Emmenez-moi au pays des pillards…

Washington

La crise ? Pas pour tout le monde. Washington n’a jamais été aussi prospère.

La crise ? Pas pour tout le monde. Washington n’a jamais été aussi prospère.

Par Gene Healy, depuis les États-Unis.

Vous avez vu les dernières nouvelles du marché de l’emploi ? Déprimant : le chômage est toujours aussi haut, la croissance toujours aussi basse, la reprise se fait attendre…

Mais pas ici : le District de Columbia est en plein essor ! « Washington a sans doute l’économie la plus forte de toutes les grandes agglomérations du pays », écrit David Leonhardt, le chef du bureau du New York Times dans la capitale fédérale, dans une de ses éditions du dimanche. « On voit vraiment la prospérité ! »

Oh oui, on peut la voir. Les grues de chantier dominent l’horizon de la ville, et le SDF moyen peut à peine faire quelques pas avant de voir une nouvelle boutique éclore et de devoir poser son sac de couchage plus loin.

C’est vrai, dès qu’on s’éloigne un peu de l’orbite de l’Étoile Noire pour en visiter les colonies à l’occasion de Thanksgiving ou de Noël, vous verrez de nombreuses boutiques définitivement closes. Vous pourriez même ressentir un pincement de honte quand Matt Drudge vous balance un titre du genre de « La capitale est en tête de la liste des villes les plus accros au shopping en Amérique ».

Peu importe : la culpabilité, c’est pour les perdants ! La grande leçon que le reste du pays devrait apprendre de la prospérité de la capitale, c’est, selon Leonhardt, que « l’éducation est importante ».

L’économie de Washington dispose de plus de diplômés de l’université que toute autre grande agglomération américaine. « Si vous voulez vous figurer ce à quoi pourrait ressembler si le pays était bien plus éduqué, écrit Leonhardt, vous pouvez regarder Washington ».

Hé, les gens du pays qu’on survole : nous prenons le pain de votre bouche parce qu’on est plus intelligent que vous ! Ouvrez un bouquin, les péquenots ; nous, on a construit tout ça ! [NdT : Allusion au récent discours d’Obama affirmant aux entrepreneurs « you didn’t build that »].

Même ainsi, j’ai trouvé un peu dérangeant de lire, l’automne dernier que « en termes de revenus, la capitale est plus riche que la Silicon Valley », selon un titre de Bloomberg News. Après tout, la Silicon Valley « crée » de la richesse, alors que nous, malins comme nous sommes, nous la distribuons aux quatre vents.

Les facteurs clés identifiés dans le reportage de Bloomberg incluent d’énormes contrats de défense, « les employés fédéraux dont la moyenne de la rémunération dépasse 126.000 dollars », « la plus grande concentration d’avocats de tout le pays » et des dépenses record en lobbying. « Wall Street a déménagé à K Street », commente Barbara Lang, qui dirige la chambre de commerce du District. [NdT : K Street est historiquement la rue de Washington où se concentraient la plupart des think-tanks, des groupes de pression et des agences de lobbying]

Le District n’est « pas exactement la capitale entrepreneuriale du pays », observe Steven Pearlstein, du Washington Post. « À part les biens et services produits par la puissance publique, seuls 12 pour cents de la richesse produite dans la région est vendue à l’extérieur, et le chiffre a décliné ces dernières années ».

Pour être juste, Leonhardt reconnait qu’une partie de la prospérité du District vient du parasitage de « la valeur économique créée par d’autres ». Mais ce que Leonhardt concède dans un paragraphe, il le reprend dans le suivant. Une des principales raisons de « la bonne forme de Washington ne provient pas de la captation de rente », argumente-t-il, mais de ce que la capitale a englouti « davantage de dollars des plans de relance par habitant que n’importe quel État fédéré ». Vous pouvez répéter ça ?

Le boom de D.C. montre que « une réponse keynésienne à une crise économique peut vraiment faire la différence », insiste Leonhardt. Bien sûr, et si chacun recevait davantage que sa proportion du gâteau fédéral à l’oseille, alors toutes les villes seraient au-dessus de la moyenne.

Leonhardt a raison quant à la valeur économique de l’éducation. Mais c’est une chose d’utiliser du jus de neurones pour construire de nouveaux produits, et une chose entièrement différente de l’employer à distribuer la richesse que d’autres ont créé. La Mecque de l’intelligence qui bourgeonne à Washington est construite sur le deuxième de ces élans : « Emmenez-moi au pays des pillards, emmenez-moi au pays des merveilles, il me semble que des milliards y ont été jetés la veille ». [NdT : la version originale est « Take me down to Parasite City, where the kids are smart and the girls are pretty », parodie de « Paradise City » des Guns N’ Roses]

Le train me ramène chez moi deux fois par an le long de la côte Est, et à chaque fois je suis intrigué par ce grand panneau à l’entrée de la capitale du New Jersey : Ce que Trenton façonne, le monde le consomme. [NdT : en anglais, « Trenton Makes, the World Takes »] Façonne quoi, au juste ?

Je propose d’apposer un panneau similaire aux abords de Union Station, à Washington : « Le pays façonne, D.C. consomme ». On pourrait profiter du prochain plan de relance pour le faire.

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Paru sur WashingtonExaminer.com le 06.08.2012 et Reason.com sous le titre Take Me Down to the Parasite City.
Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints.