Un Colisée à crédit

Gestion des fonds publics : aucune priorité ne l’emporte sur une autre, on y va si c’est rentable politiquement

J’adore le hockey. Je souhaite le retour des Nordiques, ardemment. Mais pas à n’importe quel prix. Un amphithéâtre de $400 millions, financé entièrement par les contribuables, sans garantie d’une équipe de la LNH ?

L’entreprise privée doit financer le projet, au moins en partie. Surtout si son utilité première est de permettre à des millionnaires de pousser une rondelle en se tapant le museau de temps à autre. Après tout, c’est le privé qui va faire le profit (si le projet en génère, ce qui est loin d’être certain).

Nous sommes incapables, en tant que province, de donner des bains à nos vieux, ou de fournir un médecin de famille à la population. Dans ces circonstances, se payer un amphithéâtre à $400 millions n’est pas l’idée du siècle. Régis « j’ai des projets avec l’argent des autres » Labeaume, et Jean Charest, affirment que cette comparaison est inappropriée. Au contraire, elle est très appropriée – elle en dit long sur le sens des priorités de ces deux politiciens.

Sortez la carte de crédit !

On parle beaucoup trop de ce projet d’amphithéâtre. En soi, il représente une goutte d’eau dans le budget total du Québec. On pourrait s’offusquer de biens d’autres dépenses avant celle-là. Sauf que ce projet illustre bien la façon de gérer les fonds publics par nos politiciens : aucune priorité ne l’emporte sur une autre ; on y va si c’est rentable politiquement.

D’ailleurs, quelqu’un sait comment on va le payer, ce Colisée ? On va le mettre sur la carte de crédit. L’État emprunte chaque année des centaines de millions – à environ 4% – pour payer les garderies à 7$, notre programme déficitaire d’assurance parentale, et autres programmes. Nous vivons à crédit. Pas grave ! On montera la TVQ à 12%, et nos enfants payeront le reste.

Une ville comme Québec a besoin d’un amphithéâtre ? Parfait. Coupez $200 millions ailleurs, M. Charest, et on se le paye. Ça vaut aussi pour Monsieur le maire, dont les citoyens payent 18 cents sur chaque dollar d’impôt seulement pour payer le service de la dette.

La rentabilité sociale

On nous ramène toujours l’argument des retombées économiques pour nous vendre un projet. Charest et Labeaume nous l’ont encore sorti en conférence de presse. À les entendre, ces deux alchimistes sont capables de transformer une dépense en revenu.

Ce que ces politiciens oublient de vous dire, c’est que si l’amateur de hockey achète un billet de hockey à $80, il lui reste $80 de moins pour dépenser au Grand Théâtre, au quartier Petit Champlain ou ailleurs. Les dépenses dans les bars, restaurants et hôtels autour de l’amphithéâtre se feront aux dépens des communautés avoisinantes – le reste de la Ville de Québec et ses banlieues –, qui verront leurs résidents dépenser leur argent au hockey au lieu de la dépenser localement.

Si l’État dépense des millions pour construire un amphithéâtre – et créer des emplois –, il devra aller chercher ces millions en impôts, actuels ou futurs, dans les poches des gens. Ces gens auront alors des millions en moins pour consommer, ce qui détruira autant d’emplois. Ce qu’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre.

On mesure la rentabilité sociale d’une dépense publique par son utilité pour la population. En regardant comment se compare cette utilité par rapport à d’autres besoins à combler (santé, éducation, routes, procureurs de l’État, etc.) Pas en calculant des prétendues retombées économiques.

Or, si on dresse une liste de priorités pour le Québec, est-ce qu’un amphithéâtre apparaît au sommet ? Même pas sur la première page.