Calvin Coolidge

Si Coolidge avait rempilé quatre ans de plus à son poste, la crise de 1929 ne serait jamais passé à l’histoire comme « la Grande Dépression »

S’il avait rempilé quatre ans de plus à son poste, Coolidge aurait suivi la même politique que celle suivie par son prédécesseur face à la crise de 1921, et celle de 29 ne serait jamais passé à l’histoire comme « la Grande Dépression ». « Les notions socialistes de gouvernement ne sont pas les miennes – écrira-t-il. Tant que j’étais à la présidence, je prêtais attention à la réduction de la dette et des impôts, à la stabilité douanière et à l’épargne. Et nous avons connu le succès. »

Calvin CoolidgeComme à son habitude, John Calvin Coolidge Jr. s’était couché tôt. Le calme régnait dans la demeure familiale et dans tout Plymouth Notch, un petit village de fermiers situé aux pieds des Green Mountains, dans le Vermont. Au contraire de l’hôtel Palace de San Francisco, où à 19h32 de ce 2 août 1923, rendait son dernier soupir le président des Etats-Unis, Warren Harding.

Aussitôt qu’il reçut la nouvelle, le télégraphiste de la voisine Bridgewater se dirigea vers Plymouth Notch pour la transmettre au vice-président de la nation – les Coolidge n’avait pas le téléphone (ni l’électricité, cela dit en passant). Quand il frappa à la porte de la maison, se présenta devant lui John Calvin Coolidge père ; immédiatement, celui-ci monta aux appartements de son fils et lui fit savoir qu’il était le nouveau président du pays.

À 2h47 du matin, John Calvin Coolidge Jr. prêta serment devant son père, qui était le juge de paix local, sur la Bible de sa mère et devant quelques témoins improvisés. Un quart d’heure plus tard, il retournait se coucher.

Il n’y a pas de meilleure anecdote pour décrire la personnalité du trentième président des Etats-Unis d’Amérique.

Cal le Taiseux

Calvin Coolidge vint au monde à Plymouth Notch le Jour de l’Indépendance de 1872. Silencieux et réfléchi, mais pas taciturne, il passa ses jeunes années à aider ses parents, à travailler et à étudier. Il étudia le latin, le grec, l’histoire et la politique. Son mémoire de fin d’étude avait pour titre « L’art oratoire dans l’histoire », ce qui ne laisse pas de surprendre chez quelqu’un qui finira par être connu comme « Silent Cal ».

Quelqu’un dira un jour de lui qu’il était un auditeur éloquent, qui pouvait se taire en cinq langues. Et, de fait, il pratiquait l’économie verbale : selon une étude réalisée par un statisticien, ses phrases avaient une moyenne de 18 mots, contre 26 pour Lincoln ou 41 pour Théodore Roosevelt. Et il était loin d’être égocentrique : selon l’étude d’un autre analyste, une seule fois il utilisa le mot « je » dans ses discours, qui totalisent ensemble 52.000 mots.

Cal le Taiseux, le réservé, ne manquait pas d’humour. Certainement pas. Une fois, une dame s’approcha et lui dit qu’elle avait parié avec son mari qu’elle serait capable de lui arracher plus de deux mots. Coolidge, alors, lui répondit : « Vous perdez. »

Bien qu’il commença à gagner sa vie comme avocat, très tôt il s’orienta vers la politique, dont il ne s’éloignera plus jusqu’en 1929, après plus de trente ans de service public. Après s’être consacré un temps à la politique municipale, il sauta à la Chambre des Représentants du Massachusetts, État où il avait déménagé pour exercer comme avocat et dont il devint le gouverneur (1918).

Rien ne laissait penser que Coolidge irait beaucoup plus loin, mais il se trouva devant une de ces situations qui peuvent détruire ou sublimer un politicien. Pour lui, ce fut la seconde option.

Le 8 septembre 1919, les policiers de Boston se mirent en grève et cessèrent le travail (participèrent à la grève 1.117 agents sur un total de 1.544). La ville ne tarda pas à se transformer en paradis pour les agitateurs et les délinquants, et en enfer pour le reste des Bostoniens. La nuit du 10, le maire fit appel à la Garde nationale, mais celle-ci n’arriva pas à reprendre le contrôle de la situation.

De la même manière qu’il s’opposait aux ingérence du gouvernement fédéral dans les affaires des États, Coolidge refusait que ces derniers envahissent le terrain des gouvernements locaux. C’est ainsi que, dans un premier, temps, il se maintint à l’écart du problème. Mais quand, après quatre jours de grèves les choses commencèrent à prendre une vilaine tournure, il décida de prendre en mains la situation : après avoir prévenu que « personne, jamais, nulle part » n’avait le droit de déclarer une grève « contre la sécurité publique », il appuya la décision du chef de la police de renvoyer les grévistes et d’engager de nouveaux agents, qui se mirent immédiatement à patrouiller. Seulement alors la grève fut annulée.

Dans cette affaire, il agit selon une manière propre à lui : dans un premier temps, il respecta les autorités locales et ne s’immisça pas dans la crise ; et c’est seulement quand celle-ci prit de l’ampleur qu’il décida d’intervenir. Même s’il pouvait comprendre les demandes des policiers, il mit en avant sa conviction que les intérêts du citoyen moyen devait prévaloir sur ceux des groupes organisés et minoritaires.

À la Maison Blanche

Coolidge était devenu un héros… et la convention républicaine était pratiquement au coin de la rue. Il ne pensait pas se présenter, mais ses partisans le convainquirent de faire le pas. Pour la candidature à la vice-présidence, il pensa à une femme, Alexandra Carlisle, une nouveauté à cette époque. Finalement, les Républicains optèrent pour le sénateur de l’Ohio, Warren Harding comme aspirant du parti à la Maison Blanche. Néanmoins, Coolidge s’adjugea la vice-présidence, beaucoup voyant en lui le progressiste adéquat pour compenser l’élection d’un homme de la vieille garde comme Harding, au détriment de l’homme choisi par ce dernier, Irvine Lenroot.

Harding obtint une victoire écrasante aux présidentielles de 1920, avec 61% du vote populaire et 404 suffrages au collège électoral, alors que son rival, le Démocrate James M. Cox (qui avait F. D. Roosevelt comme compagnon de ticket) devant se contenter du soutien de 36% de l’électorat et 127 votes au collège. Coolidge accéda donc à la vice-présidence de la nation.

Il n’y brilla pas. Son style direct et simple contrastait avec le verbe fleuri et prétentieux de Harding. Il était pratiquement une figure décorative (à l’époque la seule fonction d’importance d’un vice-président était de présider le Sénat) et comme il n’aimait pas assumer les compétences d’autrui, il restait peu connu des gens. Une fois, l’hôtel où il logeait dû être évacué à cause d’un incendie. Quand il voulut revenir à sa chambre pour éviter qu’un de ses costumes ne disparût dans les flammes, un garde l’en empêcha. « Je suis le vice-président », lui dit Coolidge. Le garde pensa d’abord le laisser passer, mais il réfléchit et demanda « De quoi ? » Ce à quoi répondit Coolidge indigné : « Je suis le vice-président des Etats-Unis ! » « Passez. – s’excusa finalement le garde – Je pensais que vous étiez le vice-président de l’hôtel. »

Comme nous l’avons vu au début, Harding mourut – d’un infarctus – le 2 août 1923, et le jour suivant, Coolidge devenait le trentième président des Etats-Unis.

Comment gouvernerait cet homme ? Quand il était maire de Northampton, dans le Massachusetts, il baissa les impôts et réduit la dette locale, mais il éleva le salaire des professeurs. Quand il devint gouverneur de son État adoptif, il opposa son veto à une loi qui prétendait augmenter le salaire des législateurs de 50% et une autre qui aurait permis la vente de vin titrant à moins de 2,75° (il s’opposa à cette dernière parce qu’elle violait le 18e amendement, la Loi sèche, qui n’était pas précisément de son goût ; mais, à nouveau, il n’était pas disposé à badiner avec la loi). De même, durant la première année de sa charge, il réduit le nombre d’agences étatiques de plus d’une centaine à moins de vingt. Il était considéré comme progressiste parce qu’il appuya le vote des femmes et l’élection directe des sénateurs d’État. D’un autre côté, il imposa certaines réglementations en vue d’améliorer les conditions de travail ou limiter la publicité extérieure. Et il allait au bureau en tramway. Tout cela se savait, mais il restait une énigme, y compris pour ses partisans.

Que ferait-il, une fois installé à la Maison Blanche ? Après la politique impérialiste de McKinley, l’interventionnisme féroce de Théodore Roosevelt et la présidence presque révolutionnaire de Wilson, Harding avait gagné les élections en promettant la « normalité ». Et Coolidge déclara, en assumant sa charge, qu’il suivrait la ligne de son prédécesseur immédiat. De fait, il maintint l’équipe de Harding, qui avait comme figures dominantes Herbert Hoover (Commerce) et Andrew Mellon (Trésor).

Son aversion pour les empiètements et sa prédilection pour la décentralisation l’amenèrent à déléguer, chaque fois qu’il le pouvait, à ses hommes de confiance. Il croyait au fédéralisme et à la division des pouvoirs, et amena à la vie publique les vertus privées qu’il tenait pour sacrées et qui guidaient sa vie personnelle : travail, honnêteté et austérité. Il passait des heures et des heures « à penser, penser, penser », aux dires d’un de ses collaborateurs, et il avait une manière particulière d’affronter les situations difficiles. « Si tu vois dix problèmes sur ton chemin – dit-il une fois à celui qui deviendrait son successeur, Herbert Hoover –, tu peux être sûr que neuf tomberont dans les oubliettes avant d’arriver à toi, ainsi tu ne devras que t’attaquer à un seul. » Cette façon de penser, qui mettait en évidence sa confiance dans les processus sociaux, lui causa pas mal de soucis ; surtout quand c’étaient moins de neuf problèmes qui tombaient dans les oubliettes, ou quand les circonstances concédaient une extraordinaire importance à l’exercice du leadership.

Coolidge partageait le « modèle américain », conçu par Hamilton, vanté par Henry Clay et mis en œuvre par Lincoln, sauf sur un aspect, bien que très sanglant : la préférence pour le protectionnisme économique et les douanes élevées. Il refusa d’effacer les dettes des pays européens après la Grande Guerre (« Bon, ils ont demandé l’argent, non ? »), mais il rejeta l’abaissement des tarifs douaniers, mesure qui aurait favorisé considérablement la récupération économique du Vieux Continent. Toutefois, même si la Commission des Tarifs douaniers laissa les choses en l’état, pour la plus grande joie des industries qui profitaient des impôts que supportait l’importation, il ne favorisa pas les investissements massifs en infrastructures ni l’augmentation des dépenses publiques. D’un autre côté, il fut le dernier président de l’Union à croire vraiment au fédéralisme, c’est-à-dire aux droits des États.

Le premier problème auquel il dût faire face fut la corruption. Harding, qui apparaît dans toutes les listes comme le pire président des Etats-Unis, n’était pas une personne corrompue, mais il choisit mal ses collaborateurs, dont plusieurs furent impliqués dans des scandales retentissants. L’honnêteté de Coolidge ne faisait aucun doute, mais au début il donna l’impression de protéger les gens de Harding face aux exigences croissantes du Congrès. Cependant, alors que le scandale allait lui exploser entre les mains, il décida de se mettre au travail, en conséquence de quoi ses avocats demandèrent l’inculpation de plusieurs suspects. Ainsi il apparut aux yeux de la population comme une personne qui n’abritait pas de préjugés contre les suspects mais qui était capable d’agir avec fermeté. Pour le plus grand bénéfice de sa popularité, alors que pointaient à l’horizon les présidentielles de 1924.

Après avoir obtenu la candidature républicaine sans opposition interne, il dût faire face dans les urnes à John W. Davis, du parti démocrate, et Robert LaFollete, du parti progressiste, une scission du Grand Old Party. Il obtint une victoire écrasante : 54% des suffrages et 382 des 531 votes du collège électoral.

Il put à peine jouir de cette victoire : peu après, son fils Calvin Jr. se blessa alors qu’il jouait au tennis à la Maison Blanche et son sang fut infecté par des staphylocoques ; comme il manquait encore quatre ans pour que Flemming isole la pénicilline, les médecins ne purent rien faire pour sauver sa vie. « Le pouvoir et la gloire de la présidence s’en furent avec lui », écrivit Coolidge dans son autobiographie. Jamais plus il ne fût le même. Jusqu’à aujourd’hui, seul lui et Lincoln perdirent un fils alors qu’ils occupaient la plus haute magistrature de la nation.

Bien et maltraité

L’expression « prospérité Coolidge » est plus que justifiée. Harding avait fait face à la crise de 1921, la dernière où l’on fit entièrement confiance aux forces du marché pour la surmonter, en diminuant les dépenses, qui avaient considérablement augmenté suite à la Grande Guerre. Coolidge les maintint à un niveau modéré, de 3,3 milliards de dollars, pendant qu’il consacrait les revenus, en hausse, à réduire d’un quart la dette de guerre.

La contribution la plus connue de Harding et de Coolidge à la prospérité des années ’20 est due en grande partie à leur Secrétaire du Trésor commun, Andrew Mellon. Quand il accéda à son poste, Mellon hérita de taux d’imposition de 70% sur les revenus les plus hauts. Avec Harding, il arriva à les abaisser à 50%, et Coolidge voulut les réduire encore de moitié. Les relations de Coolidge avec le Congrès étaient très mauvaises et, finalement, il dût accepter un taux de 40% dans la loi de 1924. Mais deux ans plus tard, Coolidge lançait une nouvelle réforme fiscale dessinée par Mellon, qui abaissait le taux d’imposition maximum à 20%, diminuait des impôts directs, éliminait l’impôt sur les donations et divisait par deux celui qui pesait sur les biens immeubles. Le résultat fut caractéristique des réductions fiscales : les revenus de l’État, loin de chuter, augmentèrent de 61% entre 1921 et 1928.

« La collecte de n’importe quel impôt qui n’est pas absolument nécessaire n’est qu’une espèce de larcin légal. » Citation de Coolidge. Ses arguments contre la voracité fiscale n’étaient pas seulement économiques ; de fait, ils étaient surtout moraux : « Je veux que les gens en Amérique puissent travailler moins pour le gouvernement et plus pour eux-mêmes. Je veux qu’ils obtiennent les récompenses dérivées de leur propre industrie. Voilà la principale signification de la liberté. »

Il se méfiait des agences qui régulaient les secteurs économiques, exception faite de la radio et des douanes. Il plaça à la tête de la Federal Trade Commission William Humphrey, qui avait dit que cette agence était « un instrument d’oppression, d’ingérence et d’injustice », il élimina sa faculté de surveillance des mauvaises pratiques ; de même, il retira les inspecteurs de la Food and Drugs Administration, aujourd’hui la toute-puissante DEA, et il transforma la Interstate Commerce Commission en un fantôme.

Les résultats de la politique de Harding et Coolidge furent spectaculaires : entre 1921 et 1924, la croissance de l’économie fut de 9%, un rythme qui ira en diminuant jusqu’à 1929. Les différents secteurs économiques adoptèrent le modèle Ford de production en série, les salaires en hausse et les prix en baisse. L’électricité, qui n’arrivait en 1912 que dans un foyer sur huit, était présente dans 60% de ceux-ci au milieu des années ’20. Les Américains commencèrent à acheter des actions et d’autres actifs, comme des immeubles. Les marchés étaient inondés de nouveaux produits, à un prix chaque fois plus bas. Au fur et mesure que diminuait le nombre de pauvres, la classe moyenne gagnait du terrain et du pouvoir d’achat. Les Américains n’avaient jamais joui d’autant de temps libre. Les entrepreneurs cessèrent d’être des « magnats voleurs » pour devenir des « capitaines d’industrie ». H. L. Menken disait alors : « L’entrepreneur heureux reçoit le respect et l’adulation que d’en d’autres lieux seuls obtiennent évêques et généraux. » Coolidge favorisa consciemment cet état des choses. Car, comme il l’assurait lui-même, « les bénéfices et la civilisation avancent main dans la main ».

Notre homme gagna l’admiration et le respect de ses concitoyens. Avec certitude, il aurait remporté les élections de 1928, mais il décida de ne pas se représenter. D’un côté, la mort de son fils lui avait enlevé le goût de rester à la Maison Blanche ; d’un autre, il n’estimait pas correct que quelqu’un reste à la tête de l’État tant de temps : « Si j’étais à nouveau président, j’occuperais ce poste presque dix ans, ce qui est trop », commentera-t-il à son secrétaire.

Malgré d’aussi brillants succès, Coolidge a été très maltraité par l’historiographie. Pourquoi ? En premier lieu, à cause des préjugés anticapitalistes et antilibéraux de la profession : le livre Reassessing the Pressidency, édité par John V. Denson et le Mises Institute, montre comment les historiens ont favorisé les présidents les plus bellicistes et qui augmentèrent les dépenses ; ensuite, parce qu’on a attribué La Grande Dépression aux administrations que lui et Harding présidèrent.

Benjamin Anderson, Lionnel Robbins et Murray Rothbard, entres autres, ont désigné la Réserve fédérale comme la principale responsable de cette crise, qui, d’un autre côté, avait été prédite par Ludwig von Mises et Friedrich A. von Hayek. Coolidge aurait pu promouvoir la fermeture de la Fed, qui seulement comptait dix ans d’âge quand il assuma la présidence. Mais il ne le fit pas. Sans doute ne comprenait-il pas ce qui se passait. D’un autre côté, ce qui allongea la dépression et la rendit si douloureuse fut le New Deal, qui en réalité démarra avec Hoover.

S’il avait rempilé quatre ans de plus à son poste, Coolidge aurait suivi la même politique que celle suivie par son prédécesseur face à la crise de 1921, et celle de 29 ne serait jamais passé à l’histoire comme « la Grande Dépression ». « Les notions socialistes de gouvernement ne sont pas les miennes – écrira-t-il. Tant que j’étais à la présidence, je prêtais attention à la réduction de la dette et des impôts, à la stabilité douanière et à l’épargne. Et nous avons connu le succès. »

Calvin Coolidge mourut le 5 janvier 1933, d’une attaque cardiaque. Un demi-siècle plus tard, quand Reagan arriva à la Maison Blanche et vit les portraits de Jefferson, Lincoln et Truman dans la salle de réunion du Cabinet, il appela le conservateur, Clement Conger, et lui demanda de retirer Jefferson et Truman et de mettre à leur place Eisenhower et Coolidge. Conger, alors, dit : « C’est une nouvelle ère. »