Quand l’économie collaborative transforme l’industrie du logiciel

Foule

Le secteur du logiciel s’est jusqu’alors développé en imitant le modèle industriel, dominant dans la société qui l’a vu naître. Pourtant, grâce à la puissance des réseaux pair-à-pair distribués, des alternatives sont aujourd’hui possibles

Par Sylvain Le Bon

Note: Cet article est la compilation d’une série d’articles postée sur le blog d’Open Initiative.

Open Initiative est née du besoin de produire du logiciel d’une autre manière. De produire du logiciel qui fonctionne, qui réponde aux besoins réels. De partager pour aller plus vite. Car l’industrie du logiciel fonctionne aujourd’hui d’une tout autre façon. L’industrie du logiciel s’est construite dans le creuset de la culture industrielle : investissements lourds en amont, propriété intellectuelle verrouillée, longs cycles de développement, et produits standardisés vendus en masse. Et de fait, ce modèle qui fonctionnait pour l’industrie lourde avait encore une raison d’être dans les premiers temps de l’informatique, en raison d’un mode de distribution inchangé.

Mais Internet est arrivé, et tout cela s’est retrouvé bouleversé. Le logiciel a une particularité : il n’a pas de coût de réplication. Quand les coûts de distribution sont virtuellement nuls, les cycles longs de développements ne sont plus une nécessité. Il est possible de créer un prototype, de le tester, de le distribuer, puis de l’améliorer et de le corriger à volonté et quasiment gratuitement. Aucune chaîne de production à mettre sur pied, pas de chaîne logistique à organiser, pas de stocks à gérer. Et pourtant, nous concevons toujours les entreprises du secteur du logiciel comme des entreprises industrielles.

Logiciel libre, coûts partagés

Il est possible de faire autrement. Si vous investissez lourdement dans un produit, il est essentiel de le protéger pour vous assurer un retour sur investissement. Mais si le montant de votre investissement est limité, il peut être préférable de laisser d’autres personnes s’approprier votre produit, afin de bénéficier de leur travail comme eux profitent en contrepartie du vôtre. C’est toute l’idée de l’open source.

Le logiciel libre n’est pas seulement plus juste et plus transparent, il est aussi plus efficace, parce qu’il génère un écosystème sur lequel on peut baser son travail pour créer rapidement d’autres logiciels très performants.

Mais ce n’est pas tout. Puisque le logiciel peut être facilement modifié, la meilleure option est de le tester aussi souvent que possible. C’est ce que le logiciel libre facilite grandement : vous avez à vos côtés une communauté qui teste fréquemment et rapidement votre produit. Ce qui implique moins de risque, moins d’investissements, plus d’efficacité et plus d’équité. Une assez bonne affaire, n’est-ce pas ? C’est cela qu’on entend par « faire du logiciel autrement ». Et c’est pour cela qu’Open Initiative a été créée.

Sans doute vous posez-vous la question suivante : si c’est du logiciel libre, de quoi vivez-vous ? Eh bien, comme le dit Stallman, libre ne veut pas dire gratuit ! Les développeurs de logiciel libre ont besoin d’argent pour vivre, comme tout le monde. D’où l’idée d’Open Funding : si le logiciel libre crée de la valeur pour tous, le coût de développement devrait être partagé entre tout le monde. Le crowdfunding permet de partager l’effort de financement, quand le logiciel libre permet de partager l’effort de développement. Lier les deux approches est tout naturel. En résumé : financer le logiciel grâce à la communauté, le développer étape par étape, puis permettre aux utilisateurs de le tester et de le valider, et enfin, libérer les sources.

Le dilemme du financement

C’est une tout autre façon de procéder. Une plateforme de financement participatif dédiée au logiciel libre était nécessaire. Mais comme toutes les autres plateformes de mise en relation de ce type, elle doit atteindre une taille critique pour être pérenne.

Toute les plateformes de ce qu’on désigne sous l’expression d’économie collaborative rassemblent des gens pour leur permettre de collaborer. En raison de l’effet de réseau, plus vous réunirez d’utilisateurs, plus votre plateforme créera de valeur. Tant que la masse critique n’est pas atteinte, il faut redoubler d’efforts pour faire vivre la plateforme. Une fois cette étape franchie, plus le réseau est vaste, et plus la valeur est grande. C’est ce qui pousse tant de startups à lever des millions, qui vont leur servir à communiquer et faire croître leur base d’utilisateurs.

Le problème, c’est qu’il faudra par la suite rémunérer les investisseurs, ce qui veut dire que la plateforme sera dans l’obligation de capter une partie de la valeur produite par ses utilisateurs. On se retrouve donc avec des utilisateurs qui travaillent ensemble, qui paient pour la croissance de la plateforme, qui sert elle-même à assurer un retour sur investissement aux investisseurs. À partir de ce moment-là, la plateforme se retrouve dans une situation de conflit d’intérêts entre ses utilisateurs et ses investisseurs, et des tensions peuvent alors apparaître. Ce problème est régulièrement soulevé ces derniers temps, sous des formes différentes, comme dans l’analyse de Janelle Orsi sur les poursuites engagées récemment contre Lyft, la réflexion sur « qui possède les plateformes de l’économie du partage ? » ou sur l’impact de l’économie collaborative sur les conditions sociales du travail.

Alors, comment résoudre ce conflit entre les intérêts des utilisateurs et ceux des actionnaires ? Tout simplement en faisant de vos utilisateurs vos actionnaires ! Permettre aux utilisateurs d’investir dans la plateforme qu’ils utilisent pour générer des revenus n’est pas seulement un moyen d’éviter les conflits d’intérêts, c’est aussi une bonne manière d’affermir leur engagement. Sans compter que si vous parvenez à convaincre un grand nombre d’utilisateurs de rejoindre le mouvement, cela peut générer un flux de trésorerie substantiel ! Du côté des utilisateurs, cela permet de soutenir la plateforme qu’ils utilisent pour gagner leur vie, de s’assurer qu’elle ne se retournera jamais contre eux et même de gagner de l’argent quand des dividendes sont versés.

Après tout, nous construisons ces plateformes pour nos utilisateurs. Il n’est pas absurde qu’ils soient impliqués dans leur construction et fassent partie de l’équipe. C’est un modèle plus soutenable, plus juste, et surtout… plus collaboratif.

Décentraliser pour créer un réseau global puissant

Mais peut-être devrions-nous nous d’abord nous demander pourquoi nous avons besoin de cet argent en premier lieu. La question se pose d’autant plus que la plupart des fonctions des startups Internet sont industrialisables. Développer une plateforme Web demande relativement peu de travail. La tester et l’améliorer est très facile. Les coûts d’hébergement sont négligeables, et bon nombre de tâches peuvent être automatisées. Si le Web peut mettre en relation des gens qui n’ont pas de rapport direct avec la société pour qu’ils travaillent ensemble de façon distribuée, alors pourquoi la communication et la vente devraient-elles être assurées de façon centralisée et hiérarchique ?

Là encore, une alternative est envisageable. Les startups Internet ont externalisé tant de fonctions, y compris parfois leur cœur de service, exécuté par leurs utilisateurs. Il n’y a aucune raison pour que les services de vente, de communication et de community management ne puissent pas être externalisés de la même manière, en créant un réseau de connecteurs locaux gérant leur propre communauté d’utilisateurs. Nous obtiendrions alors une communauté « glocale », un réseau de réseaux. Chaque communauté locale est comme une petite startup en elle-même, gérée par un connecteur. Elle est reliée au réseau global sur lequel elle repose pour le développement de la plateforme et la coordination. Mais elle peut vivre sa vie indépendamment de l’ensemble, croître autant qu’elle le souhaite et avoir sa propre animation et sa propre culture.

Ce modèle a la pertinence d’un petit groupe local, mais la force d’un réseau global.

Si Internet est appelé à transformer tous les modèles économiques en modèles distribués, les armées hiérarchisées de vendeurs n’ont plus de raison d’être. Cela implique de renoncer à une part des revenus, et aussi à un peu de pouvoir de décision. Cette voie est probablement jonchée d’obstacles et de difficultés qu’on ne soupçonne pas. Mais le jeu pourrait bien en valoir la chandelle. Nous allons donc tenter le coup.


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