L’économie politique selon J.S. Mill : vérifier la « vérité » grâce à la méthode a posteriori

john stuart mill credits martin beek (licence creative commons)

Si selon Mill la méthode a priori constitue la seule applicable en économie politique, il ne faut pas écarter complètement la méthode a posteriori.

Par Bertrand Allamel

john stuart mill credits martin beek (licence creative commons)Suite de notre série sur la définition de l’économie politique par John Stuart Mill. Dans l’article précédent, nous avons recensé les deux méthodes mobilisables par les économistes et vu que la méthode a priori constituer la meilleure approche selon Mill. Revenons aujourd’hui sur les limites de cette méthode que Mill soulève lui-même, et sur l’intérêt d’une méthode a posteriori complémentaire.

Si la méthode a priori constitue donc pour Mill la seule applicable en économie politique, il ne faut pas écarter complètement la méthode a posteriori qui peut rendre des services non négligeables dans la quête de la vérité :

« Ayant donc montré (…) que la méthode a posteriori, ou celle de l’expérience spécifique, comme moyen de parvenir à la vérité est inapplicable à ces sujets, nous pourrons montrer que cette dernière méthode est néanmoins d’une grande valeur dans les sciences morales ; à savoir non comme moyen de découvrir la vérité, mais de la vérifier, et de réduire à son plus bas niveau l’incertitude (…) laquelle provient de la complexité de chaque cas particulier, et de la difficulté dans laquelle nous nous trouvons d’être assurés a priori que nous avons tenus compte de toutes les conditions matérielles. »1

L’utilisation de méthode a posteriori se justifie donc par les limites de la méthode a priori qui peine à prendre en compte tous les paramètres des problèmes étudiés. Mill préconise la vérification des théories par l’observation pour donner au théoricien le « droit » d’émettre une opinion et de prendre part « dans les pratiques politiques ». Notons au passage que si Mill a bien fait une distinction entre art et science, la tentation pour lui est grande de mêler la science et son application, au nom de la preuve par la vérification dans des cas réels, donnant ainsi un fondement à la critique de Durkheim précédemment évoquée portant sur la proximité entre l’économie politique et l’art de gouverner. Il est cependant certain que sans vérification par l’expérience, le théoricien s’enferme dans une pensée spéculative qui ne le met pas à l’abri de l’imperfection des systèmes qu’il construit : il peut exister des causes ou des « faits résiduels » que le théoricien n’a pas pris en compte par omission ou focalisation2, et le conduisant ainsi dans la voie de l’erreur. Mill concède donc certaines limites et biais méthodologiques qui relèvent d’ailleurs du même esprit que ceux contestés par Durkheim bien que formulés différemment et n’ayant pas le même degré d’importance. La critique méthodologique de Durkheim semble par contre, cette fois-ci, légèrement excessive : pour Mill, l’observation constitue ainsi un moyen d’élargir ou de corriger ses « vues générales ». Plus que cela, « la vérification ne fait pas partie de la science mais de l’application de la science ». L’induction est donc un moyen de découvrir et prouver des propositions générales, ce qui place dans la méthodologie de Mill, l’expérience comme fondement ultime de toute connaissance, et comme « complément indispensable »3 à la méthode a priori. La position de Mill n’apparaît ainsi pas aussi facilement caricaturale et contestable que ce que Durkheim tend à faire croire. Mill pousse en effet le théoricien à la plus grande prudence et à l’autocritique de son travail, effort louable de modération  qui ne semble pas avoir retenu l’attention de Durkheim :

« Tout ce que nous pouvons faire en supplément, c’est de nous efforcer d’être les critiques impartiaux de nos propres théories, et de nous libérer, autant que nous le pouvons, de la répugnance, dont peu de chercheurs sont totalement exempts, à admettre la réalité ou la pertinence des faits qu’ils n’avaient pas auparavant inclus, ou pour lesquels ils n’avaient pas prévu de place, dans leur système. »4

Mill pourrait bien être un des rares penseurs à avoir « accordé à chacune de ces méthodes leur juste valeur »5 et mérite, qu’on adhère ou non à la primauté de la méthode a priori, qu’on s’intéresse de près à ses propos pour nous guider vers toujours plus de rigueur intellectuelle et de discipline morale tendant vers l’autocritique, gage d’une méthode scientifique peut-être encore imparfaite, mais pour le moins honnête.

Après avoir défini précisément l’économie politique comme une science « qui décrit les lois des phénomènes de société qui se produisent du fait des opérations conjointes de l’humanité pour la production de richesses, en tant que ces phénomènes ne sont pas modifiés par la recherche d’un autre objet », Mill a ensuite posé la méthode a priori comme étant la démarche scientifique à suivre pour démêler la complexité et l’interdépendance des causes des phénomènes observés par cette discipline. La même complexité de l’objet de l’économie politique le conduira à reconnaître quelques limites à la méthode a priori, et à prôner l’utilisation de la méthode a posteriori en complément pour se prémunir contre toute erreur que la méthode a priori n’exclut pas. Cet essai, à travers lequel John Stuart Mill exprime tout son sens de la nuance, de la modération et de la précision qui fait généralement défaut aujourd’hui, a contribué à faire de ce philosophe et économiste anglais l’un des plus importants penseurs du XIXe siècle.

  1. John Stuart Mill, Sur la définition de l’économie politique et sur la méthode d’investigation qui lui est propre, traduction Christian Leblond, introduction Guy Bensimon, Paris, éd. Michel Houdiard (11, rue Monticelli, 75014 Paris), 2003, p. 81.
  2. « La nature de l’entendement humain est telle que le fait même de se concentrer avec intensité sur une partie de la chose tend à amoindrir notre attention sur d’autres. Nous sommes constamment en danger, par conséquent, de nous concentrer seulement sur une fraction des causes qui sont réellement en action », p. 82.
  3. p. 76.
  4. p. 87.
  5. p. 84.