S’enrichir en dépensant

Le monde magique des keynésiens

Les dépenses d’assurance maladie ne cessent d’augmenter, creusant un peu plus chaque année le trou de la Sécurité sociale. Faut-il s’en inquiéter ? Absolument pas, selon Denis Olivennes, le directeur de la publication du Nouvel Observateur, qui y voit plutôt une bonne chose. Le problème, c’est que monsieur Olivennes se contredit d’une semaine sur l’autre.

A la base de sa réflexion, il y a un constat : nos dépenses de santé croissent plus vite que le produit intérieur brut (PIB). Selon Denis Olivennes, qui s’exprime sur son blog « Chroniques », les Français et l’économie nationale n’ont rien à craindre de cette évolution. Mieux : ils devraient l’encourager, car ces dépenses ont un effet positif sur l’activité économique. Ce sont des « économistes américains très sérieux » qui l’ont dit.

Des économistes américains très sérieux… dont nous ne savons rien, puisque Denis Olivennes ne prend pas la peine d’indiquer ses sources. Et ce n’est là qu’une faiblesse parmi d’autres. Car le billet – pourtant bref – d’Olivennes est bourré d’approximations.

En effet Denis Olivennes ne précise pas ce qu’il entend par « dépenses de santé ». Ou plutôt il semble n’être pas d’accord avec lui-même sur ce qu’elles représentent. Denis Olivennes compare d’abord les dépenses de santé aux autres dépenses courantes des ménages, rappelant qu’après tout « on ne s’offusque pas de ce que les Français dépensent de plus en plus pour leurs voyages ou l’équipement de leur maison », et qu’on ne saurait, par conséquent, leur tenir rigueur de consacrer une si grande part de leur budget aux biens et soins médicaux.

Sophisme ou ignorance ? Si toutes les dépenses de santé ne sont pas publiques, la plupart sont prises en charge par la branche maladie de la Sécurité sociale. Parler des dépenses de santé comme Denis Olivennes le fait au début de son billet n’a pas beaucoup de sens en France. D’autant plus que cette approche est contredite quelques lignes plus bas par l’affirmation que l’ « on devrait » augmenter les dépenses de santé, ce qui n’a de sens que si ce « on » désigne le gouvernement. Pour un homme de gauche en effet, chercher à dépenser toujours moins pour la santé n’est un comportement « absurde » que s’il s’agit d’une volonté du gouvernement. Et qu’est-ce que l’absurdité pour monsieur Olivennes ? Le refus d’augmenter des dépenses dont des « économistes américains très sérieux » ont montré qu’elles enrichissaient le pays. Autrement dit, Denis Olivennes trouve cohérent d’affirmer que dépenser, c’est s’enrichir. Mais dans le monde magique des keynésiens, il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ce qu’on voit, aurait dit Frédéric Bastiat, c’est la bonne santé de la population. Ce qu’on ne voit pas, c’est le coût de ce résultat, et le fait qu’il aurait fort bien pu être atteint autrement qu’à travers des dépenses publiques, et à moindre coût.

Mais dans l’optique (erronée) d’Olivennes, c’est du bon sens : les dépenses – publiques, donc – de santé accroissent la richesse nationale, donc elles sont justifiées. Les internautes sont durs avec Denis Olivennes, ils ont tort de mettre en doute  ses convictions d’homme de gauche (sous prétexte qu’il ne partage pas le point de vue de ses camarades sur la réforme des retraites). N’en déplaise à ceux pour qui l’adjectif « rentable » évoque avant tout « l’ultralibéralisme » , justifier des dépenses par leur « rentabilité » plutôt que par leur légitimité, c’est penser comme un planificateur. C’est expliquer aux citoyens-contribuables que l’étendue de leurs droits et devoirs est fonction de leur utilité – critère bancal dont Benjamin Constant a montré tout le côté arbitraire dans ses Principes de Politique.

Du reste, l’effet bénéfique des dépenses de santé sur la richesse nationale ne va pas de soi. En janvier 2010, les dépenses d’assurance maladie avaient augmenté de 4,1% depuis janvier 2009. En 2004, l’espérance de vie moyenne à dépassé la barre des 80 ans. Les Français se soignent et vivent vieux. Le taux de fécondité français – le plus élevé d’Europe avec 2,1 enfants par femme – promet, outre une mutation démographique (les ménages les plus féconds étant souvent issus de l’immigration extra-européenne), de nouvelles dépenses « sociales », de santé notamment. A première vue donc, tous les éléments sont réunis pour maintenir élevé le coût de la santé. On devrait logiquement constater les effets positifs de cette évolution sur les chiffres de la richesse nationale et s’attendre à voir la tendance se confirmer dans les 15 prochaines années.

Or il n’en est rien, et le plus surprenant, c’est que Denis Olivennes lui-même, qui le 4 novembre faisait l’éloge des dépenses de santé, écrivait fin octobre : « c’est l’impasse ». La croissance est au point mort. Où est donc passée la magie des dépenses de santé ? Le 27 octobre, Olivennes n’y croyait pas encore, voyant bien que « le maigre supplément de richesse produit chaque année est presque entièrement absorbé par l’augmentation des dépenses de santé et de retraite ». Mais pourquoi s’en inquiéter, pourquoi s’en plaindre, puisque les dépenses de santé accroissent la richesse nationale ?

Cerise sur le gâteau, Denis Olivennes voit là une « singularité européenne » : « L’Amérique du Sud s’éveille, les Etats-Unis rebondissent à chaque fois, l’Asie décolle. Nous sommes les seuls à plafonner ».

Qu’en disent les « économistes américains très sérieux » ?

Article repris avec l’aimable autorisation de Roman  Bernard