La WWF à Madagascar, ou l’action caritative version écolo

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Comment peut-on sans rougir de honte demander aux habitants d’un pays sous-développé « un comportement de consommation énergétique responsable et citoyen » ?

Comment peut-on sans rougir de honte demander aux habitants d’un pays sous-développé « un comportement de consommation énergétique responsable et citoyen » ?

Par Anton Suwalki.

De quoi ont besoin les Malgaches ? Ceux-ci sont sans doute les mieux placés pour répondre à cette question. L’examen de quelques données socio-économiques permet toutefois de se faire une idée de leurs problèmes.


Comparons ces chiffres à ceux d’un pays développé dont la population est à peu près identique : l’Australie (chiffres entre parenthèses) [1]

Population : 22,6 millions (22,2 millions)

PIB par habitant : 1000 $ en PPA [2] (43 300 $)

Dépenses de santé par habitant : 19 $ ( 5 939 $)

Pourcentage de la population raccordée à l’électricité : 19% ( ~ 100%)

Consommation annuelle d’électricité par habitant : 44 kWh ( 10 177  kWh)

Émissions de CO2 en tonnes par habitant : 0,1 (16)

Indice de perception de la corruption [3] : 32 (85)

Indice de développement humain [4] : 0,480 (0,938)

Indice de Gini : 0,47 (0,35) [5]


Devant ces comparaisons qui donnent le vertige, il n’est pas difficile d’imaginer que tous les problèmes de Madagascar tournent autour de la pauvreté et du sous-développement. Sortir du sous-développement, éradiquer la corruption qui en est sans doute à la fois une des causes et une des conséquences, permettre aux gens de se soigner, d’accéder à l’eau potable ou à l’électricité, à l’éducation. Quelle ONG, quelle instance internationale, nierait que là sont les priorités ? Quels que soient les doutes sur l’efficacité des ONG ou de l’aide internationale, quelle personne sensée établirait un diagnostic différent ?

Pour une célèbre multinationale verte, l’urgence est visiblement ailleurs. La WWF annonce fièrement sur son site la livraison de 540.000 ampoules fluo compactes qui seront distribuées à quelques 150.000 ménages d’Antananarivo. Non, ça n’est pas une plaisanterie de mauvais goût ! Peut-on qualifier cette action de caritative ? Dans un pays où quatre personnes sur cinq n’ont pas accès à l’électricité, où la consommation électrique moyenne est ridiculement basse (44kwh par an et par habitant), l’ONG écolo ne voit rien d’indécent, dans son malthusianisme pathologique, à œuvrer pour une réduction de la consommation d’électricité des 19% de « privilégiés » qui ne s’éclairent pas à la bougie, au moyen d’ampoules basse consommation qui produisent de surcroit une lumière affreuse.

Un quelconque avantage pour ces « privilégiés » ? « Cette distribution fait suite à un premier test, au cours d’une opération pilote menée à Ambositra en 2011, portant la diffusion de 6 000 lampes fluo compactes auprès de 1 400 familles. Ce test a permis de constater une diminution moyenne de 7% de la facture mensuelle de ces ménages. » Dérisoire, lorsque l’on sait que la dévaluation de l’ariary, la devise malgache, a provoqué à elle seule une hausse de 23% de la facture énergétique malgache [6] entre 2008 et 2012 ! Que réduire la facture d’électricité exorbitante (9 $ le kWh) ne peut se faire qu’en remplaçant les installations vétustes du pays, où les coupures de courant sont récurrentes.

Face à cette situation, la WWF déplore… l’absence de normes concernant les lampes ! « Ainsi, en coopération étroite avec le ministère de l’Énergie, le ministère du Commerce et le bureau des Normes, WWF œuvre pour la mise en place et en vigueur de dispositifs réglementaires favorisant l’accès de tous les ménages à des lampes à basse consommation de bonne qualité. « Les normes concernant les lampes n’existent pas encore à Madagascar, raison pour laquelle la réglementation du marché des lampes est importante. La JIRAMA (la compagnie d’électricité, au bord de la ruine) a soumis les lampes Lumitsits à des tests par rapport aux normes internationales requises pour les lampes à basse consommation », explique Thierry Randriamanalina. » Sans la moindre pudeur, les cuistres entendent imposer une réglementation coûteuse à un pays déjà incapable de fournir de l’électricité à tous ses habitants. Comment expliquer, d’ailleurs, cette « coopération étroite » dont se vante la WWF avec les instances politiques du pays ? Qu’est-ce qui pousse celles-ci à afficher une vertu écologique aussi dérisoire que déplacée ? Quels intérêts ont-ils à s’acoquiner avec ces green-washers ?

Comment peut-on sans rougir de honte demander à des miséreux d’adopter « un comportement de consommation énergétique responsable et citoyen » ?

« L’utilisation de ces 540 000 lampes à Antananarivo par les ménages permettra une réduction d’émissions de CO2 de l’ordre de 52 000 tonnes sur sept ans ». Quand on sait qu’un Malgache émet 160 fois moins de CO2 qu’un Australien, prôner la réduction de son empreinte carbone relève de la débilité la plus profonde. C’est bien malgré eux que les Malgaches n’émettent que 100 kilos de CO2 par personne et par an : ils n’ont pas la possibilité d’en émettre davantage. S’ils pouvaient en émettre ne serait-ce que 10 fois plus, cela serait une bénédiction, car cette « explosion » toute relative, accompagnerait un décollage économique sans lequel Madagascar ne pourra sortir de son sous-développement.

On peut parfois douter de l’efficacité des ONG et de l’aide internationale, disions-nous. Concernant la WWF, le doute n’est pas permis. Son efficacité est redoutable. Redoutablement nuisible !


Sur le web.

Notes :

  1. Données : Banque mondiale, Statistiques mondiales, millésime 2010, 2011, ou 2012 selon les indicateurs.
  2. PPA = parité de pouvoir d’achat.
  3. Indice composite établi par Transparency International : il va de 0 (pays totalement corrompu) à 100 (pas du tout corrompu). Les trois pays les moins corrompus en 2012 sont le Danemark, la Finlande, et la Nouvelle-Zélande, avec un score de 90. L’Australie obtient le 7ème score avec 85, Madagascar un score très médiocre de 32 (118ème place), loin toutefois des « champions » de la corruption (Afghanistan, Corée du Nord, Somalie, indice = 8).
  4. Indice composite défini par le PNUD, tenant compte du niveau de vie, de l’éducation et de l’espérance de vie à la naissance : l’Australie est au deuxième rang mondial de ce point de vue, Madagascar au 151ème rang.
  5. Indice de concentration des revenus variant théoriquement de 0 (si tous les revenus étaient identiques) à 1 (si un seul individu percevait l’intégralité du revenu national). Ainsi, non seulement le niveau de vie moyen des Malgaches est extrêmement faible par rapport à celui des Australiens, mais la répartition des revenus est plus inégalitaire : 67,8% des Malgaches disposaient ainsi de moins de 1,25 $ par jour en 2005.
  6. Source : Banque centrale malgache, cf. cours des devises en ariary.