La restructuration bancaire à Chypre

Laïki Chypre

La crise chypriote rappelle quelques vérités simples. Une banque peut faire faillite. Le client doit veiller à l’emploi de son argent.

La crise chypriote rappelle quelques vérités simples. Une banque peut faire faillite. Le client doit veiller à l’emploi de son argent.

Par Vladimir Vodarevski.

Un accord a été conclu sur la restructuration bancaire chypriote dans la nuit de dimanche à lundi. La base du plan est le gel des comptes de dépôt de plus de 100 000 € des deux principales banques. Une de ces banques, Laïki, sera liquidée. Les dépôts inférieurs à 100 000 € seront transférés à l’autre banque, Bank of Cyprus. Les dépôts de cette dernière supérieurs à 100 000 € seront gelés.

La bad bank servira à liquider les actifs de Laïki. Les déposants dont les comptes auront été transférés dans cette nouvelle entité récupéreront ce qu’il restera après les opérations de liquidation. Les dépôts gelés à Bank of Cyprus serviront également à la restructuration de cette dernière. Ajoutons que les créanciers obligataires de Laïki ont tout perdu.

Ce plan rappelle la nature des dépôts bancaires aujourd’hui : c’est de l’argent que nous prêtons à la banque, qui ensuite l’utilise. Elle ne le garde pas précieusement en sécurité. C’est un véritable placement. En échange, il est disponible immédiatement. Il y a également des intérêts qui sont versés, dans de nombreux pays.

Il a été appliqué à Laïki et à Bank of Cyprus ce qui est appliqué à n’importe quelle entreprise en difficulté : une liquidation d’un côté, avec les créanciers, dont les déposants, qui se partagent ce qu’il peut rester, et un plan de sauvegarde avec restructuration financière d’un autre côté, où, là encore, les créanciers sont mis à contribution.

L’autre solution aurait été que l’État supporte seul la restructuration, et donc les pertes. Au Royaume-Uni, aux USA, les États ont choisi cette option. En ce qui concerne Chypre, l’ampleur des besoins financiers rendait difficile une telle option. D’après les articles des médias, les besoins équivalaient au PIB de l’île. D’autre part, une partie des dépôts bancaires les plus importants proviennent de non résidents, attirés par l’environnement financier chypriote, considéré comme complaisant par les autres pays de l’Union Européenne. Un financement des banques par l’État aurait été considéré comme un cadeau à de riches déposants profitant du système. Enfin, les États, et l’Europe, ont été beaucoup mis à contribution ces dernières années. Reprendre des pratiques normales, car ces pratiques de restructurations sont communes dans les entreprises, évitait d’alourdir encore plus les dettes des États, et les engagements de l’Union Européenne.

Les banques sont habituellement protégées. Les créanciers des banques sont protégés. Aussi ce plan chypriote a-t-il inquiété les marchés financiers, et les déposants. Ce plan est exceptionnel. Pour le moment, aucune banque, en France, ne connaît de telles difficultés. Au Royaume Uni, aux USA, et dans d’autres pays, les États ont déjà aidé, ou même nationalisé les banques. Cependant, ce plan montre que les créanciers peuvent être mis à contribution.

Est-ce injuste ? Ou est-il plus juste que ce soit l’État, et donc le citoyen, qui paie ? Car telle est l’alternative : créanciers ou citoyens.

La crise a d’ailleurs amené un changement dans la réglementation bancaire, puisqu’on admet que même les grandes banques pourraient faire faillite. Il leur a été demandé d’avoir un plan de démantèlement prêt à être mis en œuvre.

La crise chypriote rappelle quelques vérités simples. Une banque peut faire faillite. Le client doit veiller à l’emploi de son argent. En fait, ce qui est fait à Chypre est un processus habituel en cas de difficultés d’une entreprise. Cela surprend, car nous n’en avons plus l’habitude. Nous sommes accoutumés à ce que l’État prenne tout en charge. Mais même l’État a des limites. Même l’Union Européenne a ses limites. Ce n’est qu’une union d’États, dont les principaux sont en difficultés.

N’est-ce pas plus sain, d’ailleurs, que chacun soit responsable de ses actes ? Les actionnaires ne seraient-ils pas prudents s’il ne comptaient pas sur la protection des autorités financières ? De même que les dirigeants, et les souscripteurs d’emprunts obligataires ? Les clients ne seraient-ils pas plus exigeants avec leurs banques s’ils étaient conscients des risques, et les banques ne seraient-elles pas plus prudentes avec l’argent des clients ?

Cependant, nous saurions difficilement vivre dans un tel système, car nous n’y sommes plus habitués. D’autre part, ce genre de système exigerait que les banques soient libres d’agir comme bon leur semble, sous le contrôle de leurs actionnaires, créanciers et clients. Or, tel n’est pas le cas aujourd’hui. Les banques sont soumises à un carcan réglementaire très strict. La création monétaire est sous le contrôle des banques centrales. En échange, les banques sont assurées de ne pas faire faillite. L’idée étant que la création monétaire, à travers le crédit, permet de créer de la croissance économique. La création monétaire, et donc le crédit, et donc les banques, sont au centre de l’économie. Il faut à la fois favoriser les banques, en les soutenant pendant les crises, et les contrôler, pour qu’elles aient le comportement que l’on attend d’elles [1].

Ce paradigme a été remis en cause par la crise. D’abord parce que la politique d’expansion monétaire a amené la crise justement. Mais la plupart des économistes, dont les doctrines sont inspirées du keynésianisme, ou de l’idée monétariste de création monétaire pour sortir de la crise, ne reconnaissent pas le fait que la création monétaire a causé la crise. Par conséquent, les marchés continuent de croire au pouvoir protecteur des banques centrales et des États. C’est cette promesse que la restructuration bancaire chypriote a spectaculairement rompu. La protection financière est mise en doute.

Bien sûr, Chypre est un cas particulier. Les pays développés n’en sont pas encore à cette extrémité avec leurs banques. Mais le doute est là. Et c’est un monde qui s’écroule.

Pourtant, une prise de conscience ne serait-elle pas saine ? Et ne permettrait-elle pas de quitter le paradigme de la création monétaire de manière ordonnée, en minimisant les peines, autant que possible, pour les citoyens ? Mais le débat monétaire n’est même pas engagé. Il est trop dangereux pour les politiciens, pour qui les promesses de relance facile valent mieux que celles d’efforts. Quant aux économistes qui dominent les débats aujourd’hui, ce serait pour eux une remise en cause de leurs dogmes. Humainement, c’est quasiment impossible. Il y a des gens, par-ci par là, comme l’américain Ron Paul, le professeur Jesus Huerta de Soto (auteur d’un livre prémonitoire Monnaie, crédit bancaire, et cycles économiques), du courant autrichien. Mais c’est bien peu.

La crise chypriote devrait être comprise comme un avertissement : la défaillance d’un système. La défaillance de la promesse de la croissance par la création monétaire, et la protection des banques, et des déposants. La méthode choisie pour restructurer le secteur bancaire n’ayant rien d’extraordinaire. C’est la méthode normale de restructuration d’une entreprise. C’est le traitement appliqué habituellement aux banques qui est anormal. La question qui se pose, c’est jusqu’où irons-nous dans la crise avant de reconsidérer le paradigme monétaire qui nous gouverne ? Et jusqu’où irons nous dans la reconsidération également. Des mesurettes pourront toujours permettre de légers rétablissements pour quelques années. C’est ce que nous faisons depuis quarante ans. Mais, depuis quarante ans, les crises se succèdent finalement, comme une lente chute. Le temps d’une civilisation est le long terme. Les mouvements sont lents. Quand, et dans quel état nous réveillerons-nous ?


Sur le web.

Note :