Comment Keynes a falsifié Jean-Baptiste Say

Souvent largement détournée de la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say, la politique de l’offre est devenue un faux prétexte pour réclamer des privilèges.

Par Vladimir Vodarevski

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L’échec des mesures keynésiennes face à la crise des années 1970 a entraîné une nouvelle politique économique, appelée « politique de l’offre ». Cette expression désigne le fait qu’il faut favoriser le secteur productif, les entreprises, plutôt que d’essayer de soutenir artificiellement la demande.

Ce sont les mesures de désindexation des salaires sur l’inflation, de libéralisation de certains marchés, de baisses des impôts sur les entreprises, de mécanismes fiscaux favorables aux entreprises, etc. Cette politique de l’offre consiste à favoriser le secteur productif, pour qu’il crée de la valeur et des emplois.

La politique de l’offre selon Keynes

L’expression « politique de l’offre » fait référence à la « loi des débouchés », de l’économiste libéral français Jean-Baptiste Say.

Cependant, l’expression « politique de l’offre » provient du keynésianisme, et dénature la loi des débouchés de Say. Elle s’inscrit dans le cadre de la synthèse, qui mélange les théories keynésiennes et néoclassiques. Elle sert aussi à justifier des politiques qui n’ont rien de libéral.

John Maynard Keynes a élaboré une théorie qui veut démontrer, pour résumer, que le marché a besoin d’être aidé pour parvenir au plein emploi. Sans aide, le marché peut se trouver en équilibre de sous-emploi. C’est-à-dire que la situation est stable, mais tous ceux qui veulent travailler n’ont pas d’emploi, ce qui est contraire à la théorie dominante de l’époque, la théorie néoclassique, qui veut que l’économie s’équilibre toujours au niveau de plein emploi.

Soutenir le marché signifie, pour Keynes, soutenir la demande. Il s’oppose ainsi à Jean-Baptiste Say, dont il considère pourtant la loi des débouchés comme un fondement des théories de marché. Keynes résume la loi des débouchés en écrivant que, selon celle-ci, l’offre crée la demande. C’est donc de cette formulation, simpliste, que provient l’expression « politique de l’offre ».

La loi de Say

Pourtant, la formulation de Say est différente. Il écrit que les produits s’échangent contre des produits. Say ne dit pas qu’il suffit de produire pour créer de la demande, la distribution de salaires assurant l’offre. Ce que décrit Say, c’est que pour obtenir un produit, il faut offrir un autre produit. Évidemment, on peut offrir quelque chose qui ne trouve pas preneur. Le fait de produire ne crée pas une demande. Cela permet d’obtenir autre chose. Il faut avoir quelque chose à échanger pour obtenir autre chose.

C’est une remarquable explication du mécanisme du marché. Qui n’a rien à voir avec la formule « l’offre crée sa propre demande ».

Cette formule est devenue d’actualité quand les recettes keynésiennes ont échoué. Ce qui ne signifie pas que le keynésianisme soit tombé en désuétude. On l’a d’ailleurs vu lors de la crise actuelle, pendant laquelle les keynésiens sont revenus à la charge avec les politiques de relance, suivies, comme dans les années 1970, de politiques de rigueur.

La synthèse néo-keynésienne

L’idée qui a été développée est qu’il existe des crises qui doivent être traitées par une politique keynésienne, et d’autres par une politique de l’offre. Nous sommes dans la droite ligne de la synthèse, qui est pour une large partie néo-keynésienne. La précision est utile car l’économie de la synthèse a été développée après la mort de Keynes. La synthèse s’accommode à la fois des théories néoclassiques, et des théories keynésiennes.

L’idée que l’économie puisse être dirigée par manipulation de la demande n’est donc pas abandonnée. Et la politique de l’offre est intégrée à ce qui était le courant dominant à l’époque, et qui l’est peut-être toujours aujourd’hui, quand on voit la promptitude avec laquelle les politiques de soutien à la demande ont été mises en avant avec la crise actuelle.

Notons néanmoins que la politique de l’offre ne s’oppose pas seulement au keynésianisme, mais aussi à l’étatisme. Les politiques qui se réclament de l’offre veulent les dénationalisations, le démantèlement des monopoles. Or, le keynésianisme n’est pas à ce point étatiste. Les politiques de l’offre reviennent ainsi sur l’étatisme qui a été appliqué, par exemple, à un pays comme le Royaume Uni. Celui-ci est présenté comme un parangon de libéralisme. Pourtant, il a atteint un niveau de socialisme qui ne l’a jamais été en France.

Un faux prétexte pour réclamer des privilèges

La politique de l’offre est souvent largement détournée de la loi des débouchés. Elle signifie en effet pour beaucoup qu’il faut octroyer à certaines entreprises des privilèges, mener une politique « pro-business », qui favorise les uns au détriment des autres. Est-ce là la logique de la loi des débouchés ?

Certes non ! Cette loi décrit le mécanisme du marché. Elle indique qu’il est inutile de relancer artificiellement l’économie. Qu’il ne faut pas d’entrave à la libre entreprise. Mais elle ne dit pas qu’il faut une politique d’incitation fiscale, de subventions aux entreprises, de financement des entreprises par des prélèvements sur la population.

Malheureusement, le libéralisme est souvent récupéré par le « big business », qui réclame plus de libéralisme quand cela l’arrange, et se réfugie dans les jupes de l’État à la moindre crise. Ce qui contribue à brouiller le message libéral.

La loi des débouchés est une description simple et pertinente de l’économie de marché. Elle a été un peu tournée en dérision par Keynes, et beaucoup ne retiennent que la formule simpliste de l’offre qui crée la demande. Il y en a même qui y croient !