Le sentiment tragique de la littérature russe renaît

La tradition littéraire russe se base fondamentalement sur la condition tragique de l’homme

La tradition littéraire russe se base fondamentalement sur la condition tragique de l’homme, c’est-à-dire sur la douleur comme rédemption et comme manière de comprendre la réalité, ce qu’avec justesse le philosophe espagnol Miguel de Unamuno dénomma le « sentiment tragique de la vie ». Cette inquiétude que l’homme porte en son coeur, cherchant la métaphysique de ses actes, ou la poésie de sa pensée, dans une vision des choses que l’on pourrait presque qualifier de religieuse. L’extraordinaire roman d’Andreï Guelassimov, La soif, reflète les circonstances que vit aujourd’hui la Russie, mais va plus loin en entrant profondément dans le coeur humain.

Dans La soif, Andreï Guelassimov narre les cuites de l’ancien soldat Kostia qui, avec sa figure brûlée par l’explosion d’un char, traverse la Russie de nos jours dans un voyage. Voyage qui n’est en réalité que la recherche du bonheur perdu. Kostia, en compagnie de deux amis, Guienka et Pashka, partent à la recherche de Serguei, leur capitaine durant la guerre, l’homme qui les sauva tous les trois des francs-tireurs alors que leur blindé était tombé dans une embuscade.

Le commencement de l’histoire de Kostia, défiguré corps et âme par la guerre et sa démoniaque hallucination, ne semble guère inciter à l’optimisme. C’est un personnage qui vit tant bien que mal comme maçon alors qu’il possède des diplômes d’ingénieur, quelqu’un qui se saoule continuellement pour survivre à une réalité pourrie. C’est un homme brisé, mais trop jeune pour se haïr soi-même. Son unique lien de communication avec l’extérieur, hormis ses deux amis, est sa voisine Olga, qui réclame son aide quand son petit enfant ne veut pas dormir. Kostia vit dans un isolement éthylique, incapable de rien faire pour améliorer sa situation, naufrage de son impuissance. Quand il part, de mauvaise grâce, à la recherche de son ancien capitaine, il commence à affronter, d’une certaine manière, la réalité, aussi absurde qu’elle puisse lui paraître. Le récit du voyage – au travers la géographie de son âme – est écrit à la première personne, dans un style agile où le dialogue imite le mouvement d’un pinceau dans un cadre expressionniste. L’histoire commence sans passion, plus orientée vers les souvenirs d’enfance et leur nostalgie que vers une analyse détaillée du monde où le sort a fait naître le triste héros.

À partir de la rencontre avec son père, la vie de Kostia connaît un changement lent et positif. La seconde femme de son père, et les enfants qu’ils ont eus, jouissent de sa compagnie. Kostia, qui doit passer plusieurs nuits dans leur maison, commence à prendre conscience de lui-même, au-delà de son visage mutilé, plus loin que la souffrance et que sa vie blessée. L’horizon s’élargit, et le paysage acquiert une tonalité d’allégorie. Kostia se sait un homme courant, qui ne se distingue pas spécialement, en rien, mais il retrouve son intérêt juvénile pour le dessin, qui avait été stimulé lors de son adolescence par le directeur de son école, un homme aimable qui se transforma rapidement en une figure paternelle. Au travers du dessin, il découvre qu’il peut honorer ses camarades tombés, qu’il peut se rapprocher plus des enfants, qu’il peut arriver à se réconcilier avec lui-même. Son pays est blessé, oui, mais on peut encore fixer son attention sur les petites choses et disséquer leur beauté.

La soif est un roman réaliste où se concrétise une recherche de la maturité. Une maturité sentimentale ou affective, mais également spirituelle (avec une forte dose de préoccupation sociale), dont la charnière est la pédagogie de la douleur comme chemin de la perfection. Kostia reconnaît qu’il est mort dans l’explosion de son char, et que l’homme qui est sorti du feu – de la guerre – était déjà un autre. Les ombres obscures de son passé s’évanouissent avec l’espoir que symbolise le monde de l’art, de l’enfance, de la rencontre avec le capitaine Serguei. Kostia a découvert que la résurrection de la joie est possible, qu’il vaut encore la peine de croire en l’être humain et par conséquent en soi-même.