Quand la Chine se libéralise

La Chine nous a donné l’exemple parfait du pays mercantiliste. Mais ce modèle est cassé, et il va donc falloir en changer…

La Chine nous a donné pendant 15 ans l’exemple du parfait pays mercantiliste. L’ennui pour les autorités chinoises est que ce modèle est cassé, et qu’elles le savent, et qu’il va falloir donc changer de modèle, ce qui n’est jamais simple.

Par Charles Gave.
Publié en collaboration avec l’Institut des Libertés.

La ChineDepuis des mois, je parle soit des États-Unis, soit de l’Europe comme si le monde commençait et s’arrêtait aux « Guai los », gentil nom dont les Chinois affublent les occidentaux et qui veut dire paraît-il « long nez ». Et ce n’est pas vrai : il existe un monde en dehors de Bernanke et de l’Euro et dans ce monde, il se passe beaucoup, beaucoup de choses qui valent la peine d’être mentionnées. Commençons par une analyse de la situation chinoise telle qu’elle est probablement perçue par les autorités de ce pays.

La Chine a ancré sa croissance depuis 20 ans sur un modèle tout simple où nous avions à la fois :

  • une répression financière (épargne sous-rémunérée) que l’État préemptait pour bâtir les infrastructures nécessaires à un pays moderne ;
  • un transfert massif de population de la campagne à la ville pour procurer de la main d’œuvre « bon marché » aux entreprises chinoises et transformer la Chine en atelier du monde (nulle entreprise ne pouvait résister à un pays qui avait une infrastructure de pays développé et des salaires de pays émergents) ;
  • une monnaie sous-évaluée pour favoriser les exportations, empêcher les importations, et non-convertible pour empêcher les capitaux de quitter la Chine et garder la mainmise sur les profits générés par le développement du pays.

Bref, la Chine nous a donné pendant 15 ans l’exemple du parfait pays mercantiliste. L’ennui pour les autorités chinoises est que ce modèle est cassé, et qu’elles le savent, et qu’il va donc falloir changer de modèle, ce qui n’est jamais simple.

Explications

Aujourd’hui, pour une société comme Foxconn (qui monte les Iphones ,Ipad etc. pour Apple), le coût d’un salarié chinois est en train de passer au-dessus du coût des robots industriels qui feraient le même travail, ce qui va entraîner deux conséquences :

  • La première est bien sûr que les robots vont remplacer soit les travailleurs existants soit les travailleurs futurs, ce qui amène à la question : d’où vont venir les emplois dans le futur ?
  • La deuxième est que plus de 50% des exportations chinoises vers les États-Unis sont le fait de sociétés américaines installées en Chine qui vont s’empresser de fermer leurs usines à Shanghai ou ailleurs pour les installer aux États-Unis. Tant qu’à employer des robots, autant les avoir près du consommateur final ce qui permet d’économiser sur toute la chaine logistique (transports, carburants, assurance, droits de douane…). Et en plus, l’usine aux USA va bénéficier d’une énergie meilleure marché qu’en Chine grâce à l’émergence des gaz de schistes qui vont rendre les États-Unis auto-suffisants énergétiquement d’ici dix ans…

Pour faire simple : la Chine vient de perdre tous ses avantages comparatifs dans le domaine de l’industrie… en faveur des États-Unis, ce qui veut dire que le modèle mercantiliste chinois est cassé et bien cassé. Il faut donc changer de modèle.

Et en fait, il n’y a pas 36 modèles de rechange, il n’y en a que deux :

  • soit la Chine décide de se refermer sur elle-même comme elle l’a fait à plusieurs reprises dans son histoire,
  • soit elle décide de déréglementer et de privatiser tous les secteurs qui ne le sont pas encore, transports, logistiques, distribution, banques, assurances, produits d’épargne.

La première branche de l’alternative était soutenue par Bo Xi Lai, dont la femme a eu les ennuis que l’on sait, ce qui ne serait jamais arrivé s’il n’avait pas perdu le combat politique, tandis que les partisans de la deuxième branche se retrouvent plutôt en compagnie de la Banque centrale. Si le deuxième scénario est bien celui qui est choisi, cela implique une perte d’influence gigantesque pour tous les grands conglomérats qui avaient été le fer de lance de la politique mercantiliste et dont les monopoles vont disparaître. Or, tous ces conglomérats sont sous le contrôle d’une espèce d’aristocratie remontant au début du parti communiste chinois qui va se battre comme des chiens pour garder ses privilèges. La lutte sera chaude et indécise, n’en doutons pas.

Mais les autorités n’ont pas le choix et les Chinois sont pragmatiques avant tout. Comme le disait Deng Xiao Ping, « Qu’importe la couleur du chat pour peu qu’il attrape les souris ». La seule façon de créer des emplois en nombre suffisant pour empêcher des troubles politiques graves est donc de déréglementer massivement tous les secteurs des services et de stopper la répression financière pour que la consommation puisse — enfin — monter plus vite que le PNB et que les emplois ne dépendant pas des exportations soient enfin créés.

Et tout cela est en marche, et c’est bien pour ça que les actions de SOE cotées se cassent la figure depuis des mois tandis que le gouvernement refuse de « stimuler » l’économie. Pourquoi en effet relancer la demande dans des secteurs qui sont condamnés à disparaître ? La transition est et restera douloureuse, mais elle est absolument nécessaire. Comme je l’ai entendu en Chine, les Chinois se sont nourris de frites et de Big Mac depuis vingt ans. Il va falloir passer au poisson grillé accompagné d’épinards, ce qui est certainement bon à long terme, mais tend à rendre grognon les enfants…

Tout ceci est fort intéressant, mais en bon financier que je suis et qui cherche donc à gagner de l’argent sans travailler (comme le disait tout haut mon ancienne assistante), la question se pose : comment puis-je profiter de ce changement tectonique en Chine. Et la réponse est toute simple : tous les secteurs qui vont être libérés (transports, banques, assurances, santé, éducation, tourisme etc.) sont d’immenses consommateurs de services informatiques.

Et les sociétés chinoises n’ont pas les compétences pour fournir ces prestations. Il va donc falloir acheter tout cela à des sociétés étrangères, sans pouvoir leur voler puisque maintenant tous les produits informatiques complexes sont domiciliés dans le « nuage » et que le client n’a pas accès aux codes sources.

Il y a 15 ans, pour jouer la construction des infrastructures en Chine, il fallait acheter le dollar australien, et Vale, la société minière brésilienne. Aujourd’hui il faut acheter IBM, Oracle, Dassault Systems, SAP, etc.

Tant il est vrai que depuis 15 ans il faut toujours acheter ce que la Chine achète et vendre ce que la Chine vend…

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