Capitalisme et liberté, de Milton Friedman

Publié Par Johan Rivalland, le dans Lecture

Par Johan Rivalland.

Capitalisme et libertéComme le note André Fourçans, à juste titre, dans sa préface, voici avec Capitalisme et Liberté un ouvrage qui, bien que boudé par les médias à l’époque de sa sortie (1962), n’en demeure pas moins considéré par le Times Literary Supplement comme l’un des livres les plus influents depuis la Seconde Guerre mondiale et par la National Review comme l’un des dix ouvrages de non-fiction les plus importants du XXème siècle. Ce best-seller est également considéré par deux figures phare des nouveaux keynésiens, Gregory Mankiw et Larry Summers, économistes d’Harvard, comme LE livre à recommander s’il n’y en avait qu’un seul à lire. On ne peut mieux dire ! Sacré hommage.

Dans la préface de 1982, on comprend que c’est à l’épreuve des faits, et non des théories, que les choses se sont renversées, que Milton Friedman a été écouté et non plus censuré, que Ronald Reagan s’est fait élire triomphalement là où Barry Goldwater, aux idées pourtant assez similaires, a eu une accablante défaite en 1964.

Malheureusement, en raison de la « dictature du statu quo », c’est souvent dans les crises que le « politiquement impossible devient politiquement inévitable » (on l’entrevoit bien avec la « crise » actuelle des finances publiques, malgré la léthargie persistante de nos gouvernants).

D’où le fait que, en 1982 encore, M. Friedman considère à juste titre que son livre est toujours parfaitement d’actualité. Comme on peut encore, sans peine, dire la même chose aujourd’hui.

Liberté économique, monnaie, libre-échange et politique fiscale

Le message le plus important délivré par M. Friedman dans cet ouvrage est que la liberté économique est une condition nécessaire mais pas suffisante de la liberté civile et politique, mais que la réciproque n’est pas vraie.

Le recours au marché est un élément pacificateur, alors que le recours au politique avec le principe de l’unanimité est rarement applicable et que celui de la majorité n’est pas toujours satisfaisant. Mais la liberté absolue étant impossible (anarchie) sans risque de violence, le recours au gouvernement est nécessaire pour faire respecter les règles du jeu (droits de propriété, lois, …).

Puis, M. Friedman aborde le problème du contrôle de la monnaie, appelant à l’instauration de règles claires plutôt que de s’en remettre à une petite poignée d’hommes, à travers des autorités monétaires, avec tous les dangers que cela comporte, l’expérience montrant hélas que le pouvoir discrétionnaire a été généralement responsable des grandes crises, au premier rang desquelles celle des années 1930.

D’où la désormais célèbre proposition d’une règle de croissance annuelle de la masse monétaire comprise entre 3 et 5%.

Puis, M. Friedman défend l’idée du libre-échange en matière de commerce international, abordant la question du rôle de l’or dans le système monétaire américain et du problème de l’équilibre de la balance des paiements, se prononçant pour un système de changes flottants, le mieux à même, paradoxalement, d’assurer une stabilité des marchés et militant pour une élimination des restrictions au commerce, voie sur laquelle il semble en partie avoir été suivi, même s’il reste encore du chemin à parcourir.

En matière de politique fiscale, il met parfaitement en exergue la manière dont les dépenses gouvernementales sont apparues, d’abord prétendument provisoires, pour ensuite s’installer et se généraliser, dans un cercle vicieux dangereux, dont on constate aujourd’hui mieux que jamais jusqu’à quel point il peut l’être, la règle théorique du « balancier » n’ayant jamais fonctionné et ayant au contraire été source de déséquilibre dans l’économie menant même, au-delà des effets anti-cycliques, à une part sans cesse croissante du Welfare State, s’immisçant toujours davantage dans la vie de tous les jours.

Liberté en matière d’enseignement, de religion et d’activité professionnelle

Dans un chapitre de réflexion très intéressant et très actuel sur le rôle du pouvoir politique dans l’éducation, M. Friedman revient sur les origines historiques qui ont justifié la nationalisation de l’Éducation. Mais, devant l’évolution du monde et le constat de l’échec de l’égalisation des chances, pesant le pour et le contre de manière très neutre et nuancée, il est le premier à avoir proposé un système de « bons d’enseignement », correspondant au « chèque éducation » que certains proposent aujourd’hui en France par exemple, permettant de combiner systèmes public et privé en favorisant un vrai choix et une véritable stimulation éducative plutôt que d’imposer un conformisme défini arbitrairement en fonction des majorités en place, conformisme ou uniformité valable également en matière de rémunérations des enseignants, qui conduit à promouvoir les médiocres au détriment des meilleurs enseignants.

Autre vertu du capitalisme, selon M. Friedman, il est « un fait historique frappant qu’en même temps que celui-ci se développait, les groupes religieux, raciaux ou sociaux particuliers subissaient une discrimination sans cesse décroissante dans le domaine économique ». C’est là l’objet de son septième chapitre, appuyé sur de nombreux exemples tirés de l’histoire.
Tout à fait révélateur, en effet, de la concordance entre capitalisme et liberté.

Le chapitre qui suit, sur les patentes professionnelles, est également révélateur des avancées des idées libérales. Cependant, les professions réglementées par l’État ou certaines corporations existent toujours et M. Friedman en montre les effets pervers en termes de liberté et même d’efficacité.

Inégalités et libre-entreprise

Dans un intéressant chapitre sur la distribution et la redistribution des revenus, M. Friedman rétablit quelques vérités. Ainsi, contrairement à ce qui est affirmé communément, le capitalisme et la libre-entreprise créent moins d’inégalités que d’autres systèmes et, plus frappant encore, contrairement à ce que l’on pourrait penser, plus un pays est capitaliste, plus petite est la fraction de revenu résultant de l’utilisation du capital (1/5 du revenu total aux USA à l’époque de la rédaction du livre, contre environ la moitié dans les PED).

Pour démontrer tout ceci, M. Friedman établit des comparaisons significatives à la fois dans le temps et dans l’espace, qui méritent d’être lues. Et plus un pays est capitaliste, moins les inégalités sont fortes.

Quant aux politiques sociales, pour finir, il montre qu’elles sont bien loin d’avoir des effets réels conformes à ceux espérés.

Une lecture saine et salvatrice, utile pour mettre à mal bien des idées reçues.
Un ouvrage d’une étonnante actualité. Et plein d’un bon sens mesuré qui rend difficile à comprendre les réactions hostiles dont souffre, dans notre pays, ce prix Nobel d’économie rien qu’à l’évocation de son nom.

Mais qui se donnera la peine de lire un auteur diabolisé, ici encore, en France ? Il est tellement plus confortable de se baser sur les « on dit » pour aboyer avec la meute…

– Milton Friedman, Capitalisme et liberté, éd. Leduc. S, collection A contre courant, mars 2010, 320 pages.

  1. On ne dira jamais assez de bien de cet ouvrage fondamental de Friedman. Ecrit dans un langage simple et clair, rapide à lire et facile à comprendre, il est à conseiller vivement à ceux qui ne l’aurait pas encore lu et qui tiennent à se libérer des manipulations et des mensonges des socialistes.

    1. Bonsoir,

      Dites-moi, je suis libéral, jeune étudiant en 1ère année d’ESC après m’être extirpé de 2 ans de Classe Préparatoire: Je ne suis pas mauvais du tout en économie, mais pour autant, j’ai toujours autant de mal à expliquer de manière claire, limpide et concrète, la philosophie libérale à mes copains et autre entourage autour de moi qui ont du mal à se défaire de la pensée unique cher à notre société. En réalité, là où j’éprouve le plus de dificultés, c’est à faire face aux arguments – vous me direz bateaux – récurrents telle que l’individualisme, l’égoïsme, égocentrisme dont on nous accuse sans cesse sur des problématiques standards (sécurité sociale, système de retraite, inégalités). Il n’y a que sur le salaire minimum où mes arguments sont extrêmement solides.
      Bref, pour en venir aux faits, je recherche donc des livres pas compliqués à lire qui me permettrait d’éclaircir avant tout mon esprit, me faire intégrer le bon raisonnement, qui m’offrirait ensuite la possibilité d’être beaucoup plus clair, précis et concrets dans mes argumentations. Pensez-vous que ce livre en fasse partie ? Et le cas échéant, lequel autre me consseilleriez-vous ?

      Je connais énormément de titres que ce soit d’Hayek, Bastiat, Friedman, Mises (dont j’entame l’Action Humaine) mais je ne sais pas lesquels sont à ma portée et me permettrait d’être efficace dans ce désir de clarification et de fixation de certains raisonnements économiques.

      merci d’avance (je vais faire des doublons pour avoir le plus de chance d’obtenir une réponse, ne m’en veuillez pas)

      Cordialement

      1. Bonjour,

        Pas facile de répondre avec une liste de titres « idéals ». C’est un ensemble de lectures et de réflexions qui, je pense, permettent en définitive de forger une argumentation. Et, même avec un certain « bagage », il est toujours difficile de répondre face aux affirmations mimétiques et souvent stéréotypées qui sont communément véhiculées et dont il est difficile à se défaire.
        Frédéric Bastiat, dans « Maudit Argent ! », que j’ai eu l’occasion de commenter ici-même récemment, s’imagine lui-même un interlocuteur auquel il aimerait expliquer en quoi la notion d’argent pervertit les esprits, même réputés les plus brillants. Mais il constate en préambule que du temps lui est nécessaire pour établir sa démonstration, plus peut-être que ce que l’interlocuteur moyen sera prêt à consentir (et on voit bien, dans les débats télévisés notamment, que suivre une démonstration est très difficile face à l’impatience et à la parole rapidement coupée).

        Pour vous répondre sur cet ouvrage de Milton Friedman, oui comme l’indique Cavaignac ci-dessus, c’est « un ouvrage fondamental écrit dans un style simple et clair et facile à comprendre », je confirme. Ce peut donc être, déjà, une très bonne référence par rapport à ce que vous recherchez.
        Ensuite, vous devriez à mon avis trouver des pistes intéressantes sur ce site (voir rubrique « lecture », à l’intérieur de l’onglet « culture »).
        Je pense aussi à tous les ouvrages récents sur des tas de sujets écrits par des auteurs aguerris et habitués à devoir argumenter face à des interlocuteurs (Agnès Verdier, Nicolas Lecaussin, Mathieu Laine, Augustin Landier et David Thesmar, etc.).

        Sur la notion d’individualisme, vous avez les ouvrages d’Alain Laurent (j’en ai commenté un ancien sur ce sujet précis fin juillet ici-même, par exemple) ; sur l’idée d’égoïsme, Ayn Rand (« La vertu d’égoïsme »), mais assez difficile (vous trouverez, sans problème, des analyse sur sa pensée sur ce site également).
        Sur les retraites, que vous évoquez aussi, et sans vouloir du tout ramener la couverture à moi, mais je ne parle que de ce que je connais, tout simplement, je viens justement de commenter il y a à peine une dizaine de jours un excellent livre en trois tomes de Jacques Garello et Georges Lane, vraiment très clair et pédagogique, que je ne puis que vous conseiller.
        Et je pourrais poursuivre la liste, mais je vais peut-être laisser la place à d’autres et vous laisser fouiller sur ce site ou ailleurs…

        Bon courage et j’espère que vous trouverez rapidement satisfaction !

        1. … « dont il est difficile DE se défaire » : coquille dans mon premier paragraphe, je corrige (et un « s » à la fin d' »analyse », au dernier paragraphe). Ce sera mieux ainsi.

          1. A Arnaud, toujours :

            Si vous voulez avoir un exemple de débat (mais je conviens que c’est beaucoup plus facile par écrit qu’oralement face à quelqu’un, je vous invite à venir voir (et même participer, si vous le souhaitez) à une discussion engagée depuis longtemps, sur ce même livre, à la page suivante :

            http://www.amazon.fr/review/R2EFAUXUKON0SW/ref=cm_cr_rev_detup_redir?_encoding=UTF8&asin=2848993693&cdForum=Fx13NERZ1A3P1V6&cdPage=5&cdThread=Tx3GMCOX9TNB42H&newContentID=Mx1U7EGGAM68SQT&newContentNum=45&store=books#Mx3TJJQGF45VFK6

            Je suis confronté, depuis déjà longtemps (pas uniquement sur ce livre et pas uniquement sur mes pages), à un pur marxiste adepte de Zinoviev, auprès duquel je garde patience pour argumenter encore et encore, bien que ce soit une sorte de débat de sourds…

      2. Vous pouvez aller sur wikibéral et taper le mot clef correspondant à vos recherches. Il y a de belles choses sur l’individualisme par exemple.
        Pour rappel, l’égoïste est « celui qui, le plus souvent consciemment, ne se préoccupe que de son intérêt ou de son plaisir propre au détriment ou au mépris de celui d’autrui » (définition du dictionnaire) contrairement à l’individualiste qui défend ses intérêts personnels dans le respect des droits d’autrui.

        http://www.wikiberal.org/wiki/Wikib%C3%A9ral:Articles_de_qualit%C3%A9#Individualisme_m.C3.A9thodologique

  2. « Dans un intéressant chapitre sur la distribution et la redistribution des revenus, M. Friedman rétablit quelques vérités »

    Avec cette phrase, vous sabrez la totalité de votre article, vous auriez parlé du petit livre rouge, que s’en aurait été tout aussi totalitaire.

    Ni Friedman, ni Mao Zedong ne détiennent aucune vérité.

    1. Vous y allez tout de même un peu fort (avec le petit livre rouge), mais je tâcherai de m’en souvenir et de faire encore plus attention aux termes que j’utilise. Terrible maladresse, vous avez parfaitement raison…

      1. Oups !
        je ne juge pas (qui suis je ?), je dis que c’est dommage et vous avez le recul nécessaire pour l’admettre.
        Merci d’avoir pris le temps de répondre.

        1. Puis je vous demander un service ?
          Pourriez vous dire à mon épouse que « j’ai parfaitement raison », venant de moi, je sens chez elle comme une réticence…

    2. Et pourtant, la vérité EST. C’est peut-être dommage pour les ayatollahs du « tout se vaut », mais c’est comme ça. Les faits, quoi.

      Après que quelque chose soit vrai, que j’ai raison, ou tord, ne justifie pas que j’impose par la force mes vues. Les faits sont têtus, mais la liberté de chacun d’être dans l’erreur doit être respectée. Cela dit, leur liberté de se ruiner aussi. Et la responsabilité qui va avec, bien entendu.

  3. Le gros problème de Friedman sont ses propositions en matière monétaires…

    1. facebook_philippe.bouchat

      Oui, mais il ne faut jeter ce très beau bébé avec l’eau à peine salie du bain ! Tout le reste est vivifiant et roboratif! Et puis, pour la monnaie, il y a les « Autrichiens »…

    2. En quoi ?
      Il est seulement mentionné de limiter la croissance monétaire, ce qui me semble pertinent…
      Je suis extrémiste en la matière: Je serais pour une monnaie dont la quantité soit fixée définitivement.

    3. L’apport essentiel de Friedman en matière monétaire est la reformulation de la théorie quantitative (MV=PQ) à la suite de Fischer et la découverte de l’origine monétaire de l’inflation. Mais attention : quand un Bernanke récupère Friedman pour justifier sa politique, en réalité il le trahit. Friedman préconisait des ajustements conjoncturels fins, certainement pas la démultiplication massive de la base monétaire de la BC pour financer les délires des hommes de l’Etat. D’ailleurs, Friedman conclut que « la monnaie est une chose trop importante pour la laisser aux banquiers centraux ».

  4. Oui à la liberté, mais en matière de religion il y a un problème évident: La liberté est un principe anthropologique, donc objectivement religieux.
    Il est donc illogique de l’appliquer à la religion.

    La liberté de religion se traduit généralement par le relativisme et le déni de ce fait.
    Les questions anthropologiques ne sont ni relatives, ni objectives.
    – Les inégalités sont-elles injustes, ou, au contraire, est-il injuste de contraindre ?
    – Les « droits à », où « je décide et tu paies », sont-ils justes ?
    – L’État peut-il promouvoir le bien commun (la pérennité de la société) ?

    L’Occident connaît la démocratie parce que sa religion affirme que tout n’est pas absolu.
    Mais ce principe est un absolu !
    De sorte que le relativisme, qui pose que rien n’est absolu, nous a paradoxalement ramené au monisme.

    Pour que la liberté existe, il faut donc paradoxalement une religion qui la porte.
    Il est actuellement impossible de prédire si ce paradoxe s’avérera mortel pour la liberté et la démocratie, mais il y a de solides raison d’être pessimiste.

  5. Désolé, impossible de prendre au sérieux quelqu’un qui recommande une ‘règle de croissance annuelle de la masse monétaire comprise entre 3 et 5%’.

    1. Sauf qu’il ne préconise pas ça. C’est l’interprétation que les banquiers centraux ont voulu faire !
      Difficile de prendre au sérieux quelqu’un qui critique une position qu’il ne connaît pas…

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