Syrie : la tentation de l’intervention

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Comment rester de marbre devant les images terribles de bombardements de populations en Syrie ?

Comment rester de marbre devant les images terribles de bombardements de populations en Syrie ? La réaction naturelle pour ceux qui chérissent la liberté, la dignité humaine et la démocratie est de vouloir intervenir pour stopper le bain de sang. Malheureusement cette option pourrait ne pas servir les objectifs prévus, du fait de toute une série d’obstacles.

Par Emmanuel Martin
Publié en collaboration avec UnMondeLibre

Une connaissance lacunaire de la réalité du terrain

D’abord la connaissance des forces présentes sur le terrain n’est que très parcellaire. On ne sait pas réellement « qui tire sur qui ». On sait que la famille al-Assad, en bons dictateurs, n’a jamais hésité à tirer sur son peuple. On sait aussi que le bon vieil argument de « manipulations de l’étranger » a été utilisé trop souvent par le régime. Pourtant, cela n’exclut pas qu’il y ait effectivement des opérations organisées « par l’étranger » (Qatar, Arabie saoudite dans ce cas) en soutenant  des opposants intérieurs pour déstabiliser le régime. Bachar al-Assad a sans doute laisser envenimer la situation pour mieux justifier ses bombardements. Mais les groupes salafistes et l’Armée Syrienne Libre existent effectivement, et n’ont pas forcément les mains très propres, les premiers notamment. Le présupposé d’une vision manichéenne du conflit pourrait ainsi se révéler dangereux : il y a sans doute des « méchants » des deux côtés, avec bien sûr le peuple qui souffre au milieu, notamment à Homs.

Ensuite, l’essentiel de l’information propagée notamment dans les médias en occident vient de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Or, de  nombreuses « infos » relayées par l’OSDH se sont révélées être des fakes si l’on en croit le politologue belge Pierre Piccinin, qui s’est rendu à plusieurs reprises sur le terrain. Et le responsable de l’OSDH, Ossama Ali Suleiman alias Rami Abdel Rahmane, opérant de Londres, serait non seulement proche des Frères musulmans, mais aussi un proche de Rifaat al-Assad, frère de Hafez al-Assad banni par ce dernier (cette suspicion aurait d’ailleurs entraîné la scission de l’OSDH), et qui pourrait chercher une revanche. Il convient donc de rester prudent sur la majorité de l’information relayée en occident par ces « observateurs indépendants », même si bien sûr le premier responsable de cet état de fait est Bachar al-Assad qui interdit l’accès des médias internationaux au théâtre des opérations. Apprenons de nos erreurs passées : on se souvient encore des fausses informations sur les fameuses « armes de destruction massive » de Saddam Hussein.

Quelles seraient les conséquences d’une intervention ?

Prendre la responsabilité d’intervenir suppose modifier l’échiquier local ou régional, avec des effets de rétroactions. Un peu comme en économie, l’intervention génère généralement des conséquences « inattendues ».

Si l’intervention entend stopper les violences, elle doit logiquement proposer une solution qui réduira les violences et le nombre de morts. Malheureusement la guerre propre n’existe pas, contrairement aux mythes véhiculés lors de la première guerre du golfe. La deuxième guerre d’Irak a fait des centaines de milliers de morts civils. Un simple calcul économique froid sur ces données macabres ne plaide pas en faveur de la guerre.

Si l’intervention vise d’ailleurs aussi à « installer la démocratie », il faut garder la tête froide : certains en Afghanistan ou en Irak pensaient pouvoir le faire et remodeler ainsi le Moyen-Orient. Mais l’histoire nous a montré que les choses n’étaient pas aussi simples. De même dans les pays du printemps arabe, et notamment en Libye suite à l’intervention occidentale, c’est la démocratie avec un fond possible de charia qui a émergé. Vouloir remplacer un régime, pourquoi pas ? Mais il vaut mieux savoir par quoi.

Car du point de vue de l’objectif de réduction de la violence encore, les conséquences d’une intervention sont en réalité assez prévisibles pour peu que l’on se penche sur l’histoire et la sociologie du pays. Al-Assad est sans nul doute un dictateur violent mais il a réussi à continuer à faire coexister des communautés confessionnelles diverses. La prise du pouvoir par des salafistes ou des frères musulmans pourrait au contraire se traduire par des violences à l’encontre des chiites et des chrétiens. A-t-on oublié le sort des chrétiens d’Irak ?

Ensuite au niveau régional, toute intervention ferait le jeu des velléités impérialistes d’une version extrême du sunnisme venu d’Arabie saoudite, qui  – faut-il le rappeler ? – n’a pas exactement de leçons à donner en termes de démocratie et de droits de l’homme. L’Arabie saoudite craint que l’Iran chiite arme ses propres chiites (qui en réalité sont arabes et non perses, et ne se sentent pas proches des ayatollahs) et déstabilise son régime : son jeu consiste à repousser le chiisme là où elle le peut. Quoi que l’on puisse penser du chiisme, un Moyen-Orient sur la ligne de l’Arabie saoudite ne serait véritablement pas un progrès.

Une modification par la force de l’équilibre syrien ne serait pas sans conséquence sur les pays voisins et notamment le Liban, où les tensions couvent. Le risque d’extension du conflit est réel.

Armer les insurgés ?

Certains défendent l’idée d’armer les insurgés. Mais là encore le « problème de la connaissance » émerge : qui va-t-on armer ? Des salafistes ? Al-Qaïda ? Sait-on précisément qui est la résistance ? Alors que le Qatar et l’Arabie saoudite arment déjà les factions sunnites violentes, faut-il ajouter de l’huile sur le feu ? Ensuite, s’attend-on à ce que le régime ne sur-réagisse pas avec davantage de violence encore ? Créer les conditions d’une véritable guerre civile étendue est-il vraiment la réponse aux violences ?

Il n’est pas question ici de « pacifisme bêlant » : simplement, l’intervention réussie n’est pas une chose aussi aisée. Elle nécessite d’avoir un plan précis qui tienne compte des « conséquences inattendues ». Si l’intervention n’est pas capable de garantir, avec une forte probabilité, l’atteinte des objectifs fixés, la prudence commande alors de ne pas intervenir mais d’user de la diplomatie et du vrai dialogue, avec toutes les parties en présence.

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