Ebola au Congo-RDC : un conflit oublié, un danger pour la santé internationale

Safe and dignified burials in Guinea by United Nations Photo(CC BY-NC-ND 2.0) — United Nations Photo, CC-BY

Ebola pourra certes être éradiqué, mais d’autres menaces pourraient encore émerger dans cette zone et menacer la santé publique, voire la sécurité dans la région.

Par Aymar Nyenyezi Bisoka1.
Un article de The Conversation

Le 17 juillet dernier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu l’épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola comme une « urgence de santé publique de portée internationale ». Cette épidémie a déjà fait un millier de victimes et continue de se répandre, malgré la rapidité de la réponse de la communauté internationale et le volontarisme des autorités congolaises pour y mettre fin.

Selon les acteurs étatiques et non-étatiques qui interviennent dans la riposte contre l’épidémie, il y a des raisons techniques à la base de la propagation d’Ebola, comme la nature du virus et l’organisation et la gestion de la riposte.

Mais s’y ajoutent également des raisons contextuelles trop souvent ignorées, liées à la violence inhérente à certaines parties du pays.

L’insécurité constante émanant de l’action des groupes armés limite ainsi les interventions médicales.

La population se méfie par ailleurs de l’arrivée soudaine des intervenants et de leur intérêt pour des régions qui connaissent des massacres depuis plusieurs années dans l’indifférence totale de la communauté internationale.

Enfin, l’état délabré du système de santé dans ces zones de guerre est un facteur aggravant.

Beni, épicentre de l’épidémie d’Ebola

Ce versant contextuel d’Ebola constitue en fait la source principale à la base de sa propagation.

Beni, l’épicentre de l’épidémie d’Ebola en RDC, est ainsi en proie à la violence des groupes armés depuis plusieurs décennies déjà, comme d’ailleurs une bonne partie de l’est de la RDC.

Mais la particularité de Beni, c’est qu’en plus des groupes armés congolais, la ville est depuis près d’une dizaine d’années en proie à une rébellion ougandaise qui opère sur le sol congolais.

Cette rébellion, qui a des racines dans la communauté islamique ougandaise, est connue pour des massacres, mutilations, pillages et enlèvements des populations civiles. La Mission des Nations Unions en RDC et l’armée congolaise se sont montrées impuissantes face à ce groupe armé, et particulièrement face aux massacres à la machette qui sont devenus sa marque de fabrique.

Cette impuissance mêlée à un certain désintérêt a fini par produire l’oubli de cette région par le gouvernement congolais et par les acteurs internationaux.

Il a fallu attendre l’apparition d’Ebola en 2018 dans le Nord-Kivu pour qu’on commence à s’y intéresser à nouveau. Plus cette épidémie se répand et résiste à son éradication, plus on parle de cette région et de la nécessité de multiplier les efforts pour la vaincre.

En outre, Béni est situé dans une zone propice à une propagation rapide du virus à travers l’Afrique des Grands Lacs et en Afrique centrale. Avec ses neuf voisins et les mouvements des populations en RDC, une épidémie non maîtrisée pourrait très vite se diffuser au reste du monde.

Soupçons sur le business des multinationales

On comprend alors pourquoi l’annonce de l’apparition du virus d’Ebola au Nord-Kivu a suscité l’afflux des centaines de millions de dollars en très peu de temps et une volonté farouche de l’éradiquer.

Mais on comprend aussi pourquoi les populations de Beni se sont montrées méfiantes envers le personnel médical, et regardent avec suspicion cet « afflux de millions » et « des jeeps des ONG » dans leur zone.

Trop longtemps délaissées, beaucoup parmi les populations locales estiment que personne n’est venu pour les sauver et qu’au contraire, les médecins ont inventé cette maladie pour « se faire » de l’argent et décimer la population avec leurs vaccins.

De plus, les ONG qui arrivent se retrouvent au cœur d’une zone abandonnée depuis longtemps, sans équipes médicales disponibles, matériel ou personnel formateur alors qu’il y existait pourtant des structures de santé. Mais celles-ci sont depuis trop longtemps dévastées, le plus souvent totalement abandonnées.

Comme un peu partout en RDC, ces mêmes structures se sont effondrées à cause de l’application des programmes d’ajustement structurel imposés aux pays africains par les bailleurs des fonds (Banque mondiale et le Fonds monétaire international) dans les années 1980 pour réduire les dépenses de l’État dans les secteurs sociaux.

Les résultats ont été catastrophiques pour les populations pauvres dépendantes de ces secteurs.

Ebola dans la cacophonie internationale

De plus, les récentes critiques du ministère congolais de la Santé envers les ONG et les firmes pharmaceutiques renforcent les soupçons de la population qui se demande si elle n’est pas utilisée comme cobaye au profit de multinationales qui ne seraient là que pour « faire du business ».

Lorsque le ministre congolais de la Santé, Oly Ilunga, a démissionné, en juillet 2019, il a en effet dénoncé la guerre des firmes pharmaceutiques qui tentent d’introduire un vaccin expérimental pourtant considéré comme non conforme par le gouvernement congolais.

Il a également fustigé les interventions non cordonnées des ONG internationales et la rétention d’informations dues principalement à la course aux financements.

La population de Beni vit au quotidien cette cacophonie.

Pourtant, encore aujourd’hui dans la presse mondiale, ces problèmes contextuels sont considérés comme déconnectés de l’épidémie d’Ebola, voire relevant de l’accessoire, alors qu’ils sont en réalité au centre de sa propagation.

Ces facteurs, qui font d’Ebola un problème également politique, montrent que des millions de dollars ne sont pas nécessairement suffisants pour organiser une riposte efficace contre la maladie.

Si la communauté internationale ne s’engage pas sérieusement pour essayer de trouver une issue politique à la situation à Beni, Ebola pourra certes être éradiqué, mais d’autres menaces pourraient encore émerger dans cette zone et menacer la santé publique, voire la sécurité dans la région.

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  1. Post-doctoral researcher, Université catholique de Louvain.
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