« Les Machiavéliens » de Burnham, une lecture libérale (V)

Puisque les penseurs machiavéliens ont montré qu’aucune société ne peut éviter une minorité dirigeante, ce règne minoritaire doit être rendu aussi volontaire et apolitique que possible.

Par Finn Andreen.

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Pour conclure cette lecture libérale de Les Machiavéliens de James Burnham, il faut commencer par dire que la science politique machiavélienne est essentielle pour comprendre la réalité du pouvoir politique dans la société. Elle reconnaît le manque de représentation politique réelle pour la majorité, et fournit des explications complètes de ce phénomène, en puisant dans la sociologie, la psychologie et la théorie politique. De plus, les travaux des penseurs machiavéliens contribuent à comprendre l’instabilité politique inhérente aux systèmes politiques dits démocratiques.

Pourtant, les tendances bonapartistes qui se manifestent dans de nombreuses démocraties montrent que cette science politique doit être complétée par une proposition de liberté politique pour cette majorité. Les machiavéliens eux-mêmes ne proposèrent aucune solution véritable à la situation dramatique qu’ils ont identifiée, malgré la tentative relativement faible de Burnham d’assimiler la liberté à l’existence d’une opposition à l’élite gouvernante.

Malgré leurs conclusions concernant l’inévitabilité d’une minorité dirigeante, ainsi que le manque d’initiative dans leur démarche intellectuelle, les machiavéliens ne succombèrent pas toujours au défaitisme.

Selon Robert Michels, par exemple :

« Il serait erroné de conclure qu’il faudrait renoncer à tout effort visant à déterminer les limites qui peuvent être imposées aux pouvoirs exercés sur l’individu par les oligarchies (État, classe dominante, parti, etc.). Ce serait une erreur d’abandonner l’entreprise désespérée de s’efforcer de découvrir un ordre social qui rendra possible la réalisation complète de l’idée de souveraineté populaire1

Le libéralisme propose précisément l’ordre social que Michels appela de ces vœux. C’est une philosophie politique qui, justement, définit les limites du pouvoir de l’État ainsi qu’un ordre social fondé sur la souveraineté populaire réelle.

Associations volontaires et involontaires

La question de savoir si l’acceptation populaire d’un « dirigeant » est volontaire ou non, semble être de la plus haute importance pour toute théorie politique. Cependant, Burnham ne fait pas cette distinction, il supposa simplement que le « dirigeant » est imposé.

En d’autres termes, Burnham et les machiavéliens traitent l’État de la même manière qu’un parti politique. Pourtant, il y a là une distinction cruciale, puisque l’affiliation à un parti politique est volontaire. Dans une organisation politique mature, qui n’est « démocratique » que de nom comme l’ont montré les machiavéliens, un militant régulier choisit, sciemment ou non, d’avoir très peu d’influence et d’être dirigé par les dirigeants du parti.

C’est la raison pour laquelle les libéraux considèrent l’État comme radicalement différent par rapport à d’autres organisations, comme les partis politiques, les entreprises ou les syndicats, car y adhérer est toujours volontaire. Dans ces organisations, il y a toujours la possibilité de se retirer, de résilier le contrat, de quitter l’organisation, surtout si l’on considère que les tendances oligarchiques deviennent insupportables.

Mais ce n’est pas le cas pour l’État qui exige une association forcée. La notion de contrat social avec l’État doit donc être considérée comme faisant partie du mythe de la démocratie, de l’arsenal utilisé pour convaincre la majorité que la représentation démocratique est véritable, alors qu’en réalité une minorité dirige. En ce sens, le libéralisme est en parfait accord avec la pensée politique des machiavéliens.

Comme les machiavéliens et Burnham lui-même n’avaient pas de théorie de l’État, il n’est pas surprenant qu’ils semblaient ignorer l’existence de la distinction libérale entre deux types d’organisations radicalement différentes.

Il s’agit de l’association volontaire et de l’association involontaire en société. Il existe d’un côté l’organisation volontaire, productive, de nature économique, représentée par les entreprises, les coopératives et les associations de la société. De l’autre se trouve l’organisation coercitive, exploitante, et de nature politique : l’État.

Murray Rothbard a justement fait cette distinction cruciale entre un membre volontaire d’une organisation et un sujet involontaire d’un État. Il a montré comment cette distinction entre association volontaire et association involontaire doit aussi être faite à l’égard de la minorité dirigeante. Il a distingué les « aristocrates naturels » d’une société libre et les « aristocrates artificiels » de l’État. Ces derniers sont des « oligarques coercitifs » qui « gouvernent par la contrainte ».

Le passage clef de l’essai de Rothbard est le suivant :

« Les aristocrates artificiels, les oligarques coercitifs, sont les hommes qui accèdent au pouvoir en envahissant les libertés de leurs semblables, en leur refusant leur liberté. À l’opposé, les aristocrates naturels vivent en liberté et en harmonie avec leurs semblables, et s’élèvent en exerçant leur individualité et leurs plus hautes capacités au service de leurs semblables, soit dans une organisation, soit en produisant efficacement pour les consommateurs. En fait, les oligarques coercitifs atteignent invariablement le pouvoir en limitant les élites naturelles, ainsi que d’autres personnes ; ces deux types de leadership sont antinomiques. »

Il semble évident que la société a besoin d’« aristocrates naturels » pour se développer. Mais comme Murray Rothbard l’a montré, la disponibilité de tels leaders naturels dépend dans une large mesure de la limitation du pouvoir des oligarques coercitifs et de la réduction de leur nombre.

La souveraineté du peuple, c’est le libre marché

Pour les libéraux, une augmentation de la liberté politique, c’est-à-dire la possibilité d’association volontaire et non contrainte, ne peut donc se réaliser qu’avec une réduction du pouvoir de l’État sur la société. La même idée exprimée en termes machiavéliens est que la majorité ne peut avoir d’influence accrue sur l’orientation de la société qu’en limitant le pouvoir de la minorité dirigeante.

Dans ce contexte, l’économie de marché est le seul ordre social fondé sur la souveraineté populaire, comprise comme le droit fondamental de choisir.

L’économie capitaliste non entravée est fondamentale pour le développement et le progrès de la société. C’est l’intervention de l’État dans le marché libre qui renforce le pouvoir de la minorité politique artificielle. Et c’est cette même intervention étatique qui freine l’amélioration générale des conditions matérielles, comme l’histoire moderne le montre clairement.

Le libre marché peut donc être considéré comme une vraie forme de démocratie, une démocratie qui n’est pas soumise à une oligarchie coercitive. Seule l’économie de marché permet de prendre en compte le choix de millions d’individus, non pas une fois tous les cinq ans dans les urnes, mais chaque jour, des dizaines, voire des centaines de fois par jour. C’est dans le libre marché que les dirigeants naturels de la société peuvent émerger et se développer au mieux de leurs capacités, pour le bien de tous.

Il est bien connu que les machiavéliens ne sont pas parvenus à cette conclusion. Ceci est dû en partie a leur manque de compréhension ou d’intérêt pour l’économie.

En effet, ils ne firent aucune référence aux contributions fondamentales en sciences économiques de leur contemporains, Carl Menger et Eugen von Böhm-Bawerk de l’École autrichienne. En particulier, la théorie subjective de la valeur de Menger et la théorie des taux d’intérêt et du capital de Böhm-Bawerk, ont dramatiquement amélioré la compréhension du système capitaliste moderne.

Une affinité intellectuelle aurait probablement pu exister entre les penseurs machiavéliens et les économistes autrichiens, car l’école autrichienne se considère également comme étant non normative et basée sur des lois fondamentales – économique cette fois.

L’intérêt politique de la majorité devrait donc être d’abord, au minimum, de mettre fin à la croissance du pouvoir de l’État, puis de réduire son intervention dans la société.

La proposition libérale à cet égard est composée des étapes suivantes vers une société libre :

  1. Déréglementation : le plus grand nombre de secteurs de l’économie devrait être libéré de l’intervention de l’État.
  2. Décentralisation : le plus grand nombre de décisions et d’initiatives politiques devrait avoir lieu localement.
  3. Privatisation des fonctions de l’État : le plus grand nombre d’activités et de responsabilités devraient être retiré du secteur public et soumis à la concurrence.

Puisque les penseurs machiavéliens ont montré qu’aucune société ne peut éviter une minorité dirigeante, alors ce règne minoritaire devrait être rendu aussi volontaire et apolitique que possible à travers de telles propositions libérales. De cette façon, le pouvoir politique de la minorité dirigeante serait considérablement affaibli et laisserait  par conséquent la place aux leaders naturels de la société.

Conclusion

Cette lecture libérale de l’ouvrage Les Machiavéliens de Burnham est un essai visant à présenter la science politique machiavélienne à une nouvelle génération de lecteurs, en particulier au sujet des problèmes de démocratie. En même temps, cette recension a essayé de mettre en évidence les lacunes de cette analyse politique d’un point de vue libéral, et donc d’expliquer comment cette science peut naturellement être complétée par la vision libérale de la liberté et de l’État.

Les conclusions de la science politique machiavélienne réfutent l’idée aujourd’hui si enracinée, selon laquelle un régime dit démocratique est un moyen réaliste d’organiser et de développer une société sur le long terme. Cela est devenu d’autant plus évident aujourd’hui que de plus en plus de sociétés soi-disant démocratiques sont affaiblies et soumises à une pression considérable par la taille et l’envergure démesurées de leurs États.

Pour les socialistes et autres étatistes, les conclusions des machiavéliens représentent une véritable difficulté. En effet, il leur est intellectuellement compliqué d’intégrer dans leurs idéologies les vérités politiques exposées par les machiavéliens. En effet, les idéologies étatiques dépendent de l’existence d’une minorité dirigeante : elles sont fondées sur l’idée d’un État fort jouant un rôle fondamental dans la société, œuvrant pour réaliser leurs divers et prétentieux objectifs politiques.

Que ces initiatives interventionnistes soient raisonnables ou réalisables, une minorité dirigeante doit inévitablement être appelée à implémenter ces objectifs politiques. Or les machiavéliens ont montré que cette minorité ne s’occupe surtout que de ses propres intérêts, plutôt que de ceux de la société. Burnham fit un dernier avertissement dans ce sens :

« Le but premier, en pratique, de tous les dirigeants est de servir leurs propres intérêts, de maintenir leur pouvoir et leurs privilèges. Il n’y a pas d’exception. Aucune théorie, aucune promesse, aucune morale, aucune bonne volonté, aucune religion ne freinera le pouvoir2

En revanche, le libéralisme reconnaît depuis longtemps les conclusions importantes des machiavéliens, comme vu précédemment. Avec l’identification du libre marché comme seule possibilité réelle de réaliser la souveraineté du peuple, le libéralisme peut donc être considéré comme un complément idéologique important, une correction intellectuelle nécessaire, à la science politique machiavélienne3.

Cette œuvre de Burnham peut néanmoins apporter une révélation importante à propos des caractéristiques oligarchiques des systèmes politiques et de leurs dirigeants. Plus précisément, elle peut informer le non initié, tout aussi bien aujourd’hui que dans les années 1940, de la réalité politique des démocraties modernes. Malgré les lacunes mises en évidence dans cette lecture libérale de l’ouvrage, Les Machiavéliens est un livre clef sur le pouvoir politique. Il devrait être lu par tous les jeunes adultes.

L’objectif de cette recension serait d’éveiller un intérêt non seulement pour ce livre de Burnham, mais aussi pour les œuvres originelles des machiavéliens, en particulier le chef-d’œuvre de Gaetano Mosca, La Classe Dirigeante. Cet ouvrage devrait faire partie des lectures obligatoires pour tous les étudiants en sciences politiques. Malheureusement, ce ne sera probablement jamais le cas, vu la menace pour la minorité dirigeante de la diffusion des vérités qu’il contient.

Les efforts nécessaires pour défendre la liberté contre l’empiètement toujours plus grand de l’État sur l’individu consistent donc aussi à répandre les idées des machiavéliens. Ce n’est que lorsque la réalité de la coercition exercée par l’État moderne sur la société, et la nature oligarchique de tous les systèmes politiques seront plus largement reconnues, qu’il pourra y avoir de réels progrès en matière de liberté politique.

Si les idées des machiavéliens devenaient plus largement connues, le mythe de la démocratie en tant que système politique représentatif fonctionnel serait exposé à la majorité comme un mensonge élaboré. Cela faciliterait l’introduction d’une nouvelle formule politique, celle du libre marché comme base de la souveraineté populaire.

Ce serait, pour une fois, une formule politique véridique, puisque le libre marché est la seule institution qui soit pleinement démocratique, au sens réel de ce terme. Plus cette idée sera comprise et acceptée par la majorité, plus les conditions seront remplies pour une société libre.

  1. Michels R., Les Partis politiques, essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, partie 6, chap IV
  2. Burnham, J., The Machiavellians: The Defenders of Freedom, 2nd edition, Gateway, 1964, p. 277.
  3. Voir par exemple, l’essai de Murray Rothbard de1995, Egalitarianism and the Elites
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