Bitcoin : la blockchain contre l’hégémonie du dollar ?

Publié Par h16, le dans Édito

Pendant que la courbe du prix des bitcoins exprimé en dollars ou en euros continue de fluctuer plus ou moins violemment en fonction de l’actualité, la technologie sous-jacente, la Blockchain, poursuit sa douce pénétration de différents marchés, de façon suffisamment discrète pour que seules quelques petites vagues apparaissent à la surface de nos médias.

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On découvre par exemple que Bitnet, un acteur influent dans le paiement avec cette monnaie, vient de se faire racheter par Rakuten, géant japonais du commerce en ligne. L’aspect intéressant de cette transaction est que l’acheteur semble tout particulièrement intéressé par la technologie développée par Bitnet pour accéder à la Blockchain, au point de développer un laboratoire spécifique « blockchain » à Belfast.

Bien évidemment, cet engouement (discret mais tenace) d’une partie des firmes technologiques provoque interrogations d’une part de ces médias qui tentent souvent de comprendre ce qui se passe. Reconnaissons que la technologie Blockchain, utilisant cryptographie et informatique distribuée, n’est probablement pas à la portée du premier venu qui risque de facilement sombrer dans un maelström d’approximations et faire du journalimse, quitte à jouer sur les peurs éternelles du méchant terrorisme ou du blanchiment d’argent sale : moyennant l’affirmation (fausse mais si souvent répétée) que les cryptomonnaies permettent des paiements anonymes (pas comme l’euro ou le dollar, hein, mes petits amis), on en vient à expliquer que Bitcoin permettrait le développement de pratiques criminelles, l’extorsion par rançon en premier lieu par exemple.

blockchain - mécanisme de hashOn comprend la gêne des journalistes, porte-étendards réguliers du Camp du Bien, pris entre l’envie de débiner un peu cette technologie qui aide les méchants et les vilains à conduire leurs transactions (pensez donc, on peut acheter de la drogue et des armes avec Bitcoin ! C’est le Mal !) et celui de comprendre ce qui peut bien motiver des pans entiers d’industries multicentenaires à fourrer leurs nez dedans.

Parce que voyez-vous, la Blockchain intéresse même les banques, au point qu’on voit fleurir régulièrement quelques articles sur les projets plus ou moins fumeux de telle ou telle banque d’utiliser cette technologie en son sein. Dernièrement, c’est BFM qui se fendait d’un petit article pas trop violent pour décrire l’association récente de plusieurs banques (Santander, UBS, Bank of New-York Mellon, Deutsche Bank) dans le but de développer une cryptomonnaie basée sur la blockchain leur permettant des règlements interbancaires.

L’article se contente ici d’étaler quelques faits et se passe de toute analyse, qu’on cherchera d’ailleurs en vain sur l’internet francophone des médias traditionnels. Pourtant, il y a beaucoup à dire devant une telle annonce qui n’a absolument rien d’anodin.

D’une part, l’observateur un peu averti ne pourra s’empêcher de noter la recrudescence des velléités bancaires à vouloir développer ou s’approprier les technologies de la blockchain. Cette attitude des vieilles institutions est pour le moins paradoxale puisqu’il faut se rappeler que la blockchain offre un changement paradigmatique fondamental pour l’échange de valeur en permettant de s’affranchir d’un tiers de confiance. Par construction, la blockchain permet l’échange de propriété privée sans utiliser une troisième entité qui centraliserait et accréditerait la transaction. Fondamentalement, par construction, le motto de Bitcoin est « Be Your Own Bank », soyez vous-même votre propre banque.

Autrement dit, les banques essayent avec ces différentes associations et le développement d’atelier ou de laboratoires « blockchain » de s’approprier une technologie dont le fondement réside dans leur disparition, accréditant l’idée que la blockchain est une idée viable (et pour cause), alimentant clairement ce qui pourrait être l’arme de leur propre destruction.

Mais d’autre part, un autre changement est ici à l’œuvre dont je n’ai pas vu la mention dans les médias français et qui m’apparaît absolument fondamental : développer des techniques de netting interbancaire, ou de règlements interbancaires basés sur la blockchain représente un changement complet de philosophie vis-à-vis … du dollar américain. C’est tout sauf anodin.

Pour toutes les banques internationales, il existe une réalité intangible jusqu’à présent : le dollar américain est la monnaie de compensation systématique et quasiment obligatoire. Oh, bien sûr, une banque internationale peut très bien tenter de compenser ses opérations auprès des autres banques sans passer par la monnaie américaine, mais cela s’avèrera généralement très compliqué, et, pragmatiquement, suicidaire. Au passage, cela explique pourquoi une banque française (BNP Paribas), commerçant avec l’Iran et Cuba, s’est vue infliger une amende de 9 milliards de dollars américains, ayant utilisé cette monnaie pour régler certaines affaires avec ces pays.

Le dollar, de ce point de vue, est un formidable levier, un magnifique outil de puissance américaine puisqu’il s’impose quasiment à tous dans les transactions bancaires mondiales. À neuf milliards de dollar l’amende, on fait vite rentrer dans le rang les aventuriers. Or, si des banques basculent rapidement leurs transactions internes depuis le dollar vers bitcoin ou toute cryptomonnaie de leur choix, elles pourront mécaniquement se passer complètement du dollar et, par voie de conséquence, ne pas se retrouver du mauvais côté du bâton si le gouvernement américain tentait de leur infliger des sanctions.

Cette analyse est d’ailleurs partagée par Simon Black du site Sovereign Man, et je fais miennes les conclusions qu’il tire de celle-ci : la mise en place de techniques de blockchain dans les banques représente la menace la plus sérieuse et la plus profonde au système bancaire actuel qui repose avant tout sur l’hégémonie du dollar.

Or, l’implémentation de ces techniques ne demandera pas des douzaines d’années. La « preuve de concept » existe déjà depuis 2009. Elle est déjà valorisée, à elle seule, 8 milliards d’euros, et a amplement prouvé pouvoir fonctionner dans un cadre concurrentiel. Et avec l’incitation que représentent à la fois les montants en jeu (le coût de ces transactions en dollar est estimé à 80 milliards annuellement) et les éventuelles amendes qui tomberaient en cas de changement « impromptu » de telle ou telle législation bancaire américaine (au demeurant minée de toute part), on comprend qu’il ne faudra probablement pas plus d’une petite poignée d’années pour que les banques internationales qui le souhaitent mettent en place des solutions alternatives aux compensations via le dollar. Elles en ont largement les moyens.

reserve currency status

Du reste, l’hégémonie américaine dure depuis plus de 70 ans (on peut la faire remonter aux accords de Bretton-Woods en 1944), et un changement majeur après 7 ou 8 décennies ne représente rien d’invraisemblable surtout au regard de l’histoire monétaire depuis six siècles. On peut bien sûr imaginer un retour à l’étalon or, bien qu’en général un tel retour en grâce de la « relique barbare » (!) n’intervienne qu’après des guerres – ce qui n’augurerait rien de bon. Cependant, au vu des récentes manœuvres bancaires, on peut aussi considérer Bitcoin ou, de façon plus générale, les cryptomonnaies, qui constituent une alternative crédible.

Une conclusion s’impose : la blockchain s’installe discrètement, mais les changements qu’elle apporte seront tout sauf discrets.
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Sur le web

  1. Selon Yves Caseau et Serge Soudoplatoff, il ne se passe pas une journée sans que l’on parle des « blockchains ». Ellesont révolutionné la monnaie avec les bitcoins, et maintenant elles vont« disrupter » les banques, mais aussi les notaires, les avocats, les agentsimmobiliers, le monde de l’énergie, la santé, la culture, les administrations … Retrouvez la vidéo de leur analyse sur le site de la Fondation pour l’innovation politique : http://goo.gl/f9bnk0

  2. Bonjour,

    « Elle est déjà valorisée, à elle seule, 8 milliards d’euros ». Il correspond à quoi ce chiffre ? As-tu une source ? Merci.

    1. J’imagine qu’il s’agit de la market cap des bitcoins actuellement en circulation.

      1. Si c’est cela, c’est encore plus, de l’ordre de 10 milliards d’Euros (Cf coinmarketcap.com). Et on pourrait aussi inclure les capitalisations indirectes de l’éco-système de la Blockchain et des crypto. Un article intéressant à ce sujet: https://news.bitcoin.com/fintech-blockchain-german-landscape/

        1. Pardon, j’évoquais la capitalisation de toutes les crypto, et effectivement la capitalisation du Bitcoin, c’est 8 milliards.

      2. Je pense que c’est plutôt quelque chose comme le Ripple protocole objet de la joint-venture entre les banques.
        Ca ne serait pas étonnant vu qu’ils estiment le coût annuel des transactions à 80Mds de $.

        Car la capitalisation des bitcoins a dépassé depuis un moment les 9 milliards suivant le site blockchain.info (graphique ici, se mettre en mode 30 jours)

        http://www.bitcoincours.com/p/statistiques-bitcoin.html

        1. Extrait article de sovereignman de ce 23 août :

          Ripple, a blockchain-style protocol that’s funded by Google Ventures (among others), is now being utilized by international banks to send and receive transactions directly.

          https://www.sovereignman.com/trends/barack-obama-may-have-finally-destroyed-americas-1-advantage-20115/

          1. Ripple est un sacré projet, mais la capi de ces tokens qui n’ont pas vocation à stocker la valeur ne dépasse par le milliard. La techno n’a vu le jour qu’en 2012. Le 2009 indique bien qu’il est fait référence au bitcoin, et à sa capacité à perdurer dans un environnement qui lui est légalement hostile, et concurrentiel, i.e. la multitude de nouvelles monnaies.

            Le problème de bitcoin est sa lenteur.

            1. « Le problème de bitcoin est sa lenteur. » Ils vont bien finir par y remédier:
              http://www.coindesk.com/could-the-bitcoin-lightning-network-solve-blockchain-scalability/

            2. Je ne parle pas de la capi des currencies en circulation mais de la capitalisation évaluée de l’entreprise Ripple qui a d’autres activités avec la blockchain.

  3. Il y a surement des idées à recycler pour l’enregistrement sécurisé des transactions, en revanche ce type de monnaie ne remplace pas le rôle fondamental des banques dans la création monétaire et la sélection des projets dignes d’obtenir un crédit. Par ailleurs il n’y a pas de réelle contrepartie avec le Bitcoin, contrairement à la monnaie créée par les banques qui détiennent en échange une créance sur des biens réels et sur des projets crédibles (si elles ont bien fait leur travail de sélection).

  4. Le problème du bitcoin c’est que n’importe qui peut créer sa propre monnaie virtuelle et donc créer de la monnaie. Le fait que le bitcoin soit la cryptomonnaie la plus capitalisée est juste dû à sa « marque » puisque n’importe quelle crytpomonnaie peut avoir les avantages du bitcoin.
    L’EUR et l’USD ont un avantage non seulement parce que leur marque est plus connue mais aussi parce que les entreprises et les particuliers doivent payer leurs impôts dans cette monnaie et sont donc obligés de l’utiliser.

    Mais la technologie blockchain a plus à offrir que juste la monnaie type bitcoin.

    1. Il semble que pour certains, trop de libertés c’est un problème !
      Sinon Marco la monnaie c’est avant tout une histoire de confiance et la reco de la marque est une conséquence.

    2. « Le problème du bitcoin c’est que n’importe qui peut créer sa propre monnaie virtuelle et donc créer de la monnaie. »
      Faux; Seul le système Bicoin peut créer des bitcoins, selon une logique très stricte et jusqu’à une certaine limite.
      En revanche, on peut créer des systèmes dérivés qui permettent aux utilisateurs de créer des monnaies, par exemple Ripple. En quoi est-ce un problème? La difficulté avec les monnaies, ça n’est pas de les créer, c’est de les faire accepter.

       » Le fait que le bitcoin soit la cryptomonnaie la plus capitalisée est juste dû à sa « marque » »
      Oui, comme pour toutes les monnaies (et beaucoup d’autres biens)

      « L’EUR et l’USD ont un avantage non seulement parce que leur marque est plus connue mais aussi parce que les entreprises et les particuliers doivent payer leurs impôts dans cette monnaie et sont donc obligés de l’utiliser. »
      Oui. C’est l’un des artifices que les Etats ont inventés pour contraindre les gens à utiliser leurs monnaies.

      « Mais la technologie blockchain a plus à offrir que juste la monnaie type bitcoin. »
      Exact

  5. Une monnaie qui permet de franchir une frontière sans qu’un branleur au pantalon bleu sombre à bande rouge ne vous demande si vous avez plus de 7500 Euros en cash, cela ne peut durer. Trop injuste. Ils tenteront de l’interdire.

    Dites voir, les Vopos à la frontière, c’est pour quand ❓

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