Exclusivité Contrepoints : Entretien avec Mario Vargas Llosa [REPLAY]

Mario Vargas Llosa (Crédits : Contrepoints.org, licence Creative Commons)

À l’occasion de la venue du grand écrivain en France, Contrepoints avait réalisé ce grand entretien.

La rédaction de Contrepoints vous propose de redécouvrir d’ici la fin de l’année les articles phares de 2014. Aujourd’hui, un entretien exclusif avec le grand écrivain libéral Mario Vargas Llosa.

Mario Vargas Llosa, grand écrivain péruvien couronné du Prix Nobel de littérature en 2010, grand défenseur de la cause libérale en Amérique latine, et amoureux de la culture française, était présent à la fête du livre à Aix-en-Provence, du 17 au 19 octobre. À cette occasion, Contrepoints a pu le rencontrer pour lui poser quelques questions sur la littérature latino-américaine, sa vision littéraire, et les raisons de son engagement politique.

Propos recueillis par Marc Lassort
(Article publié une première fois le 27 octobre 2014)

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Après le récent décès de Gabriel García Márquez, vous êtes le dernier grand représentant du « boom littéraire » latino-américain des années 60-70. Comment voyez-vous le futur de la littérature latino-américaine ?

Je crois que la littérature latino-américaine se porte bien. C’est une littérature très vivante, où l’on voit apparaître régulièrement de nouveaux écrivains, du Mexique à l’Argentine. Ce qui a probablement le plus changé au cours des cinquante dernières années, c’est qu’il est aujourd’hui beaucoup plus facile d’être publié pour un jeune écrivain latino-américain que cela ne l’était à mes débuts. Nous avons des maisons d’édition un peu partout en Amérique latine, et je crois que les Latino-Américains ont maintenant plus de sympathie qu’avant pour les écrivains natifs. Quand j’ai commencé à écrire dans les années 50, il était très difficile pour un écrivain latino-américain d’être publié. En dehors peut-être du Mexique et de l’Argentine, il n’y avait pas de maisons d’édition, ou bien elles étaient très petites. Je crois qu’à l’époque, il y avait une espèce de méfiance à l’égard des écrivains natifs. On avait l’impression que c’était une littérature trop régionaliste, trop provinciale, que les grands écrivains étaient Américains ou Européens. Bien sûr, tout cela a radicalement changé depuis. Il y a toujours des problèmes, mais en général, je crois qu’il y a un public beaucoup plus grand pour les écrivains de langue espagnole en général, et pour les écrivains latino-américains en particulier.

Ce qui a beaucoup changé également, c’est que lorsque j’étais jeune, au Pérou, nous ne savions rien des écrivains d’Équateur, de la Colombie, du Chili, sauf des cas exceptionnels comme Pablo Neruda par exemple, que tout le monde connaissait. On ne savait pratiquement rien de ce qui se passait dans les autres pays de l’Amérique latine. Aujourd’hui, la communication est beaucoup plus grande et les conditions de travail des écrivains latino-américains sont bien meilleures (ou moins mauvaises) qu’à l’époque. Nos relations ont aussi changé avec l’Espagne. Il y avait un isolement total entre l’Espagne et l’Amérique latine dans les années 50-60, et ce n’est plus le cas aujourd’hui. D’autre part, je crois que de nombreuses maisons d’édition espagnoles se sont déplacées en Amérique latine, ont installé des filiales un peu partout, et cela a favorisé l’intégration de la vie éditoriale et culturelle entre l’Espagne et l’Amérique latine.

Comme écrivain, vous avez immédiatement atteint le succès et la gloire en 1962, dès votre premier roman La Ville et les chiens, livre récompensé avant même d’être édité. Comment expliquez-vous votre succès, qui ne s’est jamais démenti tout au long de votre carrière, alors que d’autres auteurs latino-américains comme Donoso, Onetti, Bianciotti, Rulfo, Lezama Lima ou Bioy Casares, n’obtinrent jamais une telle reconnaissance de la part du grand public ?

Je ne sais pas, c’est un miracle ou l’intervention de la divinité, peut-être ? (Rires) C’est toujours une grande surprise pour moi, parce qu’à l’époque où je commençais à écrire, les jeunes écrivains péruviens pouvaient penser à tout sauf au succès. Nous avions beaucoup de difficultés à être publiés, et souvent, nous devions même payer l’édition du livre avec notre propre argent si nous voulions être publiés. C’était ainsi que fonctionnaient les éditions péruviennes à l’époque. Je n’aurais jamais pu croire que mes livres seraient traduits dans des langues étrangères, c’était une idée impensable. On n’osait pas imaginer une chose pareille. Alors je peux dire que j’ai eu beaucoup de chances. J’étais au bon moment et au bon endroit, comme d’autres écrivains latino-américains. Il y a eu des facteurs tout à fait accidentels qui ont eu une importance majeure dans la diffusion de mes livres. Ma préoccupation, lorsque j’étais jeune, c’était d’abord de trouver un travail de nature alimentaire qui puisse me permettre en même temps d’écrire. Je voulais devenir avocat, professeur, journaliste, et je me posais toujours la question de savoir quel emploi pouvait s’accommoder le mieux avec la littérature. Je n’imaginais même pas que des écrivains puissent vivre de leurs écrits, cela me paraissait quelque chose de fou. Et pourtant, c’est ce qui m’est arrivé.

Vous avez connu Jorge Edwards, l’écrivain chilien qui était castriste dans les années 70, qui était avec Pablo Neruda à Paris, et qui a eu lui aussi une évolution intellectuelle un peu parallèle à la vôtre, en terminant ambassadeur de Piñera au Chili. Le débat est toujours ouvert quant à la Constitution de 1981, l’héritage d’Augusto Pinochet, et notamment Isabel Allende, qui serait éventuellement future candidate à la présidentielle du Chili. Pensez-vous qu’on risque en Amérique du Sud, avec Evo Morales, avec Maduro, avec cette gauche radicale qui se développe depuis quelques années, de retourner dans les années 70 ?

Je ne crois pas. Je ne voudrais pas que cela arrive. Mais je ne crois pas que c’est la perspective immédiate. Je crois au contraire que ce qui se passe en Amérique latine est très intéressant, parce que la culture démocratique avance. L’Amérique latine d’aujourd’hui est très différente de celle d’il y a vingt ou trente ans. C’est un autre monde. Maintenant, il n’y a plus de dictatures militaires, elles ont pratiquement disparu. Vous savez, Cuba est une dictature plus ou moins anachronique. Et vous savez, s’il est vrai que le Venezuela marche vers une dictature, il ne l’est pas encore totalement, parce qu’il y a une opposition très vivante qui s’exprime et qui se bat. Pour le reste, les gouvernements sont le fait d’élections plus ou moins libres, même si nous avons encore des gouvernements populistes. Mais le changement pour l’Amérique latine qui souffrait de dictatures est énorme. Je crois que ce n’est pas un accident. Je crois qu’il y a derrière cela une évolution de la pensée politique. Il y a un consensus en faveur de la démocratie qui n’existait pas avant, et même un consensus en faveur d’une économie ouverte, d’une économie de marché, ce qui avant était impensable en Amérique latine. Ni la droite ni la gauche ne pouvaient accepter l’idée d’une économie libre. Tout cela a changé énormément, et c’est la raison pour laquelle l’Amérique latine, du point de vue économique, fait des progrès considérables. Non, je suis plutôt optimiste pour l’Amérique latine.

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Mais que pensez-vous du retour, ne serait-ce que symbolique, d’un Allende à la tête de votre voisin chilien ?

Non, je crois que le Chili est une société démocratique aujourd’hui. Vous avez des gouvernements de gauche, des gouvernements de droite. Mais malgré les différences, ils sont d’accord sur les notions fondamentales que sont la démocratie politique et l’économie de marché. C’est cela qui fait la grandeur de la civilisation du Chili aujourd’hui. C’est à l’avant-garde de ce qui se passe en Amérique latine, pas seulement du point de vue économique mais aussi du point de vue des institutions, des institutions démocratiques qui sont une réalité ; la corruption y est beaucoup plus limitée que dans le reste de l’Amérique latine. Le Chili est un pays qui s’approche du Premier monde. Vous savez, au Chili, ce qui est intéressant, c’est que la renta per cápita (le revenu par habitant) est de 20 000 $. Ce n’est pas très loin du Portugal. C’est un pays qui s’approche vraiment du Premier monde, grâce à la démocratie politique et à l’économie de marché. Le consensus est assez vaste au Chili sur ce sujet, et dans ce sens, oui c’est un exemple plus ou moins suivi pour le reste de l’Amérique latine, avec les exceptions de Cuba et du Venezuela.

Vous avez aussi des cas qui sont très intéressants en Amérique latine, comme celui de l’Uruguay, dont le gouvernement était d’extrême gauche au début, mais qui est pourtant exemplairement démocratique. La démocratie est respectée rigoureusement. Ils ont fait des réformes libérales extraordinaires, comme le mariage gay et la libéralisation de la marijuana, et l’économie de marché marche à 100%. C’est un cas très intéressant, celui de l’Uruguay. Un socialisme comme celui de Mujica est bienvenu, car il n’a de socialisme que le nom. Si vous utilisez le nom du socialisme pour faire des réformes libérales, je n’y vois aucun problème.

Friedrich Hayek écrivait dans La Route de la servitude que les deux plus grands dangers pour la civilisation étaient le socialisme et le nationalisme. Vous êtes vous-même un ardent opposant au nationalisme. Un siècle après la catastrophe de la Première Guerre mondiale, est-ce que vous pensez que le nationalisme, qui reprend des couleurs de l’Écosse à la Catalogne, en passant par la Belgique, l’Autriche, la France ou l’Italie, puisse devenir le principal danger politique des prochaines années en Europe ?

Qui aurait dit, malgré toutes les catastrophes que le nationalisme a provoquées, notamment en Europe, à savoir deux guerres mondiales et plus de 50 millions de morts, que le nationalisme réapparaîtrait un jour ? Le véritable problème, d’ailleurs, n’est pas le nationalisme, mais le collectivisme. Le nationalisme est une forme d’expression collectiviste qui réapparaît toujours dans les moments de crise. Quand il y a une crise, il y a ce que Popper appelait le retour à la société tribale, c’est-à-dire à cette forme de protection collectiviste, à cet enfermement. Et c’est une régression, car c’est exactement le contraire de ce qu’est la civilisation, c’est-à-dire l’intégration dans la diversité. C’est une vision tellement sectaire et limitée de la vie qu’elle produit toujours la violence, la guerre, la discrimination, le racisme. Tout cela est derrière le nationalisme. C’est incroyable qu’en Europe, où on croyait qu’on avait vraiment dépassé cet état si limité, cette vision si étroite du nationalisme, qu’il apparaisse encore une nouvelle fois dans l’histoire. Alors, Popper disait que la civilisation était une pellicule tellement fragile qu’on veut rompre avec n’importe quel pays. Les vieux démons réapparaissent dans la ville…

Mis à part Gabriela Mistral, un point commun semble réunir les prix Nobel de littérature latino-américains, vous y compris : vous avez été ou vous avez voulu être des écrivains d’avant-garde et vous avez été hommes politiques. C’est d’ailleurs ce que l’on vous reproche souvent : à vous, votre libéralisme, à Neruda et Márquez, leur communisme, ou à Paz, sa lucidité sur le régime castriste, des sandinistes au Nicaragua, et sa défense de Soljenitsyne. Selon vous, la littérature « pure » dégagée des considérations sociales et politiques est-elle possible ?

Je ne crois pas qu’une littérature pure existe. Une littérature qui ne s’occuperait pas des problèmes humains ? Une littérature qui ne serait qu’un jeu intellectuel ? Cela ne m’intéresse pas du tout. Une littérature qui se réduit à un jeu rhétorique, à une pure expérimentation verbale, non cela ne m’intéresse pas. Mais je crois que s’il est vrai qu’une telle littérature existe, elle est vraiment exceptionnelle. Je crois que la littérature est quelque chose de vivant, et qu’il est impossible de s’exonérer des préoccupations des gens normaux. D’une manière ou d’une autre, même si vous êtes très concentré dans des problèmes culturels, la vie doit toucher la littérature, sinon la littérature n’existe pas. Je crois que c’est le cas de tous les grands écrivains. D’une manière ou d’une autre, nous sommes confrontés aux problèmes, et ces problèmes s’expriment d’une manière très symbolique dans la fiction et dans la poésie.