La Royale, l’affaire d’un État sans ambition culturelle

La France reste un pays de rentiers, et non pas d’entrepreneurs.

 Pendant des années, l’Hôtel de la Marine a été occupé par la Marine Nationale. Ce corps de l’armée française y a installé ses bureaux au détriment du cadre exceptionnel qui a été lourdement dégradé à la fois par le manque d’entretien et par l’occupation par une administration pas franchement préoccupée par la valorisation du patrimoine occupé. C’est bientôt terminé. Demain, l’État-Major de la Marine devra (bien malgré lui) s’installer dans les locaux neufs et fonctionnels prévus à Balard. La magnifique bâtisse place de la Concorde sera donc vide. Sans le sou et sans projet, l’État a lancé un appel d’offre pour trouver une mission à ce palais digne de son emplacement royal. Un candidat issu du secteur privé, Alexandre Allard, a proposé un projet très ambitieux pour compléter l’arc muséal qui va du Grand Palais au Louvre. Mais un aspect commercial de l’ensemble a vite suscité une levée de boucliers des apparatchiks habituels de la culture, ceux qui la sclérosent depuis des décennies, ceux qu’on retrouve dans l’opposition sournoise au développement du mécénat à Versailles et au Louvre, à la concession du musée du Louvre à Abu Dhabi, etc. Pour ces réseaux, la culture est une affaire d’État, bureaucratique et idéologique.

Alexandre Allard est à l’opposé de cette vision étriquée de l’art. Cet homme d’affaire a au contraire une savante connaissance de l’alliance du patrimoine, de la création et du commerce. Grand amateur d’art, il connait bien les rouages et les grands acteurs du marché de l’art. Il observe sans doute avec tristesse la vitesse à laquelle la France est en train de devenir un acteur secondaire du monde de la création : les artisans de luxe dépérissent, les artistes fuient. Les fondations trouvent toutes les raisons de se délocaliser : de la fondation Niki de Saint-Phalle que l’artiste a envoyée en Suisse juste avant de mourir, à la fondation Pinault qui a préféré Venise à l’ile Séguin après des années de blocages procéduriers. L’environnement français n’est pas propice à la création, ni à ses mécènes, malgré le dynamisme de certaines institutions ou de personnalités comme Lilianne Bettencourt (dont la fondation « Pour l’intelligence de la main » a notamment consacré le travail de Xavier le Normand dont je vous recommande les oeuvres).  Le projet « La Royale » d’Alexandre Allard refusait ce fatalisme et faisait le pari de réconcilier la France et la création en remettant notre pays au coeur de la création contemporaine et de son marché (car étrangement, les grands artistes ne vivent pas d’amour et d’eau fraiche).

L’idée centrale de La Royale consiste à installer dans ce lieu chargé d’histoire des artistes, leurs promoteurs, leurs mécènes avec un modèle économique favorable à tous ces acteurs comme l’explique Alexandre Allard lui-même : « L’art sera présent sous toutes ses formes: métiers d’art, galeries, espaces d’expositions, salles de ventes, studios de musique et de cinémas, art culinaire, fondations ». Mais pour les fonctionnaires de la culture, il s’agit ni plus ni moins que d’une « une vente déguisée à des acteurs privés dont l’objectif est purement financier ou spéculatif. » Valéry Giscard d’Estaing (qui a d’ailleurs bénéficié de menus avantages de l’actuelle Royale) et sa commission se sont malheureusement alignés sur cette ligne dogmatique largement responsable du déclin culturel de la France.

J’ai eu le plaisir d’entendre l’ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabre me présenter ce projet qu’il porte pour Alexandre Allard. Sa vision est très éloignée de la caricature socialisante qui en est faite : l’État reste propriétaire des murs, et loue le site à une entité double (société d’exploitation et fondation) pour plusieurs dizaines d’années, dans un cadre extrêmement rigide qui interdit notamment toute cession de bail ou toute dérive purement commerciale. Alexandre Allard s’est entouré de Jean Nouvel et de grands noms des méters de l’art pour proposer une restauration ambitieuse des parties nobles, puis une valorisation intelligente et vivante de l’ensemble. Espace ouvert au public, le lieu doit servir de résidence d’artiste, de logement des grands mécènes, d’espace évènementiel à la hauteur des exigences des artisans et artistes présents, et de lieu de rencontre autant du grand public que des acteurs du monde de l’art. Mais l’idée de constituer un écosystème mi-marchand mi-mécène pour les artistes ne plait pas. Tant pis si les jeunes artistes français continueront à être contraints, pour beaucoup, de quitter leur pays pour trouver des galeristes, des collectionneurs et des mécènes sur des sols plus hospitaliers.

La France reste donc un pays de rentiers, et non pas d’entrepreneurs.

Article repris du site de l’auteur avec son aimable autorisation.