Le retour des alchimistes

Publié Par David Descôteaux, le dans Non classé

Je viens de visionner Quants, un documentaire paru en 2010 sur les « alchimistes » de Wall Street. Les grandes banques se sont arrachées ces cerveaux, des doctorants pour la plupart. Pour concevoir, à l’aide de formules mathématiques longues de douze pieds, des produits financiers complexes.

Produits qui leur ont explosé au visage en 2008.

(Dessin de presse : René Le Honzec)

En fermant mon ordinateur (on trouve le documentaire sur YouTube), je me suis dit : quel dommage ! On a sauvé Wall Street. Partout, les gouvernements ont sauvé leurs banques. Et du coup, on a relancé la machine. La crise financière nous fournissait une opportunité de changer ce système pour le mieux. Nous l’avons raté.

Les Bush, Obama et autres politiciens ont préféré endetter les gens ordinaires — qui gagnent en moyenne $40.000 — pour sauver des riches qui se payent des millions juste en bonis.

Mais Quants met en lumière une conséquence peu discutée de ce « sauvetage ». Depuis une quinzaine d’années, le secteur de la finance accapare nos meilleurs cerveaux. Aux États-Unis, le secteur financier employait 5% des diplômés MBA de Harvard en 1972. Aujourd’hui : 45%. J’ai déjà écrit sur le sujet, mais je me permets de le répéter : les innovations financières ont leur utilité. Sauf que des milliers de jeunes cerveaux érigent en ce moment des modèles algébriques complexes pour vendre de la glace aux eskimos, au lieu de travailler à découvrir des formes d’énergie moins polluantes, ou un remède au cancer.

Si on avait laissé l’industrie financière rapetisser et se rationaliser avec la crise, si on avait laissé cours au « nettoyage » naturel de l’économie, ces cerveaux seraient aujourd’hui disponibles pour faire autre chose. Mais on ne l’a pas fait. Les grandes banques on d’ailleurs déjà recommencé à embaucher en masse ces « alchimistes ».

Des physiciens ont récemment écrit une lettre ouverte au New York Times, suite à l’annonce par le gouvernement américain de la fermeture d’un accélérateur de particules d’ici la fin de l’année. Une installation qui opère depuis 1983 en Illinois.

En 1993, écrivent les auteurs, le Congrès a coupé les vivres à une installation semblable au Texas. Résultat : plusieurs jeunes physiciens sont allés se trouver des emplois à Wall Street. La conclusion des auteurs : « Préférez-vous que nos physiciens s’occupent de séparer des protons, ou de concocter des obligations financières adossées à des actifs ? »

On devrait peut-être se poser la question. Avant la prochaine crise.

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  1. le problème c’est que ce ne serait pas un nettoyage naturel de l’économie sachant que la politique au usa (mais aussi en europe) est fortement lié aux plus haute affaire. Et on ose appeler ça du libéralisme, ça me chagrine. Quand est ce que les gouvernement arrêteront leur implication dans l’économie?
    Sinon, je souhaiterai savoir si une version sous-titrée français serait disponible pour Quants.
    Merci beaucoup

  2. Le fait que la finance accapare les jeunes diplômés les plus brillants au détriment de la recherche, par exemple me parait explicable très simplement: les chercheurs sont (en France tout du moins) payés à coup de lance-pierre, d’où fuite de cerveaux etc…
    C’est bien beau de souhaiter que les gens travaillent sur la lutte contre le cancer au lieu de créer des produits financiers, mais il faut être réaliste: peu de monde choisit un emploi payé 1500€ par mois quand un autre payé le double ou le triple lui est proposé, moi le premier.

    1. Le salaire des chercheurs n’arrivera jamais à concurrencer les rémunérations offertes par la finance. Les salaires des chercheurs américains sont trois ou quatre fois plus élevés que ceux des Français, mais toujours 10 fois moins que ceux offert par la finance.
      Fort heureusement, le salaire n’est pas la motivation principale d’un chercheur, qui travaille essentiellement pour satisfaire son égo (qui peut se matérialiser dans son facteur H, ses prix et distinctions etc.). Donc ce qu’il faut lui offrir, ce sont des bonnes conditions de travail et du matériel performant, ce que montre très bien l’article (les chercheurs quittent leur boulot non pas parce qu’ils ne sont pas assez payés, mais parce qu’on ferme leur accélérateur de particules et que sans lui ils savent bien qu’ils n’arriveront pas à grand-chose).