Ce que le Chili de Pinochet doit véritablement à Milton Friedman

Quelle fut la position de Milton Friedman sur le régime de Pinochet ? Et celle de ses élèves les fameux Chicago Boys ? Petite analyse d’histoire contemporaine.

Par Guillaume Nicoulaud.

Tout commence en 1955. Nous sommes alors en pleine guerre froide et les deux grands blocs — l’URSS et les États-Unis — se livrent une lutte sans merci pour accroître leurs zones d’influences respectives.

Dans la longue liste des terrains d’affrontement, l’Amérique Latine figure en bonne place et le Chili n’échappe pas à cette règle.

La situation chilienne, du point de vue américain, est particulièrement inquiétante : la gauche y vire marxiste, le reste du spectre politique est divisé et les politiques populistes du général-président Carlos Ibáñez ne laissent rien présager de bon. À Washington, on cherche donc à restaurer l’influence des États-Unis dans la région.

C’est dans ce contexte qu’en juin 1955, Theodore Schultz, Earl Hamilton, Arnold Harberger et Simon Rottenberg, tous représentants de l’Université de Chicago, débarquent à Santiago pour y signer un accord avec l’Université Pontificale Catholique du Chili.

Des Chiliens à la Chicago School

L’objet de l’accord, financé par les fondations Ford et Rockefeller, est de créer le Centro de Invertigaciones Económicas à Santiago et de permettre aux meilleurs étudiants chiliens de finaliser leur formation à la Chicago School of Economic.

Dès 1956, l’accord à peine signé, un premier groupe de huit Chiliens prend le chemin de la prestigieuse université américaine.

Parmi eux, le jeune Sergio de Castro, qui n’a alors que 26 ans, se distinguera particulièrement du lot : il deviendra un ami personnel de Harberger1, se revèlera un des étudiants les plus brillants de ce programme mais surtout, une fois de retour au Chili en 1958, il va devenir le tout premier de ceux qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler les Chicago Boys.

La genèse des boys

Petit à petit, c’est une petite équipe de Chicago Boys qui va se former autour de Sergio de Castro jusqu’à ce qu’ils finissent par former un vrai courant de pensée au sein de l’Université Catholique du Chili — le seul de tout le pays qui ne soit pas explicitement interventionniste ou marxiste.

Tous ont étudié à Chicago avec Harberger, bien sûr, mais aussi Milton Friedman qui y enseigne la théorie économique depuis 1946 et tous reviennent au pays avec la conviction chevillée au corps que seule une politique fondamentalement libérale peut sortir le Chili de l’ornière dans laquelle il s’enfonce.

Le hasard des choses veut que c’est à l’un d’entre eux, Emilio Sanfuentes, que Jorge Alessandri2 confiera la direction du Centro des Estudios Economicos y Sociales (CESC), l’organisme chargé de lui constituer un programme économique pour l’élection présidentielle de 1970 ; organisme dans lequel Sanfuentes aura vite fait de rapatrier quelques Chicago Boys — dont de Castro et Pablo Baraona.

C’est la première fois que leurs idées sortent du cadre restreint de leurs recherches universitaires. Las, non seulement les idées des boys sont bien trop extrêmes pour la vieille génération industrielle des années 1950 mais Alessandri perd l’élection face à Salvador Allende : le programme est enterré.

La première année de la présidence d’Allende donne à ce point l’apparence d’un succès que même Fidel Castro, qui ne croyait pas à la possibilité d’une transition démocratique vers le socialisme, fera le déplacement pour assister au miracle.

Mais l’illusion ne durera que quelques mois. Dès 1972, l’économie chilienne s’effondre, les velléités autoritaires d’Allende se font de plus en plus visibles et les conspiration visant à se débarrasser de ce dernier se multiplient.

La Cofradía

C’est notamment le cas au sein de la Cofradía Náutica del Pacífico Austral, une sorte de club nautique fondé en 1968 par l’ex-amiral José Toribio Merino et le magnat des médias Agustín Edwards3.

Parmi ses membres, on trouve toute une ribambelle d’anciens cadres de la marine chilienne comme Patricio Carvajal, Hernán Cubillos et surtout, en ce qui nous concerne, un certain Roberto Kelly, capitaine à la retraite qui fait office de service de renseignement et d’agent de liaison avec les services américains. C’est-à-dire qu’organiser une opération militaire est assez largement dans les cordes de nos marins.

En revanche, c’est pour l’après qu’ils sont nettement moins confortable : « Jeter Allende, disent-ils un beau jour de 1972 à Kelly, ça ne coûte rien. Ce qui est compliqué, c’est de savoir quoi faire avec l’économie. »4

Roberto Kelly qui est un homme plein de ressources pense immédiatement à son ami Emilio Sanfuentes, le frère de l’économiste Andrés Sanfuentes (lui aussi un Chicago Boy), celui du programme enterré d’Alessandri.

Non seulement il a déjà un programme radicalement opposé à celui d’Allende mais il a aussi toute une équipe d’économistes chevronnés autour de lui. Sanfuentes, un brin optimiste, promet un plan dans les 30 jours.

C’est ainsi qu’une équipe de dix Chicago Boys — Sergio de Castro, Alvaro Bardón, Juan Braun, Pablo Baraona, Manuel Cruzat, Andrés Sanfuentes, Sergio Undurraga, Juan Villarzú, José Luis Zabala Ponce et bien sûr Emilio Sanfuentes — se mettent au travail en août 1972.

Ça va leur prendre neuf mois. Neuf mois pour produire un pavé de 500 pages à ce point volumineux qu’ils finiront par l’appeler el ladrillo (la brique). Ce n’est qu’en mai 1973, après avoir écrit un résumé de 5 pages signé par de Castro, qu’ils pourront enfin confirmer que le plan est prêt. Pour les marins, c’est le signal : le coup d’État peut avoir lieu.

Après le coup

À ce stade, une digression s’impose. Cette petite équipe savait-elle qu’elle travaillait à un plan qui avait vocation à être mis en œuvre après un coup d’État militaire ? Oui, sans doute. Imaginaient-ils, pour autant, que ce qui résulterait serait une dictature ? Non, sans doute pas.

Non seulement, n’en déplaise à certains, les idées libérales dont ils se font tous les champions s’accommodent mal des régimes autoritaires mais il faut aussi se souvenir de l’ambiance qui règne en 1972 et 1973 au Chili : par bien des aspects, elle rappelle celle du Venezuela aujourd’hui. Il est plus que probable que nos boys croyaient sincèrement travailler à un sauvetage in-extremis de la démocratie.

Quoi qu’il en soit, le coup du 11 septembre 1973 a lieu et, très rapidement, l’équipe de Sanfuentes et de Castro va être intégrée à l’administration du nouveau régime.

Dans le cas de ce dernier, typiquement, on lui annonce dès le 14 septembre qu’il sera désormais assistant de Fernando Léniz, le nouveau ministre de l’économie. Sauf que voilà : si Léniz n’est bien sûr pas marxiste, il est tout de même loin d’être libéral — à l’image, d’ailleurs, de la plupart des généraux de la junte qui ne craignent rien de plus que de lâcher une once de pouvoir, où que ce soit.

C’est ainsi que l’ex-capitaine Kelly, à sa plus grande surprise, héritera de la direction de la Oficina de Planificación Nacional (Odeplan) — poste prestigieux mais pour lequel il n’a pas la moindre compétence.

Concrètement, les Chicago Boys sont en position d’avoir quelque influence mais n’ont pas le moindre pouvoir dans cette nouvelle administration militaire qui, plutôt que d’organiser une transition démocratique semble fermement décidée à s’installer. El ladrillo reste au placard et ce sont les généraux qui vont finalement n’en faire qu’à leur tête pendant plus d’un an et demi. Évidemment, c’est une catastrophe.

Nous voilà donc au début de l’année 1975. Pour Augusto Pinochet, qui a désormais bien consolidé son pouvoir au sein de la junte, la situation devient critique : l’économie va mal et ce, notamment, à cause d’une inflation de tous les diables.

Sur sa table, il a deux plans concurrents : celui de Léniz, son ministre de l’Économie, qui plaide pour une forte intervention de l’État dans l’économie et celui de Jorge Cauas, qu’il vient de nommer ministre des Finances, qui soutient les Chicago Boys et donc une mise en œuvre d’el ladrillo. Et c’est là qu’il va se passer quelque chose de tout à fait extraordinaire.

Friedman au Chili

Préoccupée par la situation économique du Chili et notamment l’inflation, la Fundación de Estudios Económicos, une fondation privée qui dépend de la Banco Hipotecario de Chile, prend l’initiative d’organiser une série de conférences avec quelques-uns des meilleurs spécialistes mondiaux des questions monétaires.

À l’époque, pourvu qu’on puisse les convaincre de faire le déplacement, les candidats idéaux sont bien sûr les professeurs de l’Université de Chicago — Arnold Harberger et Milton Friedman en tête.

Coup de chance, Harberger parle couramment espagnol mais en plus, pour les raisons exposées plus haut, il entretient un lien tout particulier avec le Chili : non seulement il accepte mais il amène Friedman et Carlos Langoni5 avec lui.

C’est ainsi que, du 20 au 27 mars 1975, Milton Friedman accompagné de son épouse, Rose, de Harberger et de Langoni se retrouvent à Santiago pour y donner une séries de conférences. C’est d’ailleurs dans la dernière, celle du mercredi 26, que Friedman évoquera la nécessité d’un « traitement de choc » pour mettre fin à l’inflation, allégorie médicale récurrente durant tout son séjour qui semble trouver son origine dans la question d’un journaliste qui lui demandait si le Chili était « un pays malade avec une maladie économique. »

Mais l’important c’est que, le lendemain même de leur arrivée à Santiago, nos trois économistes se sont vus convoqués par Pinochet himself. Cet entretient d’environ 45 minutes, de 17h30 à 18h15, sera exclusivement consacré à la situation économique en général et à l’inflation en particulier.

Évidemment, Harberger, Friedman et Langoni partagent une même analyse des causes et prônent les mêmes remèdes mais c’est à la superstar du jour, Friedman6, que le caudillo demandera un résumé écrit.

Une fois rentré à Chicago après un détour par l’Australie, Friedman s’exécute et, en date du 21 avril 1975, écrit une lettre purement technique dans laquelle il expose son analyse. Lettre à laquelle Pinochet répondra brièvement le 16 mai 1975 en indiquant que les recommandations de Friedman « coïncident pour l’essentiel » avec le Plan de Redressement National proposé par Jorge Cauas.

El ladrillo

Et c’est tout à fait vrai. C’est très exactement le vendredi 4 avril 1975, dans la soirée, que Pinochet commande un plan de redressement à Kelly pour le dimanche 6 à 9h00 du matin. Évidemment, le directeur de l’Odeplan convoque immédiatement son équipe — dont une bonne partie sont des Chicago Boys — et leur fait, en substance, ressusciter el ladrillo.

Désormais renommé Programa de Recuperación Económica, le plan sera annoncé officiellement le 24 avril 1975, un mois à peine après l’entretien du caudillo avec Harberger, Friedman et Langoni. L’ont-ils convaincu ? C’est tout à fait possible et il est même possible que la présence de Friedman ce jour-là ait joué un rôle7. Cependant, il est sans doute utile d’observer que la décision de Pinochet a été prise avant qu’il prenne connaissance de la lettre de l’économiste.

Quoi qu’il en soit, c’est à partir de ce moment que les Chicago Boys vont accéder à de vraies responsabilités dans la direction des affaires économiques du pays. Les historiques, comme de Castro qui est nommé ministre de l’Économie le 14 avril 1975, et les plus jeunes comme Miguel Kast Rist qui succède à Kelly à la tête de l’Odeplan.

C’est le début des réformes libérales au Chili, celles qui vont rendre possible le « miracle économique chilien ». Un héritage sur lequel aucun des gouvernements démocratiquement élus après le départ de Pinochet ne reviendra.

Épilogue

Il est donc tout à fait juste de dire qu’une partie des Chicago Boys a participé, sous l’angle économique, au coup d’État du 11 septembre. Il est aussi exact qu’un bon nombre ont été intégrés à l’administration de la junte et que, à partir de ce fameux mois d’avril, ils ont été nombreux à occuper des postes de premier plan dans la direction des affaires économiques du Chili.

Ce sont des choix personnels que chacun est libre de juger : était-ce une allégeance à la dictature en tant que telle ou une volonté sincère d’alléger le fardeau des chiliens ? Eux seuls peuvent le dire.

On peut sans doute être plus affirmatif quant au supposé soutien de Milton Friedman au régime. Non seulement il s’en est lui-même toujours défendu sans aucune ambiguïté mais il est manifeste que son implication dans l’affaire chilienne se résume aux éléments exposés plus haut8.

C’est-à-dire rien, pas plus que ce qu’il a fait en URSS ou en Chine. De toute évidence, c’est Harberger qui assurait le lien entre l’Université de Chicago et le Chili ; si ce voyage a été exclusivement reproché à Friedman, ce n’est que dans le but de le calomnier et, au travers de lui, de dénigrer les idées libérales.

Ce mythe, créé et entretenu par ceux-là même qui, il y a encore quelques mois chantaient les louanges de Fidel Castro et vantaient les succès de la « révolution bolivarienne » au Venezuela, n’a pas d’autre but que d’instiller l’idée selon laquelle « le libéralisme s’accommode d’une dictature ».

C’est un contresens grossier, la raison pour laquelle les descendants des admirateurs béats de Staline, Pol Pot et autres Mao Zedong se sentent obligés de parler de « néolibéralisme »9 : comment, sans cela, faire croire que le Libéralisme, courant intellectuel qui se définit par opposition à toute forme d’autoritarisme, puisse porter en lui le germe de ce qu’il combat depuis toujours ?

Pour en revenir et terminer sur Milton Friedman, sa position quant au régime de Pinochet a toujours été limpide : il le désapprouvait tout autant qu’il désapprouvait les régimes chinois, yougoslave ou russe.

Mais au moins, reconnaissait-il dans le cas de la junte, « il y a plus de chances en faveur d’un retour vers une société démocratique. Il n’existe aucun exemple, pour autant que je sache, de totalitarisme communiste qui évolue en société démocratique. » La suite a prouvé qu’il avait raison, sur les deux points.

NB : j’ai eu recours à beaucoup de sources pour recomposer cette petite histoire sans — et c’est un tort — prendre la peine de toutes les noter. Néanmoins, les deux plus remarquables sont Friedman’s two visits to Chile in context de Leonidas Montes et Los economistas y el president Pinochet d’Arturo Fontaine Aldunate. Je vous les recommande chaudement si vous souhaitez rentrer un peu plus dans les détails.

Sur le web

  1. C’est lui, pour la petite histoire, qui présentera à Harberger sa future femme — Anita Valjalo, une chilienne qu’il épouse en 1958.
  2. Candidat de la droite chilienne (et de la CIA), Alessandri avait déjà été président de 1958 à 1964.
  3. Propriétaire, entre autres, du journal d’opposition El Mercurio, c’est un des hommes les plus riches du Chili. Dès le 5 septembre 1970, il avait rencontré Kissinger pour tenter d’empêcher l’élection d’Allende.
  4. Il existe plusieurs versions de cette citation mais il semble bien que quelque chose de ce genre ait été dit.
  5. Langoni est un économiste brésilien, lui aussi formé à Chicago et lui aussi spécialiste des questions monétaires ; notamment en Amérique Latine.
  6. Friedman est à la veille de se voir décerner son Nobel Memorial Prize in Economic Sciences.
  7. Notez que Harberger est déjà allé au Chili trois fois au cours des 9 mois qui ont précédé le voyage avec Friedman : il faut croire que seule la présence de ce dernier était de nature à éveiller la curiosité de Pinochet.
  8. Il est retourné au Chili en novembre 1981, voyage dont personne ne parle bizarrement. Voir l’article de Leonidas Montes ci-dessous pour plus de détails.
  9. Rappel : Ni Friedman ni Hayek ni aucun autre des grands libéraux ne s’est jamais réclamé du « néolibéralisme ». Ce courant intellectuel n’existe pas. Ce terme est une pure invention qui n’est plus, aujourd’hui, utilisé que par les plus malhonnêtes des antilibéraux. La ficelle est grossière : attaquer un courant d’idée dont personne ne se réclame c’est s’assurer une absence totale de contradicteur.