Nouvelles d’antan, d’Emma Vieusseux

Emma Vieusseux témoigne dans ses nouvelles de l’état d’esprit dans lequel le monde aristocratique, aujourd’hui disparu, même s’il en reste quelques traces, évoluait hors ligne, recherchant l’excellence, à tout prix personnel.

Par Francis Richard.

Cette année 2017 correspond au bicentenaire de la naissance d’Emma Vieusseux (1817- 1901). Quelle meilleure façon de le célébrer que cette réédition de ses Nouvelles d’antan, parues en 1897 sous le pseudonyme d’Anne Gravier, le nom de sa grand-mère ?

Ce sont bien des nouvelles d’antan, oxymore qui fait immanquablement penser à François Villon, qui se demandait où étaient passées les neiges du même nom, c’est-à-dire les dames du temps jadis… Ce monde ancien qu’elles décrivent n’est plus, tout simplement.

Le monde de l’aristocratie

Ce monde, c’est celui de la haute aristocratie du XIXe siècle, pour laquelle le bonheur personnel doit toujours s’effacer devant les devoirs qu’imposent les convenances, la position ou la fortune : ils ne peuvent que primer sur le mérite personnel, quel qu’insigne qu’il puisse être.

Ainsi, dans La famille de Muret, il n’est pas question, pour Marguerite, à peine quinze ans, de discuter : elle doit épouser le mari que son grand-père a accepté pour elle, quitte à ce qu’elle soit aussi malheureuse, sa vie durant, que sa mère, résignée à ne pas s’y opposer :

Victime du préjugé auquel ses parents avaient sacrifié son bonheur, elle ne croyait pas possible d’y résister. Plus elle avait souffert de son mariage, plus il lui semblait que se marier était une loi inexorable des femmes et que sa fille la devait subir comme les autres.

Le père absent

Alors qu’il a tout juste dix-huit ans, le jeune Adhémar de Chanteloube, élevé par sa mère, puis par son grand-père, fait enfin la connaissance de son père, qui s’avère peu disert. Celui-ci est ministre des finances. Contre vents et marées, il ne fait qu’une chose, servir son pays :

J’ai habituellement l’esprit trop préoccupé d’affaires, et d’affaires trop envahissantes, pour être capable de penser aux autres ; souvent même je n’ai pas le temps de suivre mes propres pensées, je vis quelquefois des jours en dehors de moi…

Un roman à Genève est l’amour impossible entre une jeune fille de la haute société genevoise, Louise de Bernonville, vaniteuse et sérieuse à la fois, et un jeune homme d’un milieu modeste, Ferdinand Fabri, intelligent et digne. La mère de Louise résume ainsi la situation :

Un mariage mal assorti moralement est un immense malheur, mais un mariage trop inégal de position est rarement heureux. On se souvient toujours de part et d’autre de son ancienne position. L’amour-propre s’en mêle…

Un monde disparu

Avec beaucoup de finesse d’observation et d’élégance de style, Emma Vieusseux témoigne dans ces nouvelles de l’état d’esprit dans lequel ce monde, aujourd’hui disparu, même s’il en reste quelques traces, évoluait hors ligne, recherchant l’excellence, à tout prix personnel.

Mélanie Chappuis, qui s’est intéressée à la vie d’Emma Vieusseux, ne serait-ce que parce qu’elle vit dans le manoir de Châtelaine, où celle-ci a vécu, dit dans sa préface que ses personnages lui ressemblent: Ils ont son exigence, sa clairvoyance, son honnêteté.

Elle précise : Ils sont une leçon de vie qui n’a rien de désuet ou d’antique. Après avoir lu ces seules trois nouvelles, le lecteur ne peut qu’en convenir et la fin de chacune d’elles ne peut que le conforter dans le constat que leur amour du devoir élève leur esprit.

Emma Vieusseux, Nouvelles d’antan, Éditions Encre Fraîche, 304 pages.

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