Safran, de Marina Salzmann

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Safran, de Marina Salzmann

Publié le 2 octobre 2015
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Par Francis Richard.

Safran Marina SalzmanLa couverture de ce recueil de nouvelles est la reproduction du détail d’un tableau. Il a été peint en 2012 par Simonetta Martini. Il s’intitule Safran. Dans la nouvelle éponyme, il a inspiré Marina Salzmann, comme d’autres toiles de l’artiste. Mais elle parle plus particulièrement de celle-ci comme du tableau des Amoureux du peintre Markus Wellington, qu’elle a imaginé et qui l’a déroulé un jour au pied de sa femme :

« Les couleurs en étaient vives et réalistes. Mais depuis il a passé sur la toile une nouvelle couche homogène, un jaune safran transparent. La femme et l’homme sont nus, assis face à face en plein champ. Au-dessus d’eux les collines et le ciel composent une frise. Dans cette lumière d’or qui semble venir de très loin, les corps et les blés sauvages sont tellement confondus qu’ils semblent déjà avoir été dématérialisés. »

Le mot important est ici dématérialisé, parce qu’il contient le mot matière. Or la matière et sa destruction sont implicitement, ou explicitement, exprimées dans les onze nouvelles qui composent le recueil. La matière y fait place au vide, à un trou béant, à la disparition, ou, au contraire, prend toute la place, comme un défi, justement, à la disparition, à la mort.

Les fenêtres de Marianne Lucas, cuisinière au chômage, ouvrent sur un Chantier et son vacarme. Ce bruit dure de l’aube à la nuit, tous les jours que Dieu fait, excepté le dimanche. Marianne sent comme un trou noir. Ce trou noir se creuse à la faveur de ce bruit de chantier. Ce trou ne cesse qu’avec le silence. Il lui semble que le monde est aspiré par ce trou et qu’il est sur le point d’y disparaître.

Dans Rank, diminutif affectueux d’une marque de photocopieur, tout peut être réduit de taille par la technique de reproduction des images. Tout, les êtres comme les choses. Ce phénomène crée un monde de rechange, tellement éloigné de l’original qu’il fait perdre pied, que les mots pour le dire perdent leur signification et que le mensonge semble être devenu la règle.

Son genou est de plus en plus douloureux. Ses difficultés à se déplacer la mettent en marge du groupe composé de collègues et de leurs familles avec lesquels elle et son fils Sébastien passent leurs vacances en Crète. Souvent elle se sent vide. La meilleure façon de boiter est encore de prendre la route au volant de la Micra de location, avec Sébastien, féru de Kerouac, de s’alléger ainsi temporairement de ses angoisses et de laisser les autres à leur plage.

L’homme a trouvé sa mère morte sur le carrelage de la cuisine. Pour la Congeler, il a acheté un gros électro-ménager, de quatre cents litres, lequel occupe une grande partie de la pièce : La complicité des objets de la cuisine semblait acquise: table et chaises, étagère, plan de travail, boîte à pain, même la cafetière, tous par leur matérialité obtuse, opposaient à la mort un déni radical. La mère était devenue un peu comme eux, et c’était toujours être. Une chose…

Sa chatte noire, Pamela, a fait une Fugue. Elle a profité de la porte laissée ouverte par Germano chassé du lit conjugal pour une onomatopée émise par sa bouche quand il dort. Il paraît que personne ne l’a vue. Alors elle scotche une vingtaine d’affichettes où elle a écrit à la main : « Perdu chatte noire. Tache blanche en forme de slip. Soutien-gorge assorti. Yeux jaunes. Téléphone. » Cette disparition réserve bien des surprises à sa propriétaire…

Sa grand-mère dit un jour : « j’aime les gens simples ». Et c’était dans sa bouche une phrase inhabituelle. Elle s’efforce depuis de faire semblant d’être simple. Elle ne supporterait pas d’être désapprouvée par sa grand-mère si elle était encore de ce monde. Alors elle pense simplement à elle. Elle écrit sur elle. Elle écrit à sa place, parce que sa grand-mère, de langue allemande, n’écrivait rien d’autre que des mots sur ses listes de commissions, tels que Fleisch, Wein, Blumen.

A Santiago, pendant les événements, Herrera travaillait au service des passeports. Un jour il a été désigné volontaire pour la morgue où les cadavres ne finissaient pas de défiler. Qu’y faisait-il ? On ne sait. Ce qu’on sait, c’est que Kiko, qui était avec lui, a reconnu Victor parmi ces cadavres: Comme tout le monde, Kiko et Herrera connaissaient les chansons de Victor, les plus célèbres, celles qui regorgent de colombes, de papillons, de fenêtres ouvertes.

Il serait parti dans un pays Loin comme la Chine : « Les autres habitants seraient des hommes comme lui, à demi effacés, sans peur à l’idée de disparaître bientôt complètement, leur chair confondue à celle de la ville. » Et Camille finirait par trouver le nom de la ville et l’adresse où il réside, on ne sait trop comment, et elle y déchiffrerait, à l’aide d’un dictionnaire de voyage, l’alphabet inconnu des rues.

Elle et Agnès ont reçu pour mission d’aménager la salle commune du rez-de-chaussée de l’entreprise, à moindre frais. Après avoir tout transformé dedans, elles devront s’occuper des abords. Il n’y a plus de salle fumeur : Ceux qui n’ont pas renoncé à cette activité dangereuse ne peuvent s’y livrer qu’à l’air libre, dans une Issue de secours. Le vendredi venu, « comme les heures comptent double mais pas la paie […], on doit donc doublement se détendre pendant les pauses… »

Il a l’intention d’écrire quelques pages. Quel en sera le point de départ ? Une anecdote qu’il a entendue la veille dans une soirée. Cependant, il a beau se concentrer, il n’arrive pas à s’en souvenir. Alors il s’emploie, avec Méthode, à retrouver l’anecdote perdue. C’est une méthode qui n’en est pas vraiment une, puisqu’elle consiste à continuer à chercher en faisant confiance à son inconscient et au hasard.

Il n’y a plus que quelques survivants au désastre. Ils sont devenus muets. Certaines communautés, pour y remédier, ont imaginé d’organiser les Banquets : « Par les banquets on arrive à se jouer de cette mélancolie obsédante qui habite désormais les esprits, cette impression bizarre de tuer le temps, alors qu’il est déjà mort, ou d’en être les exécuteurs testamentaires, même s’il n’y a aucun légataire. »

Mort et vie, absurdité et sens, fugue et recherche, rêve et réalité, mensonge et vérité sont des mots-clés de ces nouvelles, où règnent les antagonismes, que les protagonistes s’ingénient à dépasser. Et leur angoisse y est omniprésente. Cependant, des bonheurs d’expression mettent parfois du baume au cœur du lecteur, surtout s’il est impénitent : « Les livres sont des lits où les poètes dorment les yeux ouverts. »

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