Inde : le marché, espoir des intouchables

Publié Par Foundation for Economic Education, le dans Asie

Par Malavika Nair et G. P Manish.

L’Inde fête cette année le 25ème anniversaire des réformes libérales qui ont abouti au démantèlement de nombreuses politiques économiques socialistes et à l’abandon de la draconienne Licence Raj (NDLT : système d’autorisations administratives par lequel l’État régulait la capacité de production des entreprises privées). Même si beaucoup reste à faire, la libéralisation économique a changé la vie de nombreux Indiens au cours des deux dernières décennies. La seule classe moyenne a été décuplée, passant de 30 millions de personnes en 1991 à 300 millions en 2014.

Le moment est donc bien choisi pour raconter l’histoire des bénéficiaires les plus inattendus de ces réformes : les millionnaires toujours plus nombreux qui viennent de la caste des intouchables ou Dalits (NDLT : terme qui semble s’imposer actuellement à la place d’intouchables). Ces dernières années, des milliers de Dalits c’est-à-dire des membres de la caste inférieure, sont sortis de la pauvreté pour se transformer en riches entrepreneurs, certains devenant même millionnaires.

En profitant des opportunités dégagées par la libéralisation de l’économie, ces chefs d’entreprise constituent un exemple marquant de ce que le marché peut faire, non seulement pour apporter l’émancipation économique, mais aussi pour combattre les discriminations sociales les plus enracinées.

La situation désespérée des Dalits

Le système des castes en Inde est un ordre social ancien et complexe qui divise la société en groupes selon une division du travail quelque peu approximative. Les Dalits appartiennent à un groupe inférieur situé en dessous du système hiérarchique à quatre niveaux comprenant d’abord les prêtres, puis les guerriers, puis les marchands et enfin les artisans. Traditionnellement, les Dalits ne pouvaient exercer que des métiers « impurs » tels que le nettoyage des sols et des toilettes ou la récupération des ordures. On les appela les intouchables car les membres des autres castes répugnaient à entrer en contact avec eux.

Dans la mesure où la caste était déterminée par la naissance une fois pour toutes, naître intouchable signifiait qu’on était condamné à vie à des emplois « impurs » mal rémunérés et sans statut social. Les mariages ne pouvant se faire qu’à l’intérieur des castes, les enfants des intouchables n’avaient aucun espoir de faire mieux que leurs parents et subissaient systématiquement la même discrimination de génération en génération.

Il est donc parfaitement logique que les Dalits se retrouvent régulièrement au plus bas des statistiques de pauvreté dans un pays lui-même caractérisé par la pauvreté. La formule « plus pauvres parmi les pauvres » décrit avec beaucoup de pertinence la faiblesse de leur statut socio-économique général. De ce fait, ils furent l’objet de nombreux programmes de discrimination positive et il se trouva toujours un politicien ou un autre pour se faire le champion de leur cause.

Si la discrimination positive a eu des effets bénéfiques pour quelques-uns d’entre eux, elle ne fut nullement la panacée. Tant que les entreprises demeurèrent contrôlées par l’État sous le vaste régime de la Licence Raj, l’État prenait en effet toutes les décisions de production et octroyait les licences à quelques oligarques peu nombreux sélectionnés par ses soins. En conséquence, les possibilités de développer une activité économique étaient faibles voire inexistantes et les programmes de discrimination positive n’avaient d’autre utilité que de redistribuer des uns aux autres les parts d’un gâteau fixé par avance.

Slumdog Millionnaires

intouchablesMais depuis la mise en place des réformes libérales, une nouvelle tendance beaucoup plus réjouissante se dégage chez les Dalits : ils deviennent entrepreneurs, notamment dans les zones urbaines. Sur le site de leur Chambre de Commerce (ainsi que sur la page Facebook), on peut lire des slogans du style : « Combattez les castes avec du capital » ou « Soyez des employeurs, pas des chômeurs ». On peut même voir un porte-parole de l’association y chanter les louanges de la main invisible façon Adam Smith ! Cette Chambre de Commerce dynamique fut créée en 2003 pour rassembler les entrepreneurs Dalits. Aujourd’hui, elle compte 5 000 membres dont les entreprises réalisent ensemble un chiffre d’affaires de plus de 500 millions de dollars. Le nombre total de chefs d’entreprise Dalits est beaucoup plus élevé.

À quoi peut-on attribuer leur succès ? Selon une nouvelle étude passionnante qui s’est attachée à suivre l’histoire personnelle de nombreux entrepreneurs Dalits, on constate qu’ils partagent tous un point commun : la libéralisation du processus de production a créé des opportunités comme jamais auparavant. Ayant commencé à petite échelle avec des moyens en capital plus que chiches, beaucoup d’entre eux se trouvent maintenant à la tête de grands groupes qui fournissent des emplois aux membres des castes plus élevées.

On peut parler de Thomas Barnabas, par exemple. Il est né dans une famille de travailleurs en servitude pour dette* vivant à huit dans une seule pièce. Thomas se rappelle qu’enfant, il fut jeté hors de la maison d’un ami appartenant à une caste supérieure car il y avait bu et mangé. Comme il était intouchable, la famille s’empressa ensuite de nettoyer le sol où il s’était assis et jeta tous les objets qu’il avait touchés.

Aujourd’hui, Thomas possède une entreprise de recyclage des déchets industriels située dans la banlieue de Chennai. Elle réalise un chiffre d’affaires annuel de 2,3 millions de dollars et emploie 200 personnes, dont beaucoup de membres de castes supérieures. Lorsque de grands groupes mondiaux comme Samsung, Dell ou Mercedes se sont installés en Inde après la libéralisation de l’économie, il a eu l’idée de leur proposer des solutions de traitement pour leurs déchets, alors que rien de tel n’existait auparavant.

On peut aussi parler de M. M. Rao qui, dans sa fratrie de huit enfants en servitude pour dette1, fut l’un des deux à suivre un enseignement scolaire. Sa famille était si pauvre qu’elle ne pouvait s’offrir le luxe d’acheter des chaussures, obligeant sa mère et sa sœur à se rendre en ville pieds nus pour travailler.

Rao est maintenant propriétaire d’un groupe spécialisé dans la construction, pour le secteur des télécoms principalement, dont le chiffre d’affaires fut de 7,4 millions de dollars en 2010. Après la libéralisation du secteur des télécoms, sa formation en génie civil lui permit de lancer en sous-traitance une petite affaire d’installation de câbles téléphoniques pour le compte de grands groupes. La qualité de son travail ainsi que son sens des affaires firent le reste.

Autre exemple : Sushil Patil a grandi dans un bidonville. Son père travaillait dans une usine où il subit force discriminations en raison de son appartenance à la caste des Dalits. Shusil a pu obtenir son diplôme d’ingénieur uniquement parce que son père a imploré le doyen de l’université d’annuler la part des frais de scolarité qu’il ne parvenait pas à payer. « Je ne pourrais jamais oublier la vision de mon père s’inclinant devant le doyen. Ça m’a bouleversé. » Aujourd’hui, il possède une entreprise d’engineering et construction dont le chiffre d’affaires annuel se monte à 45 millions de dollars. Son activité principale consiste à gérer la construction de centrales électriques pour les grands groupes de ce secteur. Il a des amis qui vivent encore dans son bidonville d’origine et il espère construire un hôpital qui offrira gratuitement une assistance médicale aux plus démunis.

Le marché fait voler les barrières en éclats

Les trois histoires précédentes ne sont que quelques éclats d’un ensemble qui en comprend des milliers. Elles nous placent devant une question intéressante : comment le marché s’y prend-il exactement pour combattre les discriminations ? Les marchés ne fonctionnent pas du tout de la même façon que les politiques d’État dirigées par une main visible et évidente. Alors que l’État cherche à abolir le régime des castes en le rendant illégal, les marchés travaillent tout tranquillement et sans esbroufe à le rendre sans objet.

La concurrence fait émerger des alternatives intéressantes qui augmentent le coût d’opportunité de la discrimination de tous les acteurs du marché. Il est dans l’intérêt d’un patron d’embaucher les candidats qui présentent la productivité marginale la plus élevée, indépendamment de leur appartenance à telle ou telle caste. En effet, s’il ne le fait pas, ses concurrents le feront peut-être et seront en mesure d’engranger des profits qui auraient pu être les siens. Et plus le marché est concurrentiel, plus c’est vrai.

Une fois les réformes libérales mises en place, elles ont créé des choix et des opportunités pour le plus grand nombre comme jamais auparavant. Le marché a ainsi permis involontairement le développement économique puis la progression sociale des populations les plus pauvres et les plus discriminées.

Mais peut-on aller jusqu’à dire que le système des castes est en train de disparaître ? Malheureusement non. Il est toujours vivant et florissant, surtout dans les zones rurales qui rassemblent 68 % de la population, en dépit de son illégalité formelle acquise il y a plusieurs dizaines d’années.

Peut-on dire que les discriminations s’évanouissent à coup sûr au contact du marché ? Pas nécessairement. Tout le monde a la liberté de discriminer selon les castes, même sur un marché libre. Cependant, plus les opportunités économiques se développent, plus il est probable que le coût d’opportunité de la discrimination retombera sur celui qui discrimine, et pas sur le discriminé.

Or ceci est faux dans un contexte socialiste. Lorsque l’État détient un monopole sur toute la production à travers des oligarques (les employeurs) qu’il s’est choisi et lorsque ces oligarques vendent leur production à un marché captif, la discrimination à l’encontre d’un groupe de personnes n’a aucune conséquence négative pour l’employeur, seulement pour les membres du groupe discriminé.

Les Cassandre prétendent que l’éclosion des success story chez les Dalits est marginale et ne saurait être représentative de l’ensemble des intouchables au sein de la population totale de l’Inde. Quelques-uns s’en sortent, mais la plupart sont encore dans la misère.

Si ce constat peut se révéler exact en terme de nombres, le fait que les exemples cités plus haut ainsi que de nombreux autres aient pu réellement émerger n’est pas un hasard. Ce n’est pas une coïncidence si l’on ne recense aucun Dalit millionnaire à l’époque des politiques socialistes. C’est une conséquence directe de l’organisation institutionnelle qui prévalait alors.

Les Dalits sont le parfait exemple de la fameuse « trappe à pauvreté » qui consiste à se retrouver piégé dans un équilibre de faible revenu pendant des générations. Et pourtant, dès qu’une petite fenêtre d’opportunité et de choix s’est ouverte, nombreux sont ceux qui ont pu laisser derrière eux une vie de pauvreté et de discrimination sociale pour devenir des hommes d’affaires et des philanthropes respectés.

Il est extrêmement encourageant de constater qu’ils attribuent eux-mêmes leur progrès économique et social à la main invisible du marché. C’est un pas dans la bonne direction pour l’avenir du libéralisme classique et son rôle déterminant dans la lutte contre la pauvreté, à une époque où de nombreuses personnes qui ont bénéficié de conditions de départ bien meilleures semblent oublier ou ignorer son importance.

Références

  1. The unexpected rise of Dalit millionaires : Swaminathan Aiyar
  2. Capitalism is changing caste much faster than any human being : Shekhar Gupta
  3. Defying the odds : The Rise of Dalit Entrepreneurs : Devesh Kapur, D Shyam Babu, Chandra Bhan Prasad
  4. Capitalism’s Assault on the Indian caste system: Swaminathan Aiyar, Cato policy paper
  5. Dalit Chamber of Commerce website : www.dicci.org

Traduction de Markets Are Breaking Down India’s Caste System par Nathalie MP pour Contrepoints.

  1. Bonded laborers : Ces travailleurs sont soumis à un régime de servitude pour dette, une forme de travail forcé qui les prive de leurs droits civils.
  1. Est ce que ce phénomène est l’image d’un antagonisme entre le marché et le socialisme, OUI.
    Mais n’est ce pas aussi l’image d’un conflit entre l’Esprit Libéral et le Conservatisme…

  2. Quelque soit le système, liberal, communiste, théologique, les sociétés humaines génèrent des castes de possédants. Ceux là, pour conserver leur pactole, bloquent l’entrée du reste de la population à la richesse par divers procédés : transmission des richesses par héritage, système de caste, ghettoïsation urbaine et éducative, oligarchie… Jusqu’à une révolution, une guerre ou une avancée technologique majeure, qui redistribue un peu les cartes.

    1. Je ne pense pas qu’il soit juste (ni sain) de comparer les tensions sociales qui peuvent être chez nous ressenties comme une injustice à la notion de caste ancrée au plus profond de la société indienne. Rien ne peut redistribuer les cartes quand l’injustice est ressentie comme normale, y compris chez les victimes. C’est justement le message d’espoir de la transformation de la société par le marché qui est intéressant, car personne n’a le droit ni les moyens de forcer une société à changer en abandonnant sa culture. Et cessez d’appeler à la guerre ou la révolution pour régler Vos problèmes avec le sang des autres.

  3. excellent article! nous avons le même problème en france avec le smic qui empêche la concurrence des populations les plus faibles avec le reste de la population et donc leur intégration sur le marché du travail et dans la société

    1. « nous avons le même problème en france »

      Ah bon ?

      Le système des castes n’est rien d’autre qu’un système féodal poussé à l’extrême. Et je croyais qu’on avait aboli les privilèges de la noblesse depuis 2 siècles chez nous.

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