Les baptistes et les contrebandiers

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Les baptistes et les contrebandiers

Publié le 14 octobre 2011
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Avec la théorie des baptistes et des contrebandiers (Bootleggers and Baptists), le Professeur d’économie Bruce Yandle propose un exercice mental pour savoir à qui profite réellement un projet de loi qu’on annonce.

Par David Descôteaux, depuis Montréal, Québec

Louis Mandrin, célèbre contrebandier de Savoie

C’est une histoire de baptistes et de contrebandiers. C’est aussi une théorie, échafaudée par l’économiste Bruce Yandle en 1983 dans la revue Regulation. Qui explique pourquoi on se retrouve, à l’occasion, avec des lois et règlements qui engendrent collusion, dépassements de coûts, et le bordel qui vient avec.

À une certaine époque, le prêtre d’un village — appelons-le « le baptiste » — veut bannir la vente d’alcool le dimanche, jour du Seigneur. Or le baptiste possède un allié qu’il ne soupçonne pas : le contrebandier. Ce dernier sait bien que les gens vont vouloir continuer à se saouler le dimanche, même si on interdit la vente d’alcool. Il sait aussi que sans concurrents dans les pattes, il pourra empocher un énorme profit en vendant ses bouteilles de rhum « au noir ».

Qu’arrive-t-il? Le baptiste presse le politicien de bannir la vente d’alcool le dimanche. En même temps, il s’occupe de faire les sermons — le travail de « relations publiques ». Le contrebandier, dans l’ombre, graisse la patte du politicien en contribuant à la caisse de son parti. Le politicien profite des dons politiques du contrebandier et, au besoin, se couvrira des intentions vertueuses du baptiste en public. « Boire le dimanche, c’est mal! » Les trois partis y gagnent.

Flash-forward…

…dans les années 2000, au Québec. Les baptistes — les bien-pensants, idéologues « anti-privé », mais aussi le vérificateur général, dans un rapport critiqué — le répètent sur toutes les tribunes : « les partenariats public-privé (PPP), c’est mal! » (À tort ou à raison, mais c’est un autre débat.)

Pendant ce temps les firmes de génie-conseil, elles, font un « gros lobby » auprès du gouvernement Charest. Et le convainquent d’arrêter de faire des PPP, selon Monique Jérôme-Forget, ancienne ministre des Finances, qui s’est récemment confiée au Devoir. Pourquoi? Les PPP mettent les firmes en concurrence, et les ingénieurs n’aiment pas ça. « Avec les PPP, tu ne peux pas frauder […] Il y a trop d’intervenants. Tout se sait », dit Mme Jérôme-Forget. Ah, j’oubliais : les firmes d’ingénierie, bien sûr, financent généreusement le parti libéral.

Ce dernier, favorable aux PPP à son arrivée au pouvoir, change son discours. Finalement, les PPP ce n’est « pas une religion » pour le gouvernement, dit la ministre Gagnon-Tremblay en 2009. Le « contexte a changé », dit le premier ministre. Peu de temps après, on tue l’agence des PPP.

Pour les baptistes, les PPP, c’était mal. Pour les firmes de génie-conseil, c’était plus de concurrence, donc moins de profits. Le gouvernement Charest a flairé l’opportunité, et joué son rôle de courroie de transmission.

L’enchère

Peut-être que Mme Jérôme-Forget erre. Peut-être que la théorie que j’expose ici est complètement dans le champ. Mais j’ai la curieuse impression que certaines choses ne changent pas. Et que la construction est loin d’être la seule industrie où on impose des lois qui, sous le couvert des bonnes intentions, servent des intérêts bien particuliers.

Le professeur Yandle propose un exercice mental pour savoir à qui profite réellement un projet de loi qu’on annonce. Imaginez-vous dans une enchère, où le commissaire-priseur, avec son petit marteau, offre la loi au plus offrant. Et demandez-vous : quel groupe sera prêt à payer le plus cher pour que cette loi s’applique? Vous verrez, vous ne lirez plus les journaux de la même façon.

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