L’échec de l’État en Afrique

Burkina faso roi crédits Alfred Weidinger (licence creative commons)

La gouvernance en Afrique repose sur un système politique d’importation incompatible avec ses institutions profondes.

Par Diallo Amadou.
Un article du Imani Center for Policy and Education.

Burkina faso roi crédits Alfred Weidinger (licence creative commons)

En Afrique, on peut lier la « mal gouvernance » à ce qui commence à être massivement reconnu comme un handicap majeur des sociétés africaines post-indépendance, à savoir l’inadaptation structurelle et fonctionnelle de l’État et des institutions héritées du colonialisme, et mécaniquement plaquées chez nous, avec un mimétisme voire une servilité dont on ne cesse aujourd’hui de mesurer les conséquences plus que désastreuses dans la gestion quotidienne de nos sociétés.

La pire des gouvernances possibles

C’est ce que David Gakunzi a si bien décrit en ces termes : « l’indépendance, au lieu d’être une occasion pour les Africains d’associer les apports positifs de l’extérieur à ce qu’il y avait de meilleur dans le patrimoine africain de la gouvernance, a été souvent le point de départ d’une ruée vers le pouvoir brut en amalgamant le pire de l’Afrique au pire de l’extérieur. Les fonctions de l’État dont nous avons hérité, c’est l’appareil coercitif et répressif. L’emballage du système, la tôlerie, le hardware et non pas le principe, le logique (le software), l’esprit qui justifie l’institution : par exemple, la soumission à la mère des lois qu’est la Constitution, la permanence, l’impersonnalité de l’État, sa distance et sa neutralité minimale à l’égard des citoyens ou des partis considérés comme égaux, le respect de la séparation des pouvoirs par l’exécutif, lequel accapare souvent tout l’espace et s’identifie à l’État au détriment du législatif et du judiciaire » .

Il est donc incontestable que « l’État importé » a notoirement échoué, non seulement en matière d’orientation, d’organisation et d’impulsion de nos économies, mais aussi dans l’accomplissement de la fonction qu’il s’était assignée par-dessus toutes au début, à savoir l’édification de « nations » cohérentes, unies et stables parce qu’intégrant harmonieusement leurs différentes composantes culturelles, ethniques, sociales ou régionales. Les politiques d’ajustement ont fait le reste, en prônant le « désengagement » de l’État de l’activité économique au profit d’un secteur privé souvent mythique ou trop organiquement lié aux bourgeoisies bureaucratiques locales pour pouvoir constituer encore une véritable alternative et dont l’assimilation des principes de la rationalité capitaliste laisse encore beaucoup à désirer.

Une bourgeoisie encore féodale

C’est là, du reste, une des caractéristiques fondamentales et rétrogrades de la bourgeoisie « indigène » dans nos pays sous-développés et arriérés. Bien qu’employant des méthodes modernes de production, elles sont incapables de donner du travail à la majeure partie de leurs populations du fait de l’insuffisance de la part du produit à prélever et à investir afin de réaliser le processus d’accumulation. Cette difficulté pour libérer une fraction du revenu afin d’accroître le capital global existant s’explique en grande partie par le fait qu’il existe dans nos pays des couches privilégiées mais terriblement arriérées, voire féodales, et que l’on ne saurait nullement qualifier de bourgeoisies nationales. Elles se livrent à une consommation exagérée et, au lieu d’accumuler pour investir, comme l’exigent les lois de l’économie capitaliste, consomment, sous des formes variées et souvent improductives, une part trop importante de leurs revenus consacrés à des futilités comme l’achat de véhicules de grand luxe, la construction de châteaux somptueux, l’organisation, en permanence et à toute occasion, d’agapes dignes des romains, la pratique effrénée de la luxure, etc.

Cette « démission » de l’État s’étend aussi aux secteurs sociaux les plus essentiels, ce qui a conduit, très souvent, les populations à essayer de survivre par ce que l’on a appelé fort justement une « économie de la débrouille », donc à se passer autant qu’elles le peuvent des services de l’État. Tout cela a progressivement ruiné à leurs yeux l’utilité et la légitimité dont l’État pouvait encore se prévaloir et a fortement réduit son autorité sur la société. Il s’en est suivi un désordre social découlant du sentiment, de plus en plus répandu, que n’importe qui a le droit de faire ce qu’il veut ou estime être juste, impunément.

Ainsi, le recul de la notion « d’intérêt général » est sérieusement mise à mal par la tendance, un peu trop voyante, des élites dirigeantes à se « servir » sans se préoccuper du sort de la majorité, mais aussi par l’impunité scandaleuse garantie parfois aux crimes notoires que certains individus bien en cour commettent contre le bien public. Il n’est donc pas étonnant qu’on assiste, de façon inquiétante, au développement de toutes les formes d’irrédentismes qui finissent par mettre en danger la survie même de la nation.

Le malheureux exemple du Burkina Faso

Au Burkina Faso, les exemples foisonnent et on peut dresser une longue liste de faits qui attestent de la faiblesse de l’autorité de l’État. Les comportements irrédentistes chez de nombreux citoyens appartenant à différentes catégories socio-professionnelles l’attestent amplement (taximens, commerçants, boulangers, bouchers, fonctionnaires de l’administration, etc.). Nous nous limiterons, seulement, à indexer l’anarchie, l’inconscience et même l’arrogance d’une grande majorité des automobilistes, des cyclomotoristes et des cyclistes qui ignorent royalement le code de la route, dans l’indifférence totale des agents de sécurité, plus préoccupés par « la sécurité de leur oesophage ». Même le journal officiel qui est une des mémoires sacrées de l’État a été violé et profané sans que l’autorité ne s’en préoccupe nullement. Cet acte à lui seul consacre, à notre sens, la mort de l’autorité de l’État au Burkina Faso. Sans exagérer, on peut dire que c’est une véritable culture de « hooliganisme » qui est érigée en règle de vie au sein d’une grande partie de la société burkinabè.

L’insécurité et la violence qui se développent à une échelle inquiétante dans nos villes et dans nos campagnes (meurtres sauvages, braquages multiples, routes peu sûres, quartiers périphériques inaccessibles à la nuit tombée, etc.), ne sont finalement que les résultantes, somme toute naturelles, de cette incapacité de l’État à assumer ses fonctions essentielles. Or l’Humanité n’a pas connu, durant toute son histoire, un seul exemple de pays qui se soit développé dans de telles conditions, c’est-à-dire sans l’existence d’un État capable, du fait de la légitimité et de l’autorité incontestables qu’il peut tirer de la conviction largement partagée par les citoyens qu’il est bien à leur service, de contraindre tout le monde au respect du bien public, d’instaurer l’ordre nécessaire pour garantir la liberté des individus et la sécurité de leurs biens et de leurs personnes, de mettre la société au travail dans la discipline, l’unité et la mobilisation de tous et, enfin, d’organiser la répartition juste et équitable des fruits du travail collectif.


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