Mais où est donc passé Kadhafi ?

Les difficultés ne font que commencer

La Libye n’est pas un État à reconstruire, car elle n’a jamais été une construction étatique. À supposer qu’il réussisse, un processus de démocratisation est toujours écartelé entre l’impatience des aspirations qu’il suscite et l’abnégation de la longue marche qu’il implique.

C’était déjà pour éviter des « effusions de sang » qu’en 1827, à Navarrin, une flotte franco-britannique interféra dans la guerre d’indépendance grecque. Cette fois, ça s’est déroulé comme dans un album d’Hergé. Avec juste ce qu’il faut de rebondissements. C’est ainsi que Ras Lanouf fut maintes fois prise, perdue, reprise puis reperdue.

C’est finalement dans la capitale, à Tripoli, que tout s’est joué. De manière exemplaire. Avec un petit trésor d’insurrection à étudier dans les écoles de guerre. Sous la houlette d’une centaine de conseillers militaires, composée de forces spéciales franco-britanniques et qatariennes, les rebelles avaient préalablement acheminé et caché des armes dans certains quartiers de Tripoli. Cela permit, le jour J, un soulèvement interne, combiné avec la percée de l’armée insurgée sur plusieurs fronts, le tout sous la protection des frappes aériennes franco-britanniques de l’Otan et avec le coup de pouce décisif, au moment opportun, des tirs de drones américains dont l’implacable précision a annihilé le moral des assiégés.

Il faut dire que les velléités de résistance aux assaillants étaient émoussées. Comme dans l’Irak de Saddam Hussein, le tyran régnait surtout par la peur des représailles. Le soldat n’allait au combat que sous la menace des baïonnettes pointées dans son dos par une garde prétorienne d’âmes damnées du régime. Mais même ces troupes de choc avaient du vague à l’âme. La garde présidentielle du dictateur s’est vite rendue. Étranglé par cinq mois de bombardements aériens et une guerre d’usure, le camp des fidèles de Kadhafi s’est délité sous l’effet des défections.

Dans ce régime patriarcal, le dictateur ponctionnait son pays comme s’il en était propriétaire. Quarante deux ans après son coup d’État, il ne restait plus autour de lui que son clan familial, et plus personne n’osait l’appeler Mouammar en lui tenant tête, car ses vieux compagnons d’armes étaient passés à la dissidence. Nul ne sait s’il pourra encore se permettre un baroud d’honneur, entre sa chute et sa capture (il a déjà lancé quelques Scuds), mais le champ de ruines qu’il laisse derrière lui pourrait être un cadeau empoisonné.

Un système dicté par la topographie

Les difficultés ne font que commencer. La Libye n’est même pas un État à reconstruire, car elle n’a jamais été une construction étatique. Elle fait partie de ces contrées escarpées ou désertiques restées insoumises à la colonisation, de ces terres inconnues marquées par les modes de vie traditionnels qui sont schématiquement ceux des tribus de bédouins ou de touaregs. Vu leur difficulté d’accès, les allégeances et l’entraide y sont primordiales. C’est pourquoi Kadhafi avait édifié des réseaux d’allégeances et de vassalité, un système dicté par la topographie du sud du pays, plus que des institutions et des structures étatiques.

Il faut permettre aux élites compromises avec l’ancien régime de trouver une porte de sortie pour changer de camp en sauvant la face. Mais il faut aussi éviter les désillusions de la paix, tel un sentiment de confiscation des idéaux de la lutte armée par des profiteurs. La guerre n’a pas été suffisamment longue pour créer une nouvelle caste de combattants qui confisque les bénéfices de la révolution. Mais assez pour que les islamistes qui ont pris une part active à la victoire préemptent la part du lion. Ce sont eux qui, à Benghazi, le 28 juillet, auraient assassiné le chef de l’armée insurgée, le général Abdul Fattah Younes, pour se venger de celui qui fut jadis un ministre de l’Intérieur de Kadhafi réprimant les islamistes. Ce sont eux qui sont persuadés que Kadhafi est Juif. Il sera très difficile de récupérer un jour les armements qu’ils détiennent.

Dans l’immédiat, il faut remettre en route l’économie, importer des denrées alimentaires, s’occuper des réfugiés, éviter une fragmentation du fait de particularismes régionaux ou de rivalités tribales… À supposer qu’il puisse réussir, un processus de démocratisation est toujours écartelé entre l’impatience des aspirations qu’il suscite et l’abnégation de la longue marche qu’il implique.

Article publié originellement par Les Échos.