Miley Cyrus et la culture libérale rénégate

Miley Cyrus (Crédits Ronald Woan, licence Creative Commons)

Miley Cirus, qu’on l’aime ou non, montre le bon exemple : les libéraux doivent soutenir les renégats face à l’oppression acceptée par la culture populaire.

Par Ryan Calhoun, depuis les États-Unis.

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Miley Cyrus est, à n’en pas douter, l’artiste la plus célébrée et controversée de l’année. Elle a, vite fait, bien fait, transformé son image ; l’idole des très jeunes des années 2000 est devenue la rebelle commerciale d’aujourd’hui. Miley a séduit le public avec des spectacles provocants qui louent l’hédonisme et raillent les valeurs puritaines. Certains dénoncent la provocation gratuite dans ses prestations, mais force est de constater que ça marche, aussi bien pour attirer l’attention que pour changer d’image. Radicalement. Mais pourquoi les libéraux devraient-ils s’intéresser à Miley Cyrus ?

Eh bien, parce que le grand public compte et, plus important, les institutions et constructions culturelles qui persistent comptent. Les libéraux ont fait un très bon travail pour développer leur théorie sur le fonctionnement d’une société idéale, mais ont complétement ignoré de rendre intéressantes leurs idées pour quiconque n’était pas curieux d’avance. Pourquoi diable l’individu moyen, peu féru de politique ou de philosophie, s’intéresserait-il aux valeurs libérales ? La réalité est que de nombreux libéraux sont par nature des iconoclastes rationalistes. Nous aimons l’anti-conformisme et bousculer l’ordre établi. Nous pensons que l’attaque la plus percutante est un syllogisme, ou peut-être la 25ème édition anniversaire de La Grève. Le libéral ne voit aucune forme de rigueur ou de réflexion dans la culture populaire et estime donc inutile toute analyse. Ce rejet a mené le libéralisme à être vu comme une théorie excentrique plutôt destinée aux solitaires et aux introvertis.

Si les libéraux veulent accomplir de réels changements dans la société, ils ont besoin de passer moins de temps à parler théorie et plus de temps à diffuser leurs idées dans la culture populaire et soutenir les normes culturelles qui favorisent la liberté. Les normes culturelles ayant trait au sexe, aux drogues et à toute autre forme d’amusement, dont certaines personnes ne veulent pas que d’autres s’y adonnent, ne valent pas plus que l’opinion de ceux qui se font juges. La loi n’est pas nécessairement une force surnaturelle que l’on enfreint ; elle est un enjeu de reconnaissance sociale. Personne ne se soucie de faire respecter à New York la signalisation piétonne, puisque tout le monde l’enfreint. Il serait impossible d’essayer de la faire respecter. Les libéraux doivent arrêter de convaincre les gens d’abandonner certaines des choses qu’on leur a inculquées et commencer à promouvoir les valeurs qui leur sont chères.

Roderick T. Long et Charles W. Johnson ont abondamment débattu sur les raisons pour lesquelles les libéraux devraient embrasser les valeurs traditionnelles de gauche par souci de cohérence culturelle. Le succès d’une société libérale n’est pas d’anéantir le seul État, mais d’anéantir toute forme d’oppression. À quoi bon vivre dans une société sans État si les femmes y sont traitées comme des objets ? Si c’est la couleur qui détermine le statut socio-économique ? Les libéraux doivent prendre au sérieux les formes d’oppression non-étatiques, puisque l’État puise ses pouvoirs dans ces oppressions non gouvernementales1

Il y a des formes d’oppression qui ne dépendent pas seulement de l’existence de l’appareil étatique. Les lois sont faites de normes que le peuple est prêt à reconnaître et à appliquer. Même les institutions politiques autoritaires par excellence, comme l’armée, reposent plus sur l’acceptation culturelle, l’obéissance et la docilité que sur les intentions des généraux et des politiciens. Et s’il y avait une guerre et que personne ne venait ? Les institutions politiques donnent à l’armée une position d’autorité, mais personne n’est poussé de force dans le service militaire. Personne ne vous met un pistolet sur la tempe pour vous demander de soutenir les troupes. Si demain chacun arrêtait de croire que chaque soldat est un héros et que chaque guerre est un sacrifice au nom des valeurs américaines, on assisterait peut-être au déclin de cet empire du mal.

Comme Johnson et Long, je pense aussi qu’il est nécessaire d’avoir une conception plus large du libéralisme. Plus précisément, je pense que les libéraux devraient embrasser ce que j’appelle le libertinage culturel, c’est-à-dire l’expression de la volonté individuelle de faire ce que soi et soi seul désire. Cela signifie soutenir les actions spontanées des individus, qu’elles soient en accord avec nos propres valeurs ou non. Quand les normes culturelles sont utilisées pour étouffer d’innocentes inclinations personnelles, les libéraux doivent s’indigner.

L’historien Thaddeus Russell a longuement argumenté que les libertés que nous considérons souvent comme acquises, de l’indépendance des femmes au repos hebdomadaire, sont à mettre au crédit de renégats. Les renégats ne sont pas des hommes politiques. Ils se contrefichent du principe de non-agression ou d’une société sans État. Certains pourraient être des individus très désagréables avec qui vous ne voudriez pas être laissés seuls bien longtemps. Ils ne sont certainement pas le type d’individus disciplinés qu’on trouverait à la tête de sociétés d’aide mutuelle ou de coopératives, et pourraient même être ce cavalier solitaire qui nous fait froid dans le dos. Néanmoins, les mêmes actes qui peuvent nous dégoûter nous ont apporté plus de liberté individuelle, tant sur le plan politique que culturel.

Mais que diable tout cela a-t-il à voir avec les singeries de Miley Cyrus ? Eh bien, je regarde les actions de Miley de ces derniers temps – embrasser sa sexualité, consommer de l’ecstasy ou fumer un joint sur scène devant des millions de personnes – moins comme des actes qui visent à choquer que comme une forme de désobéissance culturelle. La désobéissance culturelle, comme la désobéissance civile, implique d’agir en public d’une façon que notre culture réprouve. Quand Miley rejette son rôle d’idole pour adolescents et commence à se frotter sauvagement contre Robin Thicke avec des ours en peluche sexualisés en arrière plan, elle fait plus qu’attirer l’attention pour son nouvel album : elle se débarrasse de ce que l’on attend d’elle en tant « qu’innocente ». Miley affiche sa sexualité à bon usage, comme quelque chose de fort que chacun peut apprécier comme il l’entend.

Récemment Miley s’est de nouveau engagée dans un acte de désobéissance culturelle en allumant un joint sur scène durant un événement télévisé. Encore une fois, on peut voir ça comme une provocation de bas étage ; elle ne l’aurait jamais fait si ses avocats attitrés ne l’avaient pas d’abord approuvé. Mais c’est un signe que les normes sur la consommation de drogue sont en train de s’effondrer. La sensation pop du moment affiche sa consommation de drogues et, ce faisant, contribue à la normalisation de la drogue dans notre culture. Comme j’ai pu l’écrire ailleurs,

… nous n’arriverons pas au point où la consommation de drogues n’est plus sévèrement réprimandée par la société et par l’État sans consommateurs de drogues pratiquant une désobéissance civile passive. Ceux qui allument un joint sur le perron de leur porte ou dans un jardin public ne sont pas seulement en train de planer, ils sapent les normes sociales qui légitiment les lois contre la drogue. En soutenant les conservateurs qui embrassent certaines idées politiques libérales tout en mettant de côté ceux que nous considérons comme des déviants, nous soutenons une culture puritaine. Nous oublions nos vraies valeurs, nous soutenons les valeurs qui rendent les lois sur les drogues possibles.

Considérez cela tout simplement comme une extension de l’application de la pensée agoriste. L’agorisme considère que la qualité d’un État n’est rien d’autre que celle de l’économie qu’il contrôle. Le guerrier culturel libéral reconnaît à la culture un rôle fondateur semblable pour les lois en vigueur. Les drogues ne sont pas devenues illégales parce que les politiciens l’ont décrété, mais à cause des campagnes anxiogènes sur leurs effets et du profil de leurs usagers. Les femmes ne se sont pas réveillées dans un monde d’oppression le lendemain du passage des lois régulant leur corps ; il était déjà accepté dans la culture dominante que les femmes doivent être traitées de la sorte, et cela a été retranscrit dans la loi.

Miley Cyrus est potentiellement un atout, tout comme d’autres figures de la pop, que vous aimiez leur musique et la façon dont ils se vendent ou non. Le fait est que les libéraux devraient adopter une attitude positive vis-à-vis du sexe et de la drogue afin d’éliminer l’oppression dont les minorités sexuelles, les consommateurs de drogues et les dissidents culturels font les frais. Acceptez que les formes d’expression de votre philosophie politique ne se réduisent pas au Principe de Non Agression. Quand des gens se dressent et proclament leur liberté en dépit des conventions sociales, nous devons les regarder comme les meilleurs représentants de notre philosophie. Nous devons soutenir les renégats culturels et, plus particulièrement, la culture populaire quand elle bouscule les mœurs traditionnelles. C’est en mettant en avant les idées libérales et même libertines dans la culture populaire que le libéralisme progressera. La guerre sur la culture2 est réelle et les libéraux doivent commencer à la prendre au sérieux.


Sur le web. Traduction : Baptiste C. + Emmanuel Bourgerie.

  1. voir Roderick Long, « Libertarian Feminism: Can This Marriage Be Saved? »
  2. Référence à la guerre sur les drogues aux USA, NdT