Risque de complaisance au Brésil

Publié Par Juan Carlos Hidalgo, le dans Amérique latine

Dilma Rousseff en juillet 2010 (CC, Agencia Brasil)

On peut comprendre les brésiliens pour leur sentiment de complaisance à l’égard du pouvoir lors des élections présidentielles. Après tout, l’économie est en croissance, la pauvreté diminue, les inégalités historiques de revenus ont été quelque peu réduites, et le Brésil est finalement perçu par beaucoup comme une puissance montante de l’économie mondiale. Il n’est alors pas étonnant que les Brésiliens semblent plutôt enclins à voter pour la continuité avec Dilma Rousseff, « candidate » du président Lula da Silva.

Pourtant, si l’économie du Brésil doit rester à la hauteur de ces attentes, tant au pays qu’à l’étranger, il faudra une bonne dose de changement avec des réformes de marché.

Après plusieurs années de stagnation économique et d’hyperinflation, le Brésil a connu ces dix dernières années une période bienvenue de stabilité et de croissance. Au cours des quatre années antérieures à 2009 (l’année où l’économie s’est contractée de 0,2 pour cent en raison du ralentissement mondial) la croissance était en moyenne de 4,6 pour cent par an. Cette année, l’économie devrait croître de près de 8 pour cent.

La stabilité retrouvée du Brésil repose sur les réformes mises en œuvre au cours de la précédente administration de Fernando Henrique Cardoso (1995-2003), qui a fait reculer l’inflation, ainsi que sur la gestion macro-économique compétente des années Lula. Cependant, la majeure partie de la croissance du Brésil a été alimentée par les prix élevés et une forte demande pour les produits brésiliens. Une hausse des dépenses publiques a également joué un rôle ces dernières années.

Même avec ces facteurs externes favorables, la performance économique du Brésil est loin d’être extraordinaire et son taux de croissance est en retard sur ceux de la Chine et l’Inde, ou même d’autres économies de la région. Au cours de la dernière décennie, 10 pays d’Amérique latine ont enregistré des taux de croissance plus élevés que le Brésil. Comme l’économiste Sebastian Edwards de l’UCLA le souligne, « la grande majorité des indicateurs analysés montrent un écart important entre les conditions actuelles du Brésil et celles des pays et régions qui ont été couronnés de succès. »

Un récent sondage réalisé par le Pew Research Center dépeint un tableau déroutant des positions des brésiliens sur l’économie, dans lequel la satisfaction à l’égard des politiques actuelles se mélange avec une attitude de plus en plus favorable aux marchés. D’une part, la population est en grande partie contente de la façon dont les choses se passent: 62 pour cent disent que l’économie est en bonne santé et les trois quarts des Brésiliens pensent que l’économie va s’améliorer l’année prochaine. Cela nous amène à la seconde conclusion intéressante de l’enquête de Pew sur les attitudes des brésiliens à l’égard de l’économie: Une grande majorité (75 pour cent) des Brésiliens soutient une économie de libre marché, même si cette dernière pouvait conduire à davantage d’inégalités de revenus. La même proportion pense que les grandes sociétés étrangères ont une influence bénéfique au Brésil. Tout cela est surprenant dans un pays où le libéralisme économique a longtemps été considérée avec scepticisme.

Néanmoins, il existe une disparité importante entre ce que les Brésiliens voient de manière favorable et leur réalité. L’édition 2010 du Rapport mondial sur la liberté économique, publié récemment par l’Institut Fraser, place le Brésil à la 102ème position sur 141 économies étudiées. Le Brésil est la cinquième économie la moins libre en Amérique latine. Si les Brésiliens veulent vraiment des politiques qui entretiennent la croissance économique des dernières années, ils devraient soutenir un vaste programme de réformes de marché.

En particulier, le Brésil doit relever le défi d’impôts élevés et complexes qui étouffent l’esprit d’entreprise. Selon le rapport de la Banque mondiale Doing Business, un homme d’affaires brésilien consacre chaque année 2.600 heures pour traiter ses impôts (contre 194 heures dans le pays de l’OCDE pour la plupart développés). Il verse également 69 pour cent de ses bénéfices en impôts et taxes (contre 44,5 pour cent dans les pays riches). Dans son dernier rapport sur la compétitivité mondiale, le Forum économique mondial classe les réglementations fiscales et les taux d’imposition comme « facteurs les plus problématiques pour faire des affaires » au Brésil, positionnant le pays au bas du classement des 139 économies étudiées dans l’indicateur sur l’étendue et l’effet de la fiscalité. Dans l’ensemble, les recettes fiscales en 2009 ont représenté 35 pour cent du produit intérieur brut, contre 25 pour cent aux États-Unis.

Les formalités administratives et la rigidité du marché du travail constituent également des obstacles majeurs à une plus grande productivité. Créer une entreprise coûte quatre mois de procédures bureaucratiques, contre 13 jours dans le monde développé. Le Brésil a une des lois du travail les plus rigides en Amérique latine, une région déjà réputée pour ses marchés du travail peu flexibles. Une imposition douloureuse, une rigidité de l’emploi et une bureaucratie écrasante sont responsables d’un secteur informel qui représente plus de 50 pour cent de l’emploi au Brésil. Les obstacles au commerce demeurent particulièrement élevés, en particulier sur les produits industriels. Il y a aussi une large marge de manœuvre pour la réforme dans ce domaine.

Malheureusement, aucun des principaux candidats à la présidentielle ne parle de la nécessité de ce changement. A tout le moins, Dilma Rousseff semblait plus attachée à l’intervention publique que Marina da Silva. Et les Brésiliens ne semblent pas se soucier, non plus de ce changement. Ils sont largement satisfaits de l’orientation et du rythme avec lequel leur pays est dirigé. Ceci est compréhensible puisque leur stabilité et la prospérité actuelle contraste fortement avec la crise économique et la stagnation du passé. Néanmoins, les aspirations du Brésil à devenir une puissance économique mondiale ne peuvent se voir concrétisées que s’il surmonte sa complaisance à l’égard des réformes nécessaires et devient une économie de marché à part entière.

Article repris depuis Unmondelibre.org, avec l’aimable autorisation d’Emmanuel Martin.

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