Liberté, Censure, Quotas selon Delphine de Girardin

Liberté et auteurs du 19ème siècle : découvrez la parole libre de Delphine de Girardin.

Par Gabrielle Dubois.

Dans ce neuvième épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, nous verrons la censure museler l’écrivain Delphine de Girardin sans arriver à brider sa pensée. Heureusement, car quand cette intelligence s’attaque aux politiciens, ils deviennent bien petits sous sa plume.

Delphine de Girardin, mini biographie

Née Delphine Gay, elle était une femme de lettres française (1804-1855). Elle se distingue dès l’âge de seize ans par sa poésie qu’elle déclame dans de prestigieux salons littéraires parisiens. Elle publie des chroniques brillantes (Les Lettres parisiennes, 1836-1848), sous le pseudonyme masculin de Vicomte de Launay. Elle écrit des romans (dont la Canne de M. de Balzac, 1836), des œuvres dramatiques (La joie fait peur, 1854), nombre de pièces de théâtre jouée à la Comédie Française.

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Lamartine, Musset, Eugène Sue, Balzac, Hugo, Gautier, Sand… sont ses amis. Elle les accueille dans son propre salon littéraire :

« Libres soirées, intimités délicieuses, conversations étincelantes, dialogues du génie et de la beauté, charmantes fêtes de l’esprit. » d’après Théophile Gautier… un brin amoureux !

Elle épousa Émile de Girardin qui fonda le journal La Presse, dans lequel elle se moqua des quotas méprisant de l’Académie française, et fustigea un Pouvoir dont elle n’attendait rien.

Delphine de Girardin, la femme de toutes les qualités

« Elle était douce, gaie et bon garçon » d’après Lamartine.

Théophile Gautier lui écrira un bel et douloureux éloge :

« Elle avait l’amour du beau, du bien, du vrai ; elle abhorrait le mensonge et la lâcheté… Que souvent elle nous a consolé par une de ces éloges qui relèvent ! Que de fois nous sommes sortis joyeux après être entré chez elle abattu et triste ! Vous doutiez de votre esprit, elle vous renvoyait spirituel…

La prose de Mme de Girardin est nette, vive, acérée, claire, originale, sa verve toujours soutenue… une finesse d’observation toute féminine, un bon sens tout viril. »

Victor Hugo lui écrivit un long et magnifique poème posthume.

Que peut écrire une femme ?

Malgré toutes ces qualités reconnues et méritées, la censure s’acharne sur Delphine de Girardin. Extraits de la préface d’un de ses romans, par elle-même :

« Il y avait dans mon roman un chapitre assez piquant. On a dit à l’auteur :

– Prenez garde, on fera des recoupements, on reconnaîtra des personnages : ne publiez pas ce chapitre.

Et l’auteur, docile, a retranché ce chapitre.

Il y en avait un autre qui était une scène d’amour assez tendre, comme doit l’être une scène de passion dans un roman. On a dit à l’auteur :

– Il n’est pas convenable pour vous de publier un livre où la passion joue un si grand rôle ; ce chapitre n’est pas nécessaire, supprimez-le.

Et l’auteur, timide, a retranché ce second chapitre.

Il y avait encore dans ces pages une satire et une élégie. On a trouvé la satire trop mordante et l’élégie trop intime. L’auteur les a sacrifiées…

Mais il est resté avec cette conviction : qu’une femme qui vit dans le monde ne doit pas écrire, puisqu’on ne lui permet de publier un livre qu’autant qu’il est parfaitement insignifiant. »

Quotas de femmes écrivains à l’Académie française

1844, élections à l’Académie française. Sous le pseudonyme de Vicomte de Launay, Delphine, raconte les coulisses :

« À chaque nouvelle candidature académique, les divers galants admirateurs de nos diverses femmes célèbres répètent en cœur et comme un refrain cette même charmante flatterie :

– Mais c’est vous, madame, qui devriez vous mettre sur les rangs !

Aussitôt un académicien quelconque se hâte de reprendre :

– Madame, je vous promets ma voix.

Puis, après un gracieux ou affreux sourire, selon ses moyens, il ajoute :

– Sérieusement, pourquoi n’y aurait-il pas à l’Académie française deux fauteuils réservés pour des femmes ; pour madame Sand et pour madame une telle ?

Pourquoi les femmes d’un grand talent ne seraient-elles pas de l’Académie ? »

Une femme à l’Académie française serait une anomalie

« Parce que ce serait une anomalie, une inconséquence, une chose ridicule et contre vos mœurs. Nous vous demanderons à notre tour : pourquoi donc les femmes auraient-elles un fauteuil dans un pays où elles ne peuvent avoir un trône ? Pourquoi voulez-vous leur octroyer la plume, quand vous leur avez refusé le sceptre ? Pourquoi, lorsqu’elles ne sont rien par leur naissance, seraient-elles quelque chose par leur génie ? Pourquoi leur reconnaître un privilège quand on leur a dénié tous les droits ? Une femme, en France, ne peut être duchesse qu’en épousant un duc ; eh bien, elle ne doit être académicienne qu’ne épousant un académicien.

Comment ce peuple adorateur des dames a-t-il pu imaginer un arrêt cruel contre les femmes ? Quelle est donc la cause de cette contradiction inexplicable ?

– L’envie.

– Les hommes sont envieux des femmes ?

– Non, les Français sont envieux des Françaises, et ils ont raison : en général, les Françaises ont plus d’esprit que les Français. »

Liberté de penser vendue d’avance

Une des Lettres Parisiennes de Delphine de Girardin de 1837 :

« Pauvres gens que nous sommes, ou plutôt que vous êtes, vous avez réclamé à grands cris la liberté des individus, la liberté des cultes, la liberté de la presse, la liberté du commerce, et vous avez oublié la plus précieuse de toutes : la liberté de la pensée ! Sans celle-là, les autres ne sont rien. Vous avez vendu d’avance toutes vos impressions, toutes vos idées ; votre admiration a un propriétaire, et vos injustices ont des abonnés. Si l’un de vous s’écrie : Ceci est beau ! on lui répond : Tu es payé pour le dire ; si un autre dit : Ceci est mal, on lui répond : Tu n’en sais rien ; un ennemi n’est pas un juge. Vous ne pouvez pas louer un acte du pouvoir sans être traité de valet ; vous ne pouvez pas évoquer un souvenir de l’exil sans être traité de rebelle ; votre voix, vous l’avez promise ; votre nom, vous l’avez donné. »

N’attendons pas notre liberté de petits ambitieux

Une des Lettres Parisiennes de Delphine de Girardin de 1847, soit un an avant la Révolution de 1848, nous pouvons lire pourquoi l’auteur n’attendait rien du pouvoir :

« Ce sont les rois eux-mêmes qui perdent les royautés. Les ministres constitutionnels semblent n’avoir qu’un seul devoir à remplir : se faire une majorité à tout prix. La grandeur du pays, le bonheur du peuple, le progrès de la civilisation, tout cela leur est indifférent : une belle majorité compacte, docile, aveugle et bien disciplinée, c’est leur rêve. À quoi bon leur servira-t-elle ? À rester.

Le grand malheur de notre temps, c’est que tous nos ambitieux aiment le pouvoir pour lui-même ; et le pouvoir est peut-être la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée ainsi. Aimer le travail pour lui-même est noble, aimer l’art pour lui-même est grand, aimer le sacrifice pour lui-même est sublime, mais le pouvoir, c’est honteux !

Ce que les hommes font du pouvoir

« Monter sur le faîte, non pas pour y voir de plus haut et de plus loin le destin des hommes, mais pour y languir oisif, pour s’y pavaner niaisement, c’est une ambition d’infirmes que nous ne pouvons pas comprendre.

Quoi ! Vous voulez la force, et vous n’avez rien de difficile à accomplir ! Vous voulez l’éclat, et vous n’avez rien de beau à faire briller au jour ! Vous voulez le concours de tous et vous n’avez aucune idée généreuse à faire triompher !

Vous voulez être ministres uniquement pour avoir le droit de tenir un portefeuille rouge sous le bras, pour le plaisir d’être cajolés, l’honneur d’être appelé Monsieur le Ministre. Et vous restez là, satisfaits d’être là, n’ayant d’autres pensées que de vous y maintenir, d’autre souci que d’empêcher vos rivaux d’y arriver. En vérité, vous êtes des ambitieux bien modestes, et c’est à ce pauvre désir, à cette ambition si petite, que vous sacrifiez les grandes destinées d’un grand pays ! »

Le système du bec dans l’eau

« Dans ces 35 millions d’habitants, vous ne comptez que 225 hommes (une partie des députés électeurs de ce temps-là). Vous vivez par eux et pour eux ; leur plaire est toute votre gloire ; les affaires sont faites en leur nom, ou plutôt ne sont pas faites en leur nom ; intérêts généraux, diplomatie, administration, agriculture, beaux-arts, tout est immolé à la nécessité de les séduire, à la crainte de les irriter. Vous ne décidez aucune chose, pour les nourrir d’espérance, tous et toujours. Vous pratiquez le grand système du bec dans l’eau : vous ne prenez aucune décision pour ne déplaire à personne et maintenir les illusions de tous. »

De la liberté à l’égalité, encore…

Et comme on a pu le lire dans les précédents épisodes de cette série Liberté et auteurs du 19ème siècle, de la liberté on déborde très souvent sur l’égalité :

« Certes, écrit Mme de Girardin, on ne nous accusera jamais de flatter le peuple, nous ne l’avons jamais bercé de ce beau rêve d’envieux qu’on nomme égalité ; nous avons toujours déclaré, au risque de lui déplaire, que l’égalité était une injustice, qu’un paresseux n’était point l’égal d’un travailleur, que le niveau universel promis par les philosophes était un mensonge. Mais si nous ne croyons pas que tous ceux qui sont en haut doivent descendre, nous croyons que beaucoup, parmi ceux d’en bas, doivent monter ; si nous ne croyons pas au nivellement par l’envie, nous croyons à l’égalité par l’éducation…

Mais il n’y a plus d’hommes d’État. Il y a des hommes qui font leurs affaires de l’État, et tant que leurs affaires sont bonnes, ils ne peuvent pas s’apercevoir que celles de l’État sont mauvaises. Des gens si contents de leur sort n’éprouvent pas le besoin du progrès. Il ne faut donc rien espérer de leur ambition sordide, de leur inintelligente personnalité. »

La femme règne et ne gouverne pas

George Sand, Delphine de Girardin, ne sont-ce pas là deux sublimes esprits de femmes ? Qui pourrait nier que la femme mérite moins de liberté que l’homme ? Qui pourrait nier que ce manque de liberté accordé à la parole de la femme au 19ème siècle, ou dans tant de pays encore au 21ème, nous a sans doute fait manquer plus d’une belle et riche pensée ? Pourtant, comme l’écrivait Delphine de Girardin :

« La femme règne et ne gouverne pas. »

Émile de Girardin souhaite libérer les femmes

Dans le prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, nous ferons la connaissance de M. de Girardin, mari de Delphine, qui s’était attaqué à ces gens cités plus haut et qui vivaient d’abus. Homme libre, il voulait souffler l’esprit de la réforme. Mais ses idées novatrices, telle la liberté pour les femmes, relevaient-elles de l’impossible ? M. de Girardin, ardemment soutenu sa femme Delphine, n’était-il qu’un utopique ?

« Ô naïveté sans pareille ! Quand on veut dessécher un marais, on ne fait pas voter ses grenouilles ! »

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