Plaidoyer pour la liberté monétaire

Publié Par André Chénier, le dans Monnaie et finance

Les nations, les villes et avant elles les individus avaient le droit de battre monnaie. La monnaie n’est pas un attribut de la souveraineté d’une nation.

André Chénier.

Claude Vignon, Crésus, 1629, Musée des Beaux-Arts de Tours.

La monnaie qu’est-ce donc ? La lecture classique d’Hérodote rapporte que c’est en Lydie à l’époque du roi Crésus que naît la monnaie : « XCIII. La Lydie n’offre pas, comme certains autres pays, des merveilles qui méritent place dans l’histoire, sinon les paillettes d’or détachées du Tmolus par les eaux du Pactole. » [1]

La Lydie bénéficie par les guerres de Crésus mais surtout par les eaux du Pactole d’or facilement exploitable. Cet avantage comparatif semble être déterminant dans le succès des Lydiens.

Toutefois, une note d’Hérodote retient mon attention : « Les lois des Lydiens ressemblent beaucoup à celles des Grecs, excepté dans ce qui regarde la prostitution des filles. De tous les peuples que nous connaissions, ce sont les premiers qui aient frappé, pour leur usage, des monnaies d’or et d’argent, et les premiers aussi qui aient fait le métier de revendeurs. » [2]

À mon avis, et cela reste à confirmer par des plus experts que moi qui lisent le grec ancien, nous sommes en présence du premier récit relatant l’histoire d’un «faux monnayeur». Le roi Crésus avait déjà épuisé son royaume par la guerre. Hérodote dit explicitement que les Lydiens frappaient pour leur usage «des monnaies d’or et d’argent». Les Lydiens n’inventent pas la monnaie mais bien la monnaie fait d’alliage. C’est bien la manipulation monétaire qui est intrigante pour Hérodote. La teneur en or des pièces lydiennes pourraient apporter matière à cette argumentation. En outre, la richesse fabuleuse de Crésus vient renforcer cette possible analyse. Crésus est riche car il paie ses fournisseurs en fausse monnaie, en pièces dévaluées faites d’argent plaqué or.

« Les premiers aussi qui aient fait métier de revendeurs. » Le texte ne dit pas plus sur ce métier de revendeur mais précise une suite troublante à la mort de Crésus ; nous avons peut être la description de l’explosion de la première bulle inflationniste et d’une récession :

XCIV. Sous le règne d’Atys, fils de Manès [ndlr Atys est fils successeur de Crésus sur le trône de Lydie], toute la Lydie fut affligée d’une grande famine, que les Lydiens supportèrent quelque temps avec patience. Mais, voyant que le mal ne cessait point, ils y cherchèrent remède, et chacun en imagina à sa manière. Ce fut à cette occasion qu’ils inventèrent les dés, les osselets, la balle, et toutes les autres sortes de jeux, excepté celui des jetons, dont ils ne s’attribuent pas la découverte. Or, voici l’usage qu’ils firent de cette invention pour tromper la faim qui les pressait. On jouait alternativement pendant un jour entier, afin de se distraire du besoin de manger, et, le jour suivant, on mangeait au lieu de jouer. Ils menèrent cette vie pendant dix-huit ans ; mais enfin, le mal, au lieu de diminuer, prenant de nouvelles forces, le roi partagea tous les Lydiens en deux classes, et les fit tirer au sort, l’une pour rester, l’antre pour quitter le pays. Celle que le sort destinait à rester eut pour chef le roi même, et son fils Tyrrhénus se mit à la tête des émigrants. Les Lydiens que le sort bannissait de leur patrie allèrent d’abord à Smyrne, où ils construisirent des vaisseaux, les chargèrent de tous les meubles et instruments utiles, et s’embarquèrent pour aller chercher des vivres et d’autres terres. Après avoir côtoyé différents pays, ils abordèrent en Ombrie, où ils se bâtirent des villes, qu’ils habitent encore à présent ; mais ils quittèrent le nom de Lydiens, et prirent celui de Tyrrhéniens, de Tyrrhénus, fils de leur roi, qui était le chef de la colonie. [3]

Après 18 ans de récession, «le mal, au lieu de diminuer, prenant de nouvelles forces», on tira au sort entre ceux qui restent et ceux qui émigrèrent et quittèrent le nom de Lydiens. C’était il y a 561 ans avant notre ère.

Je dois dire que cette position est nouvelle dans mon raisonnement. Ce récit du faux-monnayeur Crésus, est criant d’actualité.

Il y a urgence. Voici, l’exposé des faits. Non seulement il y a urgence pour la France de sortir de manière ordonnée mais définitive de l’Euro, mais encore aller plus loin en renonçant définitivement à la notion même de monnaie d’État, comme l’était «l’électrum» de Crésus.

Chaque seigneur ou roitelet, moyennant un prestige ou une réserve quelconque de biens, pouvait battre monnaie. Contrairement à l’idée grandement répandue y compris dans la droite française, la monnaie n’est pas un attribut de la souveraineté de la nation. Il y a urgence à la ramener à son statut de « reçu » d’un paiement différé garanti par un provisionnement d’or ou de biens saisissables.

Le système monétaire unique avec la collusion du pouvoir politique et monétaire nous conduit à une ruine certaine. Le récit d’Hérodote sur les Lydiens sonne comme un avertissement venu du fond des âges.

Dans l’utopie, la France sortirait de l’Euro avec le retour non pas direct à une monnaie nationale et officielle mais à une liberté monétaire intérieure et complète.

On peut bien envisager que des institutions comme Monnaie de Paris, plus ancienne institution française, fondée au IXème siècle par Charles II le Chauve, et la Banque de France se mettent à battre monnaie comme des organismes privés concurrents. D’autres compagnies de monnaie rentreraient aussi dans la danse et chacun serait libre d’accepter la monnaie de son choix en fonction des préférences, coûts et autres garanties de la convertibilité et de la fiabilité.

Ainsi donc, la libre circulation monétaire est le premier volet : des yen, yuan, dollars et autres devises circuleraient librement et chacun en fonction des cours et de ses besoins pourrait vendre ou acheter la monnaie de son choix en fonction de la confiance qu’il accorde à chacune des monnaies. Cette libre circulation monétaire serait déjà en elle-même un formidable réservoir d’emploi, d’équipements innovants, de formations mais aussi de souplesse et de réactivité face aux marchés extérieurs. Acheter son pétrole en dollars, vendre son blé en yuan, acheter son soja en réal. Ce serait la fin pour les Français des barrières monétaires et des coûts de change inhérent.

Le second volet de cette utopie réside dans la liberté de battre monnaie. La monnaie ramenée à sa condition même de reçu et dans un contexte de produit d’une entreprise privée, devrait être fiable et provisionnée [4]. Sans garantie de satisfaction pour son client et de stocks de « valeurs » provisionnées, une création monétaire injustifiée constituerait immédiatement une escroquerie punie par la loi. Ainsi donc, le système serait assaini par la concurrence et la confiance du client. Certains monnayeurs offrant plus de garantie que d’autres et chacun n’ayant d’autres choix que de s’adosser sur des garanties réelles (immobilisation, usines, métaux précieux, brevet etc.) sauf à s’exposer à la désaffection du client et à la faillite de sa monnaie.

Une telle mesure stimulerait l’innovation en matière de paiement et éviterait à jamais l’usage abusif de la planche à billet. Le développement des monnaies électroniques connaîtrait alors une fulgurante croissance ! Des emplois nouveaux et innovant en sortiraient

Et l’État ? Il serait alors dans son rôle de gendarme pour trancher en justice les différends commerciaux entre le monnayeur et l’usager.

L’Humanité ferait alors un grand pas en avant, un retour à la sagesse oubliée du Haut moyen âge.

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Notes :

  1. Livre Hérodote, Histoire, Livre I. Clio.
  2. ibid.
  3. Op. cit.
  4. End the fed, le combat pour la liberté monétaire et la monnaie métallique.

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    1. facebook_Andrea.papusfacebook_Andrea.papus

      Dans un contexte de concurrence où elles éditeraient leur propre monnaie, ne pas en garantir la valeur c’est s’exposer à la faillite.

      La confiance du client étant à ce prix et de plus, la possibilité pour chacun de faire vérifier la solvabilité de l’entreprise est garanti.

      La pluralité empêche l’effondrement systémique et la contagion domino.

      1. Je ne suis pas convaincu de la rationalité des agents économiques ( pas plus que de l’état d’ailleurs) dans des contextes d’expansion monétaire. Mais bon il faut clairement séparer l’activité de création, du contrôle que devrait exercer les autorités publiques sur ces affaires. L’état ne peut en effet clairement pas jouer au gendarme et en même temps l’assureur en dernier ressort. Il y a un conflit d’intérêt.

        1. facebook_Andrea.papus montre bien les avantages importants d’un système où les banques seraient libres d’émettre leurs propres monnaies. Le problème n’est pas la rationalité ou la morale des agents – l’homme est ce qu’il est – mais plutôt d’organiser la production de monnaie de façon que le système soit plus stable et moins coûteux. Dans un système de monnaies libres, une banque peut faire faillite sans que le système ne risque de s’effondrer! Egalement, une banque ne peut accroître démesurément sa quantité de monnaies sans être rapidement sanctionné par ses clients! Bref, dans un tel système, une banque ne peut pas faire n’importe quoi sous peine de passer à la trappe et si malgré tout c’est le cas, sa chute ne perturbera pas le système.

    1. @Ron_fr un état libéré des coûts du maintien d’une fausse monnaie peut valablement consacrer ses efforts sur l’essentiel à savoir la protection de ses frontières extérieures et de ses approvisionnements moyennant bien sûre une certaine neutralité militaire isolationniste.