La pièce en platine d’un trillion de dollars

Publié Par Guillaume Nicoulaud, le dans Monnaie et finance

Pour régler le problème du debt ceiling, un député voudrait émettre une pièce en platine d’un trillion de dollars.

Par Georges Kaplan.

L’histoire de la pièce magique remonte à l’été 2011, alors que l’administration Obama tentait d’exécuter un budget déficitaire de 1,5 trillions de dollars et que le debt ceiling (littéralement le « plafond de la dette »), le montant maximum de dette que le département du Trésor est autorisé à émettre[1] était déjà atteint (14,3 trillions[2] de dollars à l’époque). Le gouvernement des États-Unis était alors dans une impasse ubuesque : le Congrès refusait d’accorder au Président Obama les moyens de financer sa politique tandis que ce dernier exécutait le budget en avertissant qui voulait bien l’entendre qu’à défaut de rehaussement du plafond, les États-Unis d’Amérique risquaient de se retrouver en situation de cessation de paiement.

Début août 2011, un accord fut finalement trouvé et l’administration en place parvint à négocier une élévation du fameux plafond en l’échange de coupes budgétaires programmées en 2013 ; lesquelles, concomitantes avec la fin des allègements fiscaux hérités de l’ère Georges W Bush, ont donné naissance au feuilleton de ce mois de décembre : le non-moins fameux fiscal cliff. Mais cette crise a eut un autre effet remarquable : celui de stimuler la production d’idées destinées à permettre à l’exécutif américain de contourner purement et simplement l’écueil du debt ceiling. C’est à cette occasion, dans un simple commentaire sur un blog d’économie, qu’est née le One-Trillion-Dollar Coin, la pièce à 1 trillions de dollars.

La pièce magique

L’idée consiste à contourner le plafond de la dette en exploitant une faille de la législation américaine – plus précisément, le United States Code, titre 31, section 5112 – qui dispose que (k) le département du Trésor peut émettre des pièces de platine de n’importe quelle valeur faciale et que (h) les pièces ainsi crées ont cours légal aux États-Unis. En théorie, le Trésor pourrait donc frapper une pièce d’une once de platine avec une valeur faciale de 1 trillion de dollars, la déposer sur son compte auprès de la Réserve Fédérale et disposer ainsi d’un trillion de dollars sans émettre le moindre cent de dette supplémentaire. C’est aussi simple que ça.

Or, le plafond de la dette fixé à 16,39 trillions depuis le 30 janvier 2012 (c’est-à-dire plus de 100% du PIB) étant désormais atteint, cette idée revient avec insistance sur le devant de la scène et semble même être prise très au sérieux jusque dans les couloirs de la Maison Blanche. Selon ses nombreux défenseurs, elle est légale au sens où aucune loi en vigueur aux États-Unis ne s’y oppose et elle pourrait fonctionner ; c’est-à-dire qu’elle pourrait permettre au département du Trésor de se débarrasser effectivement de la contrainte du debt ceiling ; c’est-à-dire de passer outre le Congrès des États-Unis.

Sorcellerie monétaire

Si cette solution est bien légale, on est tout de même en droit de s’interroger sur le message qu’enverrait un gouvernement qui contourne ses propres lois et court-circuite le processus parlementaire. En revanche, d’un point de vue strictement économique et aussi rocambolesque qu’elle puisse paraitre, il est très probable qu’elle puisse effectivement fonctionner et ce, sans effets inflationnistes puisque la Réserve Fédérale peut stériliser cette création de base monétaire en revendant une bonne partie de son portefeuille de bons du Trésor (1,7 trillions au 2 janvier 2013) – du moins, dans un premier temps.

Pourtant, ce faisant, le gouvernement des États-Unis créerait un précédent, un cas de jurisprudence qui officialiserait une situation tout à fait nouvelle et extrêmement dangereuse : il disposerait alors de l’équivalent d’une planche à billets. Mettons les choses en perspectives : avec 17 de ces pièces – soit un budget d’environ 27 000 dollars main d’œuvre comprise –, le département du Trésor pourrait racheter l’intégralité de la dette des États-Unis. Ou encore : la frappe d’un One-Trillion-Dollar Coin revient à échanger une once de platine (soit un peu plus de 31.1 grammes et $1 558,9 au cours actuel) contre 1 trillion de dollars. Cette « solution » ne relève pas de l’économie mais de la sorcellerie.

S’il est une leçon que l’histoire nous a apprise, c’est qu’un gouvernement – et, à plus forte raison, un gouvernement endetté – qui dispose d’un tel pouvoir en abusera tôt ou tard. La valeur de nos fiat monnaies modernes ne repose sur rien d’autre que sur la confiance que nous avons en leur pouvoir d’achat : en se dotant d’une capacité pratiquement infinie de financement de la dépense publique, c’est la crédibilité du dollar que le gouvernement des États-Unis mettrait en danger et, par la même occasion, l’intégralité du système financier mondial.


Sur le web

  1. La plafond de la dette a été créé en 1917 ; tout au long du XXe siècle, il a été régulièrement réévalué à la hausse par le Congrès.
  2. Par « trillion », j’entends mille milliards ; 1 suivi de douze zéros.

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  1. Pas la peine de fabriquer des pièces en platine, le platine, ça coûte cher, alors qu’il suffit de…

    http://online.wsj.com/article/SB10001424052748703730804576314953091790360.html

    Et en plus, les collectionneurs se les arrachent.

    Et un tuyau, un, pour les petits malins: la Banque Centrale du Zimbabwe achetait son papier à dollars à une firme allemande… jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de quoi payer le papier. Alors elle a été réduite à imprimer ses dollars sur du papier normal, sans filigrane, sans rien. Je n’en dis pas plus, ce serait être pousse-au-crime.

  2. (addendum)

    Pourquoi se ruiner à produire des pièces de platine d’une once?

    Moi, je frapperais des pièces de 0,3g (un centième d’once) avec une valeur faciale non pas de 100 trillions, mais de 1000 quintillions.

    Vous vous rendez compte? 1000 quintillions! De quoi rembourser la dette! Et il resterait plus de 999 quintillions de rabiot! Avec ça, on pourrait arroser tout le monde et se faire réélire, et il resterait encore plus de 800 quintillions au bas mot, qu’on pourrait prêter à 2%. Ça n’a l’air de rien, 2%, mais 2% de 800 quintillions, ça fait quand même 16.000.000.000.000.000.000 euros. Vous aurez beau dire, c’est une belle somme. Avec ça qui nous tomberait tous les ans dans l’escarcelle, on serait parés, plus de soucis, c’est la belle vie, jusqu’à… Noël prochain? Pâques?

    Si vous avez besoin d’un ministre des finances, n’hésitez pas, je suis à votre disposition.

  3. N’étant pas très calé en économie, je me demandais pourquoi la création d’une telle pièce n’engendrerait pas (ou peu) d’effets inflationnistes. Quel est le rapport avec la vente de bons du trésor?

    1. L’inflation est évitée par la vente de bons de trésor, parce que cette vente va retirer de la circulation une quantité de monnaie équivalente à la valeur de la pièce. Donc au final, l’opération serait neutre au niveau de la masse monétaire.

        1. Je ne comprends pas : même avec cette pièce de 1 000 milliards si le plafond de la dette est atteint, comment le gouvernement peut-il encore vendre des bons du trésor? C’est-à-dire finalement emprunter, non?

          L’idée serait de donner cette pièce de 1 000 millards pour rembourser préalablement de la dette? Mais à qui la donner? Qui détient 1 000 millards de dette US et est assez idiot pour accepter un tel paiement qui finalement n’a pas de valeur (personne ne rendra la monnaie dessus)?

          Il y a quelque chose qui m’échappe…

          1. « Qui détient 1 000 millards de dette US et est assez idiot pour accepter un tel paiement qui finalement n’a pas de valeur (personne ne rendra la monnaie dessus)? »

            La FED elle-même :) Plus précisément, ce genre de tour de passe-passe sert à créer les 1000 milliards de dettes US supplémentaires en question, pour que l’état fédéral puisse les dépenser derrière en cash issu de la banque central.

            En temps normal, la pièce serait évaluée à sa valeur de métal, soit pas grand chose, et la monnaie créée par la FED serait du même montant ridicule. Mais la loi précise que c’est la valeur faciale qui compte (probablement pour éviter que si la valeur du métal varie, le trésor US puisse se retrouver accidentellement en bilan négatif).

            En fait on pourrait aussi bien inscrire « 4567 bazillions de dollars » sur la pièce, et prétendre acheter le monde entier. L’effet inflationniste devient alors évident.

          2. En gros, l’effet inflationniste est nul… tant que l’État ne dépense pas ce trillon de dollars de nouvelle dette, auquel cas l’argent retombe bien dans l’économie réelle, et l’inflation apparait alors?

          3. Mais je ne comprend pas, c’est forcément inflationniste, a quoi ça sert de créer 1 trillion si c’est pour ne pas s’en servir ? S’ils s’en servent ça fait de l’inflation, fatalement. Je ne comprend pas à quoi ça sert si ça n’est pas utilisé.

          4. Oui, vous avez tous les deux raisons. La FED ne trouvera jamais assez d’acheteurs de bons du trésor US pour retirer 1000 milliards du marché financier dans le temps où l’état US dépensera ces 1000 milliards, il y aura donc forcément de l’inflation.

          5. L’inflation a DEJA été créée par la FED, lorsqu’elle a acheté les bons publics. Si la FED refile ces bons aux banques, elle rapatrie (détruit) de la monnaie des banques dans ses comptes avant de la donner à l’Etat (création) : ce qui entre annule (stérilise) ce qui sort.

  4. « sans effets inflationnistes puisque la Réserve Fédérale peut stériliser cette création de base monétaire en revendant une bonne partie de son portefeuille de bons du Trésor »

    Ouais, bon, ça reviendra à faire défaut, de toutes façons.

  5. Attention tout de même au passage anglais => français.
    1 trillion (US) = 1 billion (FR)
    Ou pour parler en milliards :
    1 trillion (US) = 1000 milliards (FR).

  6. Raph pose une bonne question plus haut (« N’étant pas très calé en économie, je me demandais pourquoi la création d’une telle pièce n’engendrerait pas (ou peu) d’effets inflationnistes. Quel est le rapport avec la vente de bons du trésor? »), et la réponse donnée ne me semble pas satisfaisante.

    La FED NE peut PAS « stériliser cette création de base monétaire en revendant une bonne partie de son portefeuille de bons du Trésor ». Elle peut seulement ESSAYER de faire ça, nuance, nuance de taille : le succès dépendra entièrement du bon vouloir des éventuels acheteurs, donc du prix auquel la FED réussira à vendre ces bons du trésor. Et franchement, j’ai de sérieux doute sur l’existence de gogos suffisamment riches et débile pour fournir pour 1000 milliards de dollars, c’est à dire un droit de propriété sur l’équivalent de 1000 milliards de dollar de marchandise, en échange des bons du trésor mis sur le marché par la FED en compensation de la fameuse pièce (c’est à dire concrètement, par exemple, fournir environ 10 milliards de barils de pétrole en échange de la fameuse pièce bien dénommée « magique »). Il est bien clair que des gens sont capables de faire le calcul de ce que cette opération impliquerait pour la valeur du dollar, donc du prix auquel on peut raisonnablement souscrire à l’opération, compte tenu de la chute de valeur du dollar qu’elle implique (= inflation).
    Et dans la mesure où faire cette opération une fois implique qu’en s’autorise à la refaire autant de fois qu’on veut à l’avenir (avec pour effet de dévaloriser sans limite le papier — T-bonds — reçu dans l’opération), pour moi la nouvelle valeur du dollar c’est … un dollar zimbabwéen ; pas tout à fait zéro, quoi.

    1. La Fed les revendra sans probleme, les acheteurs se disent qu’ils n’ont qu’a attendre QE4 quand la Fed reachetera les bonds.

      Dans tous la piece est economiquement identique a une levee du plafond de la dette. C’est un tour de passe passe legal, pas monnetaire.

      1. Il n’y a rien de plus monétaire que la frappe d’une pièce de monnaie, par définition. Même si c’est une pièce « magique » destinée à une opération spéciale comme ce dont en parle.
        En pratique, faut pas se leurrer : quelqu’un qui vous force à accepter une once de platine (même frappé en forme de pièce ) en échange de 1000 milliards de dollar (au cours actuel) de marchandise est le plus grand racketteur de tous les temps, un agent économique en qui on ne peut avoir aucune confiance ; ce genre de magouille c’est donc parfait pour flinguer totalement la confiance en le dollar, donc l’économie US. Génial :-(

    2. On va le dire autrement, plus simplement : frapper une pièce d’une once de platine, valant environ 1000 $ au cours actuel, et proclamer qu’elle vaut 1000 milliards de « dollars » en lui donnant cours légal (plus précisément : cours forcé) à ce niveau c’est proclamer que le dollar ne vaut plus que 1 milliardième de ce qu’il valait avant. C’est vraiment génial comme opération…

  7. Bon, elle arrive quand cette hyper-croissance censée tomber du ciel ?
    (les cons commencent à devenir sérieusement extravaguant, rions en un peu avant d’en pleurer…)

  8. « Pour régler le problème du debt ceiling, un député voudrait émettre une pièce en platine d’un trillion de dollars. »

    Il s’agit d’un tour de passe-passe où l’attention du badaud est détournée le temps de ficeler l’entourloupe. Détournée par quoi? Par la « pièce de platine. » Une rondelle de carton ou une bouse de taureau ferait tout aussi bien l’affaire. Suffirait de gribouiller T$ dessus.

    « le département du Trésor peut émettre des pièces de platine de n’importe quelle valeur faciale »

    Or, moi je lis, http://www.law.cornell.edu/uscode/text/31/5112 :

    The Secretary may mint and issue platinum bullion coins and proof platinum coins in accordance with such specifications, designs, varieties, quantities, denominations, and inscriptions as the Secretary, in the Secretary’s discretion, may prescribe from time to time.

    Le Secrétaire est autorisé à faire frapper et émettre des pièces de platine et fleur de coin (proof) selon les spécifications, dessins, variétés, quantités, valeurs faciales et inscriptions qu’il lui plaira de définir de temps à autre.

    Je ne vois nulle part de « n’importe quelle valeur ».

    Seulement, il faut aussi lire ce qui vient avant. Toute une liste des pièces ayant cours, avec leur description détaillée. Dont une pièce de $25, d’une once, en palladium. Et une pièce de $50, d’une once… en or! Il s’agit bien évidemment de pièces destinées aux numismates, et si vous en connaissez un qui a une de ces pièces d’or de $50 vous pouvez être sûr qu’il l’a payée plus de $50 et qu’il ne la dépensera pas à se faire tailler une plume ou deux dans un coin sombre.

    Ça devrait pourtant être clair: le Trésor américain a défini les normes des pièces d’argent, d’or et de palladium pour les collectionneurs, mais pas de celles de platine, parce qu’il n’y en a pas.

    Un instant! Je viens de tomber sur ceci chez International Business Times (ibtimes.com)

    « Although the idea may seem absurd, Nobel Prize winner economist Paul Krugman has endorsed it. « Should President Obama be willing to print a $1 trillion platinum coin if Republicans try to force America into default? Yes, absolutely, » wrote Mr Krugman who once headed the U.S. Mint. »

    Après cela on peut tirer la chasse d’eau sur les prix Nobel. D’autant plus que le macaque de la Maison Blanche a lui aussi un prix Nobel.

    — Monsieur Macaque voulez-vous épouser Monsieur Monnaie de Singe ici présent?
    — Yes we can.