14 juillet : une révolution française « ultralibérale »

Publié Par Gaspard Koenig, le dans Histoire du libéralisme

Par Gaspard Koenig.

Prise_de_la_Bastille (libre de droits)

Ceux qui ont été à l’école avant la réforme des collèges de Najat Vallaud-Belkacem se souviennent peut-être que le 14 juillet célèbre la prise de la Bastille, autrement dit : la Révolution Française.

Mais qui se souvient que notre Révolution était, avant tout, une révolution « ultralibérale » ? Pour s’en convaincre, relisons Qu’est-ce que le tiers État ?, le pamphlet de l’abbé Sieyès qui, en 1789, mit le feu aux poudres.

La Révolution Française était, à son origine, une révolution « ultralibérale », visant à établir le règne du droit et du marché comme outils d’émancipation individuelle. Il suffit de lire les premières lignes de ce pamphlet, bible des révolutionnaires, pour s’en persuader. Après avoir vanté l’industrie humaine et le négoce parmi les « travaux qui soutiennent la société » et que le Tiers État accomplit, Sieyès se lamente des privilèges exorbitants que détiennent les autres ordres : « Eh ! Ne connaît-on pas les effets du monopole ? S’il décourage ceux qu’il écarte, ne sait-on pas qu’il rend moins habiles ceux qu’il favorise ? Ne sait-on pas que tout ouvrage dont on éloigne la libre concurrence sera fait plus chèrement et plus mal ? » Les termes sont posés : c’est au nom de la libre concurrence que sera mené le combat contre l’Ancien Régime. Sieyès, lecteur assidu d’Adam Smith, partageait avec l’économiste écossais aux moins trois idées fondamentales : la productivité intrinsèque de l’activité humaine, la libre concurrence et la division du travail.

Le corollaire d’une économie d’échange, ce doit être le règne de la loi, égale pour tous. C’est pourquoi Sieyès s’empresse d’ajouter : « on n’est pas libre par des privilèges, mais par le droit de citoyen, droits qui appartiennent à tous ». La liberté n’est pas le pouvoir de faire ce qu’on veut, mais le droit de faire ce qu’on peut. La « loi commune », garantie et appliquée par l’État, permet la circulation des biens et la sécurité des personnes. En créant des citoyens indifférenciés au sein d’un « ordre commun », elle rend possible une concurrence généralisée, là où les ordres créaient des frontières et des particularités.

Soucieux de cette relation directe entre l’individu et l’État, Sieyès rejette très explicitement les corps intermédiaires, dont on fait si grand cas aujourd’hui. Il écrit au chapitre 6 : « La grande difficulté vient donc de l’intérêt par lequel un citoyen s’accorde avec quelques autres seulement (…) Qu’on ne soit donc pas étonné si l’ordre social exige avec tant de rigueur de ne point laisser les simples citoyens se disposer en corporations. » L’intérêt particulier est essentiel, car il constitue le moteur du marché et du progrès. L’intérêt général, lui, est assuré par la loi et la représentation collective. Entre les deux, il est primordial de briser ces caillots formés par les associations d’intérêts mutuels, États dans l’État, lois dans la loi, responsables de l’exclusion des outsiders, et de la mise sous tutelle des insiders. Sieyès dénonce les « terribles jurandes » et réclame que les intérêts particuliers restent isolés. C’est par la séparation des individus les uns des autres que l’État de droit peut naître.

Laissons Sieyès résumer le modèle révolutionnaire : « Je me figure la loi au centre d’un globe immense ; tous les citoyens sans exception sont à la même distance sur la circonférence et n’y occupent que des places égales. » Le marché permet au globe de tourner ; le droit lui assure un centre fixe. La circonférence et le centre ont besoin l’un de l’autre pour exister : sans individus qui s’associent, pas d’État central ; mais sans État central qui sépare, pas d’individus. Ainsi la liberté, qu’elle soit économique, politique ou sociale, se trouve-t-elle intimement liée à l’idée d’une forte centralisation du pouvoir. L’unité n’est pas (ou du moins n’est pas encore devenue) le fantasme de la Nation qui obsédera tant Michelet ; elle permet au contraire l’existence d’individus pluriels, jusque-là maintenus au sein d’ensembles opaques et hétérogènes. Il s’agit d’un Centre structurant les éléments de sa circonférence, non d’un Tout absorbant ses éléments. Sieyès écrira d’ailleurs quelques années plus tard, en pleine ébullition de la Constituante : « Tout le monde sent aujourd’hui la nécessité d’établir l’unité sociale sur la destruction des ordres et de toutes les grandes corporations. »1. Ce nouvel arrangement social définit un ordre qu’il faut bien appeler libéral2.

  1. Projet d’un décret provisoire sur le clergé, février 1790.
  2. Sieyès emploie d’ailleurs le mot dans le sens progressiste qu’il avait à l’époque, en parlant par exemple d’une « éducation libérale ». En 1830, Benjamin Constant rendra hommage au libéralisme de Sieyès dans deux articles de la Revue de Paris.
  1. Article à mettre en Une de CP.

    1. Tu veux dire en Une de l’Humanité? ou de Libération? Franchement, je me demande où ça pourrait être mis en Une… ah je sais, le Gorafi !

  2. Mr Koenig, vous décrivez comment les idées libérales naissantes ont pu influencer la révolution. Fort bien. Mais pourquoi diable titrez-vous  » une révolution française ultralibérale »? La question ne me paraît pas anodine, vu la charge négative que contient ce mot aujourd’hui dans certains courants d’opinion politique, dont vous faites indéniablement partie. Ne serait-ce pas pour porter un quelconque discrédit à cette révolution, dont il faudrait bien sûr rendre responsable ce libéralisme?

    Et quel obscur effet néfaste aurait eu cet « ultralibéralisme » , terme ridiculeusement anachronique dans ce contexte, vous pouvez préciser?? La suite du raisonnement, ce serait de dire que les maux dont la France a souffert pendant cette révolution, sont encore et toujours l’affreux « ultralibéralisme » ?

    Puis vous concluez sur: « Ainsi la liberté, qu’elle soit économique, politique ou sociale, se trouve-t-elle intimement liée à l’idée d’une forte centralisation du pouvoir.  » Ne serait-ce pas contradictoire avec votre idée d’une révolution « ultra-libérale »?

    1. Il est temps de relever la tête et de repousser ce diktat de la bien pensance : je suis fier d’être ultra giga turbo libérales si les autres pensent que c’est une tare, qu’ils restent dans leur ignorance crasse.

      1. +1
        Fier d’être turbo libéral!

    2. Et il est également temps de faire le ménage des délires égalitaristes : l’absence de pouvoir politique c’est la dictature du peuple, donc la dictature de la morale populaire manipulée par les doctrines.

      L’anarchisme n’est pas la liberté, c’est exactement le contraire : c’est l’ordre moral absolu.

      Ce n’est pas parceque les politiciens socialistes ont transformé la politique en surenchère de promesses et ont fait un hold-up sur l’Etat qu’il faut renier un des fondements du libéralisme : l’Etat de droit, c’est à dire réduit à sa quintessence politique.

      1. Tout à fait : c’est exactement ce que l’on observe en fRance.
        Exemple typique avec les taxis et UberPop. Ce n’est que quand les taxis ont brûlé des véhicules et tabassé des gens que le pouvoir à réagit, n’importe comment au passage.
        Le chat de madame Michu est écrasé par une voiture ❓ Hop une loi, si possible pour interdire les véhicules…
        Tout est à l’avenant.
        On a un état fort avec les faibles et faible avec les forts. Si cela n’est pas une dictature, molle, qu’est-ce donc?

        Pour rester au pouvoir : promesses et exploitation des faits d’hiver +1

        1. des faits d’hiver, ou divers … En tout cas, cela fait froid dans le dos… Alors faits d’hiver…

    3. 1) L’auteur répondra (peut-être), mais je pense que c’est une manière de provoquer, d’être impertinent… !?

      2) «La suite du raisonnement, ce serait de dire que les maux dont la France a souffert pendant cette révolution, sont encore et toujours l’affreux « ultralibéralisme » ?»
      Non entre-temps il y a eu la Terreur, qui peut parfaitement être assimilé à du proto-marxisme.

      3) Si le pouvoir centralisé se cantonne aux missions régaliennes, ça n’est pas contradictoire. En revanche j’ai parfois l’impression que l’auteur voue un culte à l’idée d’État centralisé et semble penser qu’un État décentralisé soit fondamentalement anti-libéral. Pour ma part j’aurai tendance à penser qu’il vaut mieux un État décentralisé respectant le principe de subsidiarité, tandis que l’État central me semble être plus susceptible de glisser vers des interventions toujours accrues…

  3. La matrice de tout les totalitarisme était donc libérale? Intéressant.

    1. C’est la conception du « libéralisme » selon Gaspard Koenig: un état fort et hyper-centralisé, qui détruit tout obstacle entre lui et les individus, qui pourront s’associer pour tout ce qu’ils veulent, sauf pour la politique et l’enseignement. Tenez-vous bien, pour lui, il faut arracher l’individu de son milieu d’origine, familial, culturel et religieux, supprimer l’enseignement privé, il prône « une réforme (de l’enseignement) brutale, (qui) entrainera des résistances, que l’Etat jacobin devra briser sans état d’âme ».

      Vous voyez? Ce monsieur est un philosophe imposteur, qui se présente sous drapeau libéral pour professer l’établissement d’un état totalitaire. Très fort: on a tellement bien détruit le sens du mot « libéral » que maintenant on peut lui faire dit ce qu’on veut, s’en servir comme flambeau de la liberté pour poursuivre le travail de tous les constructivistes socialistes.

      NB: arracher l’individu de son milieu familial, ça ne vous rappelle rien? Sisi, vous savez, Vincent Peillon ? Koenig, libéral? Non, c’est un marxiste, un jacobin, un adepte de la terreur révolutionnaire.

      1. Vous vous trompez lisez son article de la semaine dernière dans les échos sur la décentralisation de l’éducation.

        http://m.lesechos.fr/redirect_article.php?id=021122562059&fw=1

        Vous vous fiez à des mauvaises interprétations et commentaires (dont certains parus dans CP) : Koenig est un libéral d’extrême droite : l’Etat doit être extrêmement fort pour être extrêmement réduit à son rôle de ciment intemporel.

        L’Etat n’est pas le gouvernement ou les sévices publics.

      2. Koenig « un marxiste, un jacobin adepte de la terreur révolutionnaire », est une affirmation tout simplement délirante.
        Merci pour l’article sur l’école paru dans les Echos. Et là j’ai vu qu’il était bien libéral. Défendre l’autonomie des établissements, la liberté pédagogique est loin de l’idée d’une école à la sauce socialiste qui a déjà prévu pour la rentrée prochaine, l’enseignement de la morale républicaine!!! C’était le projet de Peillon qui voulait que l’école arrache l’enfant à tous les déterminismes: social, familial et culturel etc. En bref, créer « l’homme nouveau » par l’endoctrinement.

        1. Oui, je délire un peu. Mais pas tant que ça. Koenig est quand un philosophe au drôle de « libéralisme » qui défend l’idée d’un « jacobinisme libéral »… SIC.

          Qui d’un côté encense les « free schools », mais demande de l’autre la suppression de l’enseignement privé. Mais pourquoi diable? S’il est libéral, quel est son problème avec l’enseignement privé?

          Et pourquoi employer le terme « ultralibéral » pour qualifier une révolution française qui a produit un régime politique de terreur? Est-ce pour le critiquer ou pour l’en féliciter? C’est vraiment incohérent dans le champ de la philosophie libérale.

          Enfin, il va plus loin en affirmant que finalement, c’est l’état qui a libéré l’individu, c’est l’état qui a permis la naissance de l’individualisme, ce qui me semble être un raccourci assez fort de café. C’est ainsi l’état qui doit poursuivre ce travail en arrachant l’enfant de son milieu familial, culturel, religieux, sans doute grâce à ses « free schools? » CQFD.

          Si je partage nombre de ses idées, les méthodes qu’il préconise n’ont pour moi rien de libérales, mais relèvent bien plus du constructivisme, où l’état doit libérer l’individu… quitte à employer la force.

  4. Très intéressant, très vrai, sauf l’argument grossier pour justifier la centralisation de l’État !

    L’auteur part de la métaphore de Sieyès « Je me figure la loi au centre d’un globe immense » pour conclure « Ainsi la liberté […] se trouve-t-elle intimement liée à l’idée d’une forte centralisation du pouvoir. »

    Non, non et non ! PRINCIPE DE SUBSIDIARITÉ Une structure fédérale décentralisée respectant avec rigueur le principe de subsidiarité n’empêche absolument pas la loi d’être au centre de ce globe.

    Gaspard Koening nous rappelle ainsi qu’il est un brillant auteur, d’inspiration clairement libérale, mais sa lubie jacobine complètement à côté de la plaque est presque puérile. Faut arrêter de tordre les idées pour que ça colle au jacobinisme.

    1. Renseignez-vous sur la pensée de l’auteur, vous verrez qu’il n’a rien de libéral, et en quoi cela explique cette contradiction que vous relevez à juste titre.

      http://libertarien.overblog.com/2015/05/notes-de-lecture-le-revolutionnaire-l-expert-et-le-geek-de-gaspard-koenig.html

      Ce Gaspard Koenig n’est pas libéral, et se fait passer comme tel par les médias, parce qu’en réalité, il soutient comme tout ce petit monde le discours étatiste et socialiste.

  5. « Ne sait-on pas que tout ouvrage dont on éloigne la libre concurrence sera fait plus chèrement et plus mal ? »

    Alors pourquoi, Mr Koenig, soutenez-vous un monopole de l’education nationale. Le domaine de l’education n’est-il pas assez important, pour que l’on puisse s’offrir le luxe qu’il soit plus cher et de moins bonne qualite?

    Relisez Bastiat, Mr Koenig: de tous les monopoles, celui de l’education est le pire.

  6. très bon rappel

  7. LOL
    Les fonctionnaires français dans le rôle de la noblesse
    Les politiciens et « associatifs » dans le rôle du clergé
    Les cochons de contribuables dans le rôle du tiers état

    Et les chômeurs dans tout cela ?

    Sacré distribution des rôles !

    GK, rappelez-nous quelle était la pression fiscale sous l’ancien régime, toutes taxes confondues (taille, gabelle, octrois, …), se rapportant au PIB de l’époque !

  8. Je n’aime pas le mot ultralibéral. Le libéral est celui qui respecte la liberté des autres et souhaite que l’on respecte la sienne. Si le libéral veut rallier quelqu’un à ses idées, il n’utilise pas d’autres moyens que l’exemple ou la discussion. S’il veut obtenir d’un autre un bien ou une prestation quelconque, il ne procède que par un échange librement consenti. Il y a donc quelque chose d’absolu dans la notion de libéral, et l’on voit mal comment on peut être ultralibéral.

    1. l’absolu mène à l’absolutisme

    2. L’idée est belle mais tu confonds un peu libéral avec bon samaritain.

  9. Quand Gaspard fait du Koeinig, c’est triste. Mélange de Sorman et d’Alain Decaux. Aller dans le passé chercher des vérités montre un manque total d’imagination. Rien à proposer. Décidément, les libéraux sont mal barrés.

  10. Réjouissez-vous ; l’avènement de votre monde est probablement très proche. La ressemblance entre la situation d’aujourd’hui et celle de 1788 est frappante, notamment les réactions de la caste dominante (à l’époque on parlait du 2ème ordre) « qui ne lâchera rien ».

  11. 14 juillet? J’ai posé la question à deux gamins qui regardaient le feu d’artifice. Deux gamins ayant fini leur première et entrant en terminale l’année prochaine. Aucun n’a pu me citer à quelle année se rapporte cette date, et aucun ne savait à quel événement elle se réfère….

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