La chasse au bouc émissaire

bouc émissaire

Seuls des boucs émissaires facilement visibles sont offerts en pâture au peuple comme origine de la crise

Deux articles du journal « La Recherche » ont le mérite de mettre en relief une vérité : seuls des boucs émissaires facilement visibles sont offerts en pâture au peuple comme origine de la crise.

Par Zebulon, depuis l’Allemagne

En lisant le numéro du journal « La Recherche » de janvier 2012, deux articles ont en particulier attiré mon attention.

Le premier est d’Hervé Le Bras et porte sur le pourcentage d’emplois industriels perdus depuis 1975. Je me permets d’en citer ici la conclusion :

… rien n’interdit donc à la hausse de la productivité d’être compatible avec le maintien de l’emploi. […] ni la délocalisation ni la mécanisation du travail n’expliquent la baisse de l’emploi industriel. Par paresse ou par émotion mal maîtrisée, l’homme cherche des causalités immédiates qui s’enracinent dans ses peurs profondes, celle de l’étranger et celle du progrès en l’occurrence.

La dernière phrase, que j’adore, est une baffe pour le Front National et un coup de pied au derrière pour les adeptes verts du retour à l’âge de pierre genre José Bové.

Le deuxième article est une longue interview de Nicole El Karoui sur les mathématiques appliquées à la finance et la régulation des marchés. On y parle beaucoup de mathématiques, et en particulier des courbes de Levy. Ces courbes de Levy, j’ai eu affaire à elles lorsque je menais des recherches sur les comportements hyper diffusifs dans certains systèmes moléculaires (« les vols de Levy »). On les retrouve dans les descriptions des crashs boursiers, des tremblements de terres et de leurs répliques, etc.

Passé ce premier volet purement scientifique, l’interview se déplace sur un champ plus politique. On y apprend que les « quants », les mathématiciens travaillant en bourse, ne sont pas la cause de la crise actuelle. Je n’apprends rien, mais c’est une vérité qu’il faut rappeler. Il est également très clairement dit que « l’appétit de risque [des marchés financiers] se fonde sur l’option implicite qu’en cas de problème les États ne les laisseront pas tomber… »

Je suis pour l’instant toujours d’accord : le risque et les pertes, grâce à l’État, sont socialisés, merci pour le contribuable qui paye les dégâts. Je m’attendais par la suite à un développement fustigeant l’interventionnisme de l’État dans les marchés. Il ne fallait quand même pas en espérer de trop. Quelques lignes plus bas,  Nicole El Karoui met en doute la capacité des marchés à s’autoréguler et prône une intervention… de l’État ! Et d’ajouter : « Dans toutes les grandes crises, il y a d’abord eu l’ouverture d’un verrou réglementaire ». Évidemment, tout physicien comprendra que lorsqu’une contrainte est levée, un système va toujours chercher un nouvel équilibre. C’est comme un ballon de baudruche : l’air enfermé ne s’échappe pas jusqu’à ce que l’on y perce un trou. Alors il explose bruyamment… À mon avis, l’état naturel du système, c’est quand l’air n’est pas dans le ballon mais bien à l’extérieur. Les interventions de l’État sur des marchés qui s’autorégulent conduisent au développement d’une usine à gaz. Et lorsqu’on veut à nouveau libérer un tant soit peu le système, il ne faut pas s’étonner s’il vous saute à la figure.

Il y a quand même une chose qui me surprend de la part de madame El Karoui, c’est cette certitude absolue que l’autorégulation d’un marché n’est pas possible. Cette certitude est au niveau de la Foi. Je sais bien qu’il est hasardeux de transposer des résultats des sciences physiques dans le champ des sciences sociales, et l’on sait ô combien l’économie est sensible aux comportements humains. Il n’empêche que des modèles simples en physique statistique démontrent qu’avec des règles très primaires, des systèmes d’éléments n’interagissant qu’entre plus proches voisins sont capables de s’organiser, au moins localement.

Il est évident que dans une interview grand public, il est nécessaire de rester politiquement correct et de naviguer dans le sens du courant. On est malheureusement à la limite de la démagogie lorsque l’interviewée critique le fait que des agences privées américaines donnent des notes en place d’institutions publiques. Je ne dis pas que ces agences sont forcément honnêtes, mais à mon avis, si le FMI – suggéré comme notateur dans l’interview – avait noté la Grèce, celle-ci aurait peut-être encore actuellement au moins un A…

Néanmoins, ces deux articles ont le mérite de recadrer les problèmes et de mettre en relief une vérité : seuls des boucs émissaires facilement visibles sont offerts en pâture au peuple comme origine de la crise (les étrangers et les robots qui volent le travail du prolétariat, les méchants traders et leurs produits dérivés qui ruinent l’épargnant…).