprices d’individus désignés par la naissance et il expose une conception du phénomène politique basée sur la responsabilité qui favorisera l’émergence des penseurs libéraux tels que Montesquieu ou Bastiat.